UNE AUBADE
assez riche, à l’aide d’une contribution légère prélevée sur tous les habitants inscrits au rôle de l’impôt.
Ces temples ne sont pas desservis par des ministres du culte, pas plus du reste que les pagodes bouddhiques. Il n’y a au Tonkin comme en Annam qu’un très petit nombre de bonzes; la plupart des édifices religieux sont gardés et entretenus par des hommes de confiance payés à cet effet soit par les communes, soit même par de simples particuliers.
11 nous a été impossible de fermer l’œil de la nuit; nos coolies étaient
ORC1IESTE IMPROVISÉ.
trop près de nous; ils ont cuisiné, joué, chanté, sans s’arrêter un seul instant pour dormir. Le jour avait à peine paru qu’ils sont venus nous donner une aubade avec des instruments bizarres, recrutés dans le village. 11 a fallu se lever; c’était un vacarme infernal. Pendant que deux d’entre eux grattaient d’une espèce de guitare à trois cordes, un autre raclait sur un petit violon, et un quatrième frappait à tour de bras sur un gros gong de bronze qui donnait des vibrations basses et prolongées comme des mugissements. Nos boys avaient voulu faire leur partie dans le concert : l’un jouait de la flûte, un autre des castagnettes, tandis qu’un troisième soufflait à s’époumoner dans une espèce de conque faite avec une grande coquille. Chacun jouait de son côté sans s’occuper de son voisin; c’était un charivari
épouvantable. Nous leur avons jeté des sapèques pour les faire taire et nous sommes allés visiter le campement de nos coolies.
Nos porteurs soûl en joie : ils ont bu du chum-chum et joué toute la nuit; maintenant ils chantent, fument et mangent. C’est effrayant de voir ce qu’ils engloutissent : d’immenses gâteaux de riz, une douzaine de chiens, autant de porcs, ont déjà disparu dans ces gouffres sans fond, et cependant ils cuisinent encore, ils mangent toujours. J’en vois un qui, la bouche pleine, tient de la main droite entre ses deux baguettes un morceau de porc, tandis que de la gauche il fait griller sur les charbons ardents un cuissot de chien qu’il se prépare à dévorer. Quand nous passons près d’eux, ils nous montrent en riant leur ventre rebondi et nous crient joyeusement : « Totlt , todt, lié boum ludt (Bien, très bien, le ventre est bien). » En temps ordinaire tous ces hommes meurent presque de faim : pendant cette époque troublée ils se dédommagent de leurs longs'jours de jeûne.