‹ Une campagne royaliste au "Figaro"Chapitre 21 sur 127 · DOIT-ON LE DIRE · texte numérisé non relu

DOIT-ON LE DIRE

— Eh bien ! soit encore ! Et soit et soit. Et vous avez raison de dire que, du moins pour nous autres, roj-alistes, c'est tout pensé I

Mais alors, chut, chut, chut ! Chut, ne le dites pas ! Chut, ne le disons pas ! C'est à voix basse que l'on conspire; de la prudence! Que diable, à l'aire un coup, si vous voulez qu'il réussisse, il est au moins bizarre d'aller prévenir publiquement la gendarmerie.

Nous voilà arrivé à la dernière objection, à lobjection-monstre — et nous l'avons donnée pour ce qu'elle vaut.

Elle vaut tout juste le « pensons-j^ toujours, n'en parlons jamais ». Gambetta l'appliquait à l'ennemi du dehors. Nos timides l'appliquent à l'ennemi de l'intérieur. La formule n'est bonne ni au dedans, ni au dehors.

Autant il aurait été ridicule de prévenir M. de Bismarck au moment précis où l'on eût machiné contre lui une intrigue diplomatique et réglé un bon plan de mobilisation (attention, chancelier, nous allons reprendre l'Alsace /) autant il eût été sage, habile, prudent, d'évoquer quotidiennement pour le peuple français, en même temps que les sacrés souvenirs

SCÉNARIO d'après NATURE 45

de Strasbourg et de Metz, une notion précise des moyens par lesquels les pays perdus pouvaient être repris un jour : diplomatie active, armée bien entraînée. Cette « pensée parlée » étant ainsi présente au cœur et à l'esprit de tous, eût conjuré l'échec de la Monarchie en 1873, le vote de la République en 1875, la loi militaire de 1889, le service réduit, etc., etc.

Exactement de même, l'idée générale du « Coup », du coup à frapper n'importe comment, par n'importe qui, — idée tout aussi abstraitement conçue que l'idée de Revanche, — en menaçant le gouvernement sur tous les points à la fois, ne l'aurait mis en déGance ni en défense sur aucun et aurait épargné à la malheureuse opposition conservatrice toutes les innombrables épreuves électorales dans lesquelles on lui a vu gaspiller temps, efforts, ressources, prestige, esprit, doctrines, cohérence, et parfois honneur.

C'est donc en parfaite tranquillité d'esprit et d'âme, de raison et de volonté, que nous répétons le double programme :

Constituer un état d'esprit royaliste,

Et préparer le coup de force pour établir la royauté.

Organiser l'état d'esprit pour rendre possible et facile le coup, — viser le coup, — ne jamais perdre de vue la visée — en travaillant de toute notre âme à fabriquer l'état d'esprit : ces mots dits et écrits, n'apprennent rien à l'adversaire. Les maîtres de l'Etat savent depuis longtemps, ils ont même su avant nous que leur point faible n'est que là. Mais ils savent aussi qu'il est au-dessus de leurs forces, au-dessus des moyens accordés au régime, de remédier à cette faiblesse I

LE COUP DE FORCE ET l'oPINION (1).

C'est pourquoi cette idée du « Coup » nous a toujours paru le complément inévitable et nécessaire de tout mouvement d'idées royalistes, et pour ma part, je l'ai toujours professée. Partout où j'ai pu pénétrer et écrire, je l'ai soutenue. Je l'ai soutenue au Soleil de novembre -décembre 1899, en deux articles, intitulés : « Pourquoi les généraux » et « Les généraux n'ont pas marché », qui furent discutés par M. Clemenceau dans l'Aurore. Je l'ai apportée au Figaro de 1901, à la Libre Parole de 1902-1903. Je l'ai développée, non une fois, mais mille, pendant mes douze ans de campagne royaliste à la Gazette de France (2).

En quelque lieu que nous allions, de quelque

(1) Ici commence une partie de la brochure à laquelle M. Henri Dutrait-Crozon na pu apporter son concours. On ne s'étonnera pas de voir son collaborateur adopter, pour la nécessité du débat, un ton personnel.

(2) En particulier dans un article intitulé : « L'autre moyen : analyse du coup », lors du dernier échec électoral des conservateurs libéraux (20 mai 1906). Les autres, alignés bout à bout, à la suite de celui-là, feraient des kilomètres de bandes de papier. L'Action française quotidienne n'a rien innové.

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idiome que nous usions, nous tenons le même langage. Nous parlons du « Coup », nous en avons toujours parlé et, tant qu'il ne sera point fait, nous conseillerons de le faire.

Le « Coup » apparaît à tous les patriotes sensés, à ceux qui savent ce qu ils veulent et qui le veulent sérieusement, la condition première de la monarchie nationale, comme la monarchie est elle-même la condition première de tout ordre et de tout bien public. Si nous nous trompons sur l'un ou Tautre de ces deux points, qu'on nous le fasse voir : nous serons très heureux de nous corriger si nous ne parvenons à éliminer l'objection. Mais, si l'on se sent incapable de mettre seulement sur pied une objection cohérente, il devient convenable de se taire sans murmurer. Nous ne blâmons ni l'inaction, ni l'agitation : nous disons, en le démontrant, que l'action, l'action raisonnable et possible, passe forcément par le « Coup ». Ce n'est pas notre faute si les choses naturelles sont ainsi faites : nous ne les avons pas fabriquées.

Lorsque parurent dans la revue d'Action française les premiers éléments de cette brochure, aucun de nos ligueurs ne s'est mépris, et c'est à proportion de leur esprit pratique et de leur sérieux que nos lecteurs nous témoignèrent l'adhésion à ce point de vue. La jeunesse élevée et formée suivant nos méthodes y a naturellement ajouté son ardeur. Recrues et vétérans furent d'accord pour reconnaître que, du moment que l'on s'attache à construire l'avenir, on ne peut éviter ces exercices de prévoj^ance très exacts et très détaillés, véritables travaux pratiques et manœuvres d'entraînement exécutés sur une carte. Plus on y porte de minutie, mieux on s'adapte aux complexités du réel. Un jeune échappé

du régiment nous écrivait en janvier 1908 le billet suivant dont le ton pourra témoigner des dispositions éveillées :

Laissez-moi vous dire combien j'ai été heureux et joyeux de cet « ordre aux armées » : c'est une source d'énergie et de confiance. Je l'ai lu avec fièvre ; jen ai écouté les paroles comme on écoute la charge. Si, au jour de raction, je ne me trouve porté par ma propre existence là où il sera glorieux de se trouver, n'oubliez pas que je suis de ceux qui veulent en être. Dieu protégera les miens. Votre dévoué...

Voilà qui faisait un équilibre satisfaisant à quelques doléances des « cent mille trembleurs » dont parlait notre ami Robert Havard. Mais de pareilles doléances ne parviennent pasjusqu'aux groupements de V Action française. Les seules objections que nous aient faites nos ligueurs sont d'une parfaite justesse, il n'y a qu'à les reproduire. Par exemple :

J'ai lu l'article sur le coup de force, c'est bien raisonné. Laissez-moi ajouter que, dans les projets à tenir prêts, il ne faut pas oublier les repi-ésentants du pouvoir occulte. Vous les connaissez mieux que moi. Ce sont de grands lâches auxquels, avec un peu d'audace, on pourra donner une grande frousse : les tyrans qui se cachent sont toujours très peureux. Cependant la prudence commandera, je crois, de s'emparer provisoirement de leurs personnes.

Les admirables organisations antimaçonniques et antisémites existantes pourront se charger utilement de ce soin. Grâce à l'indispensable division du travail, les hommes de l'Action française pourront se consacrer exclusivement à l'objectif central que ne représente point mal cette locution synthé-

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tique : la salle des dépêches du Ministère de l'Intérieur, à la place Beauvau.

Les commentaires sillonistes ont été ce qu'ils devaient être. Aux endroits qui nous contredisent directement on n'apporte aucune raison ; aux points où l'argumentation aCFecte delà consistance, l'apparence de solidité n'est acquise qu'au prix de l'exactitude : notre censeur blâme avec vivacité des fautes que nous n'avons pas faites, il réfute avec énergie des erreurs que nous n'avons pas soutenues.

Un rédacteur de VEveil démocratique qui signe J. C., parlant des deux révolutions opérées par Talleyrand, écrit : « M. Maurras oublie simplement de nous indiquer cette mince circonstance qui a cependant son intérêt : si l'opération de M. de Talleyrand fut aisée, c'est que les Alliés occupaient le territoire de la France... »

J'en demande pardon à mon contradicteur. Il me paraît distrait. J'ai si peu oublié ce point que j'y ai fait une allusion très précise quand j'ai écrit à propos de 1814 et de 1815 (page 10) « étant donnée la situation à laquelle la Révolution et l Empire avaient amené le pays >>. J'avais même pris soin d'indiquer l'allusion en soulignant ces mots. 11 est du reste dit en plusieurs endroits de l'étude que ce ne saurait être dans les temps de calme et de paix que réussissent des opérations comme celle de Talleyrand.

h'Eveil démocratique ajoute à cette imagination toute gratuite une double question qui, deux foismal posée, est escortée d'une sottise que nous prête ce contradicteur généreux.

L'Eveil démocratique écrit :

Cependant, un scrupule me vient.

Comment ces mêmes gens qui se prétendent natioaa-

listes intégraux, qui proclament mettre au-dessus de tout l'intérêt du Pays, peuvent-ils attendre le salut de la France d'une émeute sanglante ?

Comment peuvent-ils ne pas désirer cette invasion et cette émeute s'ils en attendent le salut du Pays? Et, alors, nous retombons, de ces rêves héroïques, aux plates et indignes machinations de la politique d'empire.

Mais, chut ! ne formulez pas d'objections tout haut. Ils vous traiteraient de « métèque ». Métèque ! voilà qui répond à tout.

Nous répondons « métèque » quand il faut répondre métèque. Mais ce n'est pas ici ie cas. Au premier « comment » de l'^EyeiV j'avais satisfait, en des termes sufiisamment explicites, dans celte page que je répète à l'intention de notre critique :

On dira : — Mais alors vous calculez les mauvaises nouvelles ! Vous comptez sur les Prussiens, comme au lendemain de Sedan ! ou sur les alliés, comme après Waterloo.

Nous supplions les lecteurs de ne pas se laisser démonter par des mouvements oratoires. Ce ne sont pas des arguments. Ce sont des bêtises.

Nous avons parfois le regret de trouver celles-ci sous des plumes honnêtes, bien intentionnées, et qui croient ce langage patriotique. S'il faut répliquer, répliquons que mieux vaut calculer les mauvaises nouvelles que de les rendre inévitables comme font les drôles au pouvoir ou leurs innocents collaborateurs et complices de la Droite nationaliste ou de la Droite ralliée. Calculer qu'un régime ainsi construit, ainsi conduit et si faiblement attaqué par l'opposition, mène le pays à l'Invasion étrangère et à la Révolution, prévoir ces événements et, de sang-froid, à tête reposée, combiner quelques moj'ens sérieux d'empêcher tous ces maux, qui sont certains, d'être mortels, c'est le second devoir des patriotes conscients, lorsqu'ils sont clairvoyants et qu'ils savent que le premier est de tenter l'impossible pour arrêter le train en avant de la catastrophe

Noua ne pouvons ni souhaiter ni espérer le mal. Nous

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ne pouvons pas faire que tant de fautes politiques ne l'engendrent pas. Faut-il s'interdire de le prévoir ou doiton éviter charitablement d y pourvoir (1) ?

Quant à la deuxième question de VEveil démocratique, elle est vraiment bien faite pour nous embarrasser • L'auteur nous juge à ses mesures. Ce ne sont pas les nôtres. — Oui, d'une part, nous prévoyons que rexecs de la folie démocratique et du crime républicains précipiteront notre patrie dans des difficultés dont la monarchie seule est capable de la tirer Et, d'autre part, nous faisons tout pour conjurer ou pour retarder cet excès de maux, c'esl-àdire pour renverser la République avant qu'elle nous y précipite. Nous avons combattu le parti de Dreyfus, désorganisateur de l'armée, et le parti de Combes, spoliateur de l'Église. Nous n'avons jamais pratiqué la politique dupire. Nous n'épargnons', nous n'épargnerons rien pour sauver le plus possible du patrimoine incomparable que la République et la démocratie dilapident. Comment concilions-nous ceci et cela? Mystère ! « Comment pouvons-nous ne pas désirer celte invasion et cette émeute ?... » Mystère des cœurs royalistes, mystère des cœurs patriotes, mystère inaccessible à la rédaction de VEveil. La faction silloniste ne peut penser qu'à elle-même. Elle ne peut même pas concevoir l'idée de l'inlérèt général, qui fait notre souci premier. Ce que nous désirons avant tout, c'est prévenir la Révolution eu la débâcle Mais, sil'une ou l'autre se produit, nous voulons que le pays recueille au moins le fruit de la calamité. Le Sillon ne pense qu'à tout engloutir dans une agitation créée ou attisée par ses erreurs et ses

(1) Ci-dessus, pages 28 et 2Q.

mensonges (1). Nous ne parlons pas le même langage. Sans lui expliquer ce qu'il est bien incapable de comprendre, sans lui devenir perceptibles, ces raisons peuvent coexister dans tout esprit bien constitué. Elles n'ont rien d'incompatible. Notre bon sens ne suscite aucune embûche à notre bon cœur. Tout s'arrange et s'accorde dans le patriotisme et dans la raison. Amis ligueurs, n'est-il pas vrai ?

Cette revue des opinions ne serait pas complète si !"on ny mentionnait un sentiment manifesté par le directeur d'une feuille conservatrice dans une série de lettres publiées en tête de son journal. Il a écrit un jour :

Je ne désire pas absolument, d'ailleurs, recourir au coup de force, sauf si c'est nécessaire (!), d'abord parce que l'armée n est pas sûre et parce que la Monarchie ne peut naître de l'émeute, de la Révolution, comme la République; que nous sommes la réserve suprême du pajs qui se tournera vers nous lorsqu'il aura fait l'expérience de toutes les formes du jacobinisme; or, pour qu'il nous accepte, il ne faut pas que nous lui apparaissions, nous aussi, comme des jacobins (!) mais comme des hommes d'autorité, d'ordre et de liberté ; enfin, le coup de force ne me paraît pas très séduisant, — sauf s'il réussissait (!), — parce que c'est surtout lorsqu'on est au pouvoir qu'il est possible.

Un moyen bien efficace, c'est l'argent, c'est la corruption, disons le mot puisqu'il est exact.

Elle a été de tout temps, mais elle est le grand levier de notre époque.

(1) Les personnes que cette accusation formelle pourraient étonner sont priées de vouloir bien se reporter à mon livre Le Dilemme de Marc Sangnier, où la discussion la plus courtoise, la plus mesurée, j ose dire la plus fraternelle, a dû céder aux circonstances créées par le génie haineux du Sillon.

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Quand on a vu un Parlement se voter 15.000 francs d'appointements et ses membres hurler de fureur, convulsionnés, épileptiques, à la pensée qu'un autre vote pouvait les leur supprimer, il n'est plus permis de douter que tout ce monde-là, nos maîtres, entendez-vous, ont de grands besoins d'argent.

Pour ne pas le comprendre, il faut être un catholique monarchiste de l'école oratoire et académique que vous connaissez.

Supposez, maintenant, une opposition riche de 40 millions, et la République aura vécu.

Sans provoquer de débat vain, je renvoie le lecteur aux observations déjà consignées page 11.

Nous craignions, Dutrait-Crozon et moi, d'avoir trop insisté sur ce point de vue. L'expérience montre qu'il faut le répéter : l'argent est nécessaire, mais, si l'on s'en tenait à l'unique souci du moyen financier, -on n'aboutirait qu'à des complications dangereuses. L'argent tout seul ressemble à la diplomatie réduite à ses propres raoj^ens : telle, par exemple, que la pratiquait M. Delcassé, qui « manœuvrait » lEmpereur et le Grand Seigneur, sans se mettre en peine d'un appui militaire. L'argent ne représente la force qu'à la condition d'être doublé et secondé par le fer. Répétons : « Quand Henri IV acheta les chefs de la Ligue, ce fut après les avoir vaincus. Il était trop subtil pour leur offrir grand'chose avant d'avoir prouvé sa force, ses adversaires étant trop à l'aise pour le jouer. » Il y aurait d'ailleurs infiniment à dire sur ce sujet délicat, mais à dire plus qu'à écrire (1),

(1) Constatons que la doctrine de la a Corruption » proprement dite est ici conseillée en toutes lettres par un publiciste hostile aux idées de l'Action française et que les rédacteurs de l'Action française lui répondent par une doctrine très difTérente.

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