GRAVE CONFIRMATION, UNE PAROLE DU GENERAL
DESSIRIER.
Un de nos lecteurs et ligueurs, parfaitement connu de nous, M. Foulard fils, 21, rue du Miroir, à Melun, chef d'industrie à Rueil, ayant trouvé dans notre Revue les chapitres qui précèdent, m'adresse une communication d'un grand intérêt. Mieux que toute raison elle confirme nos sentiments sur l'état d'esprit des chefs militaires et le véritable motif de ce qu'on nomme leur inertie devant les désordres publics.
« J'ai lu, nous dit M. Foulard, les articles où vous posiez cette question. Comme vous, j'y ai répondu affirmativement, et comme vous j'ai pensé que non seulement le coup de force était possible, mais encore qu'il était nécessaire, qu'il était seul capable de rendre la France aux Français.
<( J'ai trop connu, depuis que je suis le mouvement social et politique, de ces jeunes gens ardents et enthousiastes qui gaspillaient leur force, leur argent et leur intelligence à édifier péniblement des caisses de crédit, des dispensaires, des bibliothèques publiques, oîijamaison ne parlait politique, où jamais l'ouvrier égaré là ne trouvait le bon livre, le livre clair et logique qui lui parlât raison française.
GTiAVE CONFIRMATION 55
« J'ai trop vu de ces généreux prendre des mines de vaincus et aller implorer une consécration quasi oiïicielle au maire radical ou au préfet, en affirmant quejamais ils n'avaient songé à faire de la politique.
« Tous ces pauvres illusionnés s'imaginaient que par ces moyens ils détournaient deux la foudre gouvernementale et prenaient le cœur de leurs obligés qui, par reconnaissance, sans doute, devaient deviner leurs opinions et les faire leurs !
« J'ai cru à cette méthode, mais voilà six ans que vous m'avez ouvert les yeux. J'étais déjà de vos disciples quand, il y a trois ans, j'ai vu quel chemin il nous restait encore à parcourir.
(.( Cétail au moment de Ta/faire Daii( riche, Rollin, Mareschal et François {1904-). Je connaissais intimement le gouverneur de Paris, général Dessirier, dont mon père avait été le compagnon d'armes en Afrique.
« Soldat courageux, vosgien de corps et d'âme, il avait été républicain sous l'Empire et disgracié par un préfet d'Emile Ollivier, dont, frais émoulu de Saint- Cyr. il avait combattu les manières de faire. Blessé en 1870, prisonnier en Allemagne après Sedan, évadé une seconde fois, il avait dû à l'amitié de Grévy et à l'inflexibilité de ses principes républicains toutes les faveurs dont la République l'avait comblé.
« Dans ses conversations particulières, il m'avait bien déjà laissé entendre quel était son mépris pour la bande de misérables alors au pouvoir. Mais ce matin-là, je le trouvai blême, affaissé, vieilli de dix ans. dans ce froid et sévère cabinet de travail des Invalides où, seule avec quelques tableaux de bataille, la carte en relief de la frontière de l'Est rompt l'uniformité de la tapisserie. Tout d'une haleine il me raconta ça'OiV voulait lui forcer la main pour qu'il rendit une ordonnance de non-lieu en faveur des quatre officiers pour-
suivis, mais que lui n accepterait jamais de les déshonorer et qu'il les enverrail^commeils le demandaient, devant un Conseil de guerre.
« Puis brusquement, plus sombre encore :
— « Ils me feront mourir, sécria-t-il, mais vous verrez cela, vous : Picquart ministre, et Dreyfus colonel.
« Après le déjeuner, comme nous fumions un cigare, je saisis brusquement l'occasion :
— « Vous êtes maître de Paris, mon général, pourquoi ne les fichez-vous pas en prison ?
« Je vois encore sa grande et belle figure, où deux cicatrices mettaient un peu de rudesse, se contracter.
— « Et mon honneur de soldat ? me répondit-il... « Puis, après une réflexion :
« — Et après ? Qui mettrai je à leur « place ?
a Je n osai point prononcer le nom que j'avais sur le bout de la langue. Je l'eusse fait deux ans plus tard!
« Un an après, le général Dessirier était mort ; deux .ans après, Dreyfus était commandant et Picquart ministre.
« De cette conversation (1), j'ai conservé la per-
(1) ...Dans une autre lettre, M. Foulard me disait : « J'ajouterai même un détail que mon père pourrait vous conCrmer.
« Ce même jour où nous eûmes avec le général Dessirier la conversation que vous avez rapportée, le gouverneur de Paris avait rendu visite dans la matniée à M. Loubet, président de la République, à qui l'unissaient des liens d'amitié. Il lui avait proposé — après avoir écouté les lamentations de M. Loubet sur le rôle ignoble qu'on lui faisait jouer — de lui prêter son entier concours pour dissoudre les Chambres et demander leur démission aux ministres.
a Mais le Président, après avoir un moment parlé d'adresser un message au pays et de })rovoquer de nouvelles élections, demanda à réfléchir.
n Bien entendu, le général Dessirier n'en entendit plus parler. »