LA PAGODE DES SUPPLICES
connue sous le nom de pagode des Supplices, et dont les clochetons, les portiques et les tourelles attirent les yeux de très loin. Dans une grande salle, entre de belles colonnes rouge et or, sont rangés plus de deux cents dieux, déesses ou saints personnages appartenant au panthéon bouddhique.
Au centre, sur le principal autel et à la place d’honneur, trône le Bouddha hindou, haut de 1 m. 50 et doré des pieds à la tète. Accroupi sur sa fleur de lotus, les paupières à demi closes, il fixe la paume de sa main
droite placée sur ses genoux; ses deux disciples favoris, un jeune homme et un vieillard, se tiennent à ses côtés. Autour de ce groupe central, une foule de statues, placées sur des autels distincts et rangées le long des bascôtés de la pagode, forment comme un auditoire attentif. Ces saints personnages, parmi lesquels on remarque de vénérables patriarches, des mandarins en costume de cour portant des brûle-parfums ou des sceptres, des ascètes en méditation, ne sont encore arrivés qu’au premier degré de la sanctification ; mais déjà ils ont reçu le don de commander aux animaux
sauvages, comme le montrent les tigres et les buffles couchés à leurs pieds.
La principale de ces statues représente exactement le type, la coiffure et les vêtements hindous. Le Bouddha tonkinois est absolument semblable à celui que nous avons vu dans les pagodes de Ceylan et de Singapour. Les personnages secondaires ont seuls changé d’aspect ; ils sont franchement chinois.
Très peu d’indigènes peuvent expliquer ce que représentent la plupart des statues qui encombrent les temples bouddhiques. En général ces temples sont fort mal entretenus; beaucoup sont abandonnés; celui que je viens de décrire tombe en ruines.
En rentrant de nos promenades du soir, nous trouvons toujours la table mise sous la véranda de la maison, et Haï qui nous attend, la serviette sous le bras, comme un maître d’hôtel bien stylé. Aussitôt qu’il nous aperçoit, il sonne le dîner sur un gros gong de bronze; nos boys, armés de grands éventails en plumes d’aigrettes, viennent se placer derrière nous et agiter l’air au-dessus de nos têtes pendant tout le repas pour nous donner un peu de fraîcheur.
Nous dînons en musique : des millions d’insectes, qui ont dormi tout le jour cachés sous les touffes d’herbe, se réveillent pour jeter au vent leurs notes stridentes et monotones qu’accompagne, sur un mode grave, la voix de basse des grosses grenouilles-bœufs rassemblées dans la mare voisine. Une foule de petites bêtes ailées, papillons de nuit, taupes-grillons, coléoptères de toutes nuances, bourdonnent autour de nos lumières, qu’il faut garnir de globes de verre pour empêcher qu’ils s’y brûlent et qu’ils ne viennent ensuite tomber au beau milieu de nos assiettes.
Après le dîner on s’étend sous la véranda, dans des hamacs suspendus aux poutres ou sur de grands fauteuils en rotin. C’est le moment le plus agréable ; on cause de l’avenir, des chers êtres qui sont si loin, de cette vieille France pour laquelle on est prêt à travailler de toutes ses forces et de tout son cœur.
On retarde tant qu’on peut le moment où il faut aller s’enfouir sous sa moustiquaire; on y respire si mal; on s’y tourne et retourne tant de fois avant de pouvoir s’endormir! Il a fallu supprimer les draps, qui donnent une sensation de chaleur intolérable; on couche sur une natte fine, dont le contact est moins agaçant. A peine l’obscurité est-elle faite, qu’on entend contre l’oreille un bruissement trop bien connu; on a beau chasser l’ennemi, il revient avec acharnement, d’autant plus insaisissable qu’il est plus petit. On allume une lumière pour faire justice de l’infernal moustique;