FORT CHINOIS
me font l’effet des énormes vagues d’une mer en fureur. On ne voit le sol nulle part : ce n’est que ciel et verdure.
Au sommet de la montagne que nous venons d’escalader se trouve un petit fort chinois qu’une douzaine de nos marins sont en train de détruire. L’enseigne qui les commande n’a pas reçu de vivres : il faut voir avec quelle reconnaissance il accepte sa part du vieux coq sec et dur qui, avec du biscuit moisi, fait tous les frais de notre repas du soir !
Ce n’était rien d’escalader le massif: il faut maintenant redescendre par une pente tellement raide que nos malheureux malades sont obligés de quitter leurs brancards. 11 fait nuit noire : nous allumons les trois lan-
ternes dont dispose l'ambulance et nous foisons brûler dos nattes enroulées <| ne nous tenons comme des torches.
Il est minuit quand nous arrivons, horriblement fatigués cl trempés jusqu’aux os, dans un petit hameau dont j'ai oublié le nom et qui se trouve distant de Hong-hoa d’environ 2 kilomètres. Nous sommes logés dans une misérable case, étroite et puante; je m’étends dans un coin sur un cadre en treillis de bambous d’une propreté plus que douteuse, et je m’endors à poings fermés.
Le lendemain de bon matin, je pars en avant avec deux soldats pour faire le logement de l’ambulance à Hong-hoa. A peine sortis du village, nous rencontrons, à droite et à gauche de la route, des fortifications chinoises extrêmement curieuses : une grande plaine située près du chemin est parcourue par un réseau de tranchées en forme de lignes brisées, profondes de 1 m. 50 environ, larges de NO centimètres; chaque groupe de tranchées converge, comme les branches d’une étoile, vers un abri casematé, construit au ras du sol de la façon suivante : une fosse quadrangulaire, profonde d’environ 1 m. 50, a été creusée dans le sol; sur le trou, on a posé une sorte de toiture formant dôme et faite avec des troncs d’arbres. La toiture est dissimulée par des mottes de gazon qu’on avait mises soigneusement de côté en creusant la fosse. On a ménagé entre les bords du trou et la couverture de petites meurtrières également dissimulées par du gazon. L’ensemble de l’ouvrage, qui dépasse à peine la surface du sol, ressemble «à une taupinière. Deux ou trois taupinières, placées dans la plaine à quelque distance les unes des autres, sont reliées entre elles par des chemins couverts, de telle sorte que les défenseurs peuvent passer de l’une dans l’autre sans se montrer à l’ennemi. La saillie de ces ouvrages estsi faible, la couverture de gazon se confond si parfaitement avec la plaine environnante, qu’il faut presque marcher dessus pour les apercevoir. Chacune de ces taupinières possède, suivant les habitudes chinoises, un chemin de retraite : c’est une grande tranchée couverte qui s’amorce sur l’arrière de la casemate et qui se rend dans l’intérieur d’un fort élevé au milieu de la plaine, en arrière des taupinières. Les approches de ce fortin sont défendues d'abord par une véritable forêt de branches d’épines entrelacées et de bambous croisés, solidement reliés entre eux, ensuite par une muraille en terre, haute de 2 mètres et percée de nombreuses meurtrières.
Avant d’arriver à Hong-hoa, la route passe auprès de trois ou quatre grandes cases, d’aspect misérable, qui servaient de casernes aux Pavillons-
Noirs et aux Chinois. En avant du poste, une taupinière easemalée, semblable à celle que je viens de décrire, est entourée par un épais semis de bambous courts et pointus, lixés solidement dans le sol. 11 est impossible de les traverser sans prendre de grandes précautions; leurs pointes percent aisément les plus solides chaussures et peuvent blesser grièvement.
La ville de Hong-boa a été presque entièrement détruite par les Pavillons-Noirs, qui, avant de fuir, y ont mis le feu aux quatre coins. Les premiers soldats français qui y ont pénétré après le départ des Chinois ont trouvé, autour des rares habitations épargnées par l’incendie, des amas de bois et des traînées de poudre que l’ennemi avait oublié d’enflammer. La rue principale de la ville n’est plus qu’un amas de ruines; une ou deux pagodes et quelques pans de murs noircis son t seuls restés debout.
llong-hoa comptait à peine un millier d’habitants; ils étaient logés dans de pauvres cases couvertes de chaume et groupées autour de la citadelle. Celle-ci, qui est carrée et mesure 800 mètres de côté, est ornée à son centre, comme toutes celles que nous avons vues jusqu’ici, d’une grande tour qui domine au loin. La ville est défendue par une muraille d’enceinte en terre, couronnée sur sa crête par une palissade faite avec des bambous entre-croisés. De distance en distance, la muraille est doublée a 1 intérieur par de petites plates-formes, placées en regard de meurtrières carrées ou rectangulaires. Les plus grandes de ces meurtrières servaient pour le tir au fusil de rempart; elles sont munies d’une espèce de chevalet, sur lequel on appuyait l’arme pour viser et pour obtenir un tir plus parfait.
Rien n’est plus curieux que de visiter, la campagne autour de llong-boa; tout le pays à 7 ou 8 kilomètres à la ronde est couvert de redoutes, de tranchées et de forts, construits par les Chinois. On ne peut se figurer a quel point les Pavillons-Noirs avaient bouleversé les environs et la quantité de terre qu’ils avaient remuée. Près de la petite maison où nous sommes lo°és, un monticule, élevé d’une douzaine de mètres au-dessus du niveau de la plaine, est couronné par un immense réduit entouré de palanques, et construit sous un gigantesque banian qui devait fournir aux défenseurs de la fraîcheur et de l’ombre. Autour de ce réduit sont des casernes de soldats <j ni logent en ce moment tout un bataillon de tirailleurs algériens. A 100 mètres plus loin, sur la route, s’élève une grande redoute en terre, bâtie au flanc d’un mamelon : elle forme une triple rangée de tranchées et de banquettes étagées les unes au-dessus des autres, et dont les abords sont protégés par de longues lignes de palissades en bambous.