‹ Une campagne royaliste au "Figaro"Chapitre 16 sur 127 · LE COUP NUMÉRO UN · texte numérisé non relu

LE COUP NUMÉRO UN

Quant à Monk, son jeu parlementaire et diplomatique se compliqua d'un rôle de chef d'armée serviteur et conducteur de l'opinion populaire : ses va-et-vient ressemblent à des manœuvres de police plus qu'à des opérations militaires ; il n'eut pas à verser le sang. Nous ne saurions dissimuler nos préférences de conservateurs-nés pour cette manière de procéder. Le coup d'Etat ainsi conduit réalise sans contredit la forme la plus pure, la plus nette et, osons dire, la plus « propre » de ces changements de régime, toujours gros d'embarras et de péril publics.

Mais les conservateurs se montrent bien légers quand ils assurent que, dans certains cas, tout pourra se réduire à un marché financier. Non. Qui réserve sa confiance à Tunique pouvoir de l'argent court grand risque d'être déçu. Son obsession digne d'usuriers juifs ou d'écumeurs parisiens n'a rien de politique. L'argent est bien la plus efficace des ruses. C'est aussi la plus vaine. On ne fait rien sans lui ni avec lui seul et, pour l'utiliser, il faut les cerveaux, les cœurs et les bras. Quelques-uns de ces bras doivent tenir le fer. La monomanie du moyen financier conduirait à beaucoup dépenser pour n'obtenir que des complications dangereuses. La propagande, qui ne se fait pas sans argent, importe beaucoup plus que l'emploi direct de l'argent à la réussite du coup de force. Quand Henri IV acheta les chefs de la Ligue, ce fut après les avoir vaincus. Il était trop subtil pour leur offrir grand'chose avant d'avoir prouvé sa force, ses adversaires étant trop à l'aise pour le jouer.

Ce qui vaut plus et mieux que l'argent pour appu^er, servir, consolider, accélérer une propagande, c'est la présence et la menace d'une bande de conspirateurs vigilants. r^Ionk n'aurait pu oser grand'chose

sans les royalistes de la cité de Londres. Talleyrand « marche » parce qu'il se souvient de la Vendée, de la chouannerie, de « Georges », parce que les émissaires du roi, assez nombreux, très actifs, résolus à tout, et surtout à donner la mort comme à la recevoir, circulent dans Paris et dans les provinces. Le prince de Bénévent voit son avantage, mais il mesure aussi ses risques, risques qui ne sont pas tous du même côté. S'il n'y a pas sécurité complète à rappeler Louis XVIII, il y a des périls à ne pas le rappeler. La solution bourbonienne lui apparaît, en somme, et commode et satisfaisante ; mais on a su lui faire entrevoir quelles difficultés, quelles crises déterminerait toute solution qui ne serait pas bourbonienne. On prend sa main, on la caresse. On ne craint pas non plus de la forcer un peu. Ces comparses d'histoire rôdant derrière le théâtre et qui y font entendre le froissement discret de leurs armes courtes et sûres ne suffiraient sans doute pas ; mais l'élément est nécessaire pour entraîner et raffermir la décision de Vhomme qui reste l'arbitre de tout (1).

La révolution ainsi opérée par en haut suppose donc un maximum d'action secrète joint à un capital d'efforts antérieurs. Comme dans Platon, le plusbeau se trouve être aussi le plus difficile.

L'événement du xix^ siècle qui est pris parfois pour le modèle du genre, le coup d'Etat typique du 2 décembre 1851 ne s'est pas fait tout seul. Il a requis quatre conditions : 1° le capital moral des grands souvenirs militairesreprésentés par les guerres du premier Empire ; 2° la transfiguration de ces souvenirs, épurés, expurgés, tournés à la légende

(1) Voir appendice I, Mademoiselle Monk.

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