LES GUERRES UTILES
Cette utopie n'existait pas, ni sa doctrine dans la vieille France.
Sans y aimer la guerre, réputée une peste, tenue en égale horreur par la morale, la religion et la philosophie, l'esprit public n'y cherchait que les remèdes indiqués par la nature et par la raison. Ceux qui dirigeaient cet esprit s'appliquaient à extraire les biens contenus dans ce mal. C'est que les biens étaient visibles. C'est que ces guerres inutiles, même celles que Louis XIV appelait « de magnificence », avaient porté des fruits, et quels fruits! Les plus belles provinces de nos frontières du Nord, de l'Est, du Sud; un Artois et un Roussillon, une Flandre, une Franche-Comté, une Alsace !
Écoutez ce qu'en dit le fameux rapport du Comité du Salut public du 14 octobre 1794, celui-là même qui fait observer que, de 1648 à 1750, les Bourbons n'ont pas commis de faute majeure. « Le Maître, dit-il en parlant du roi du France, le Maître était l'héritier de quelques principes de famille^ de quelques axiomes, bases des visées ambitieuses de la Maison de Bourbon au préjudice de maisons rivales. » Les révolutionnaires sont toujours pleins de tendre équité pour l'ennemi. « Nos txjrans ne s'écarlèrent jamais de ces axiomes, et forts de Vindustrie nationale, ils parvinrent à donner à la France les degrés d'étendue qui en ont fait la puissance la plus terrible au dehors.
« Dans toutes nos guerres, une province nouvelle
ÉTAIT LA RÉCO.MPENSE DE NOTRE POLITIQUE ET DE l'uSAGE DE NOS FORGES. »
Une guerre peut être atroce. Elle n'est pas absurde quand elle récompense, quand elle paie, comme ont payé les guerres de la monarchie. Ajoutez qu'il n'y a pas de commune mesure entre les petites et bénignes tueries de l'ancien régime et les sanglantes hécatombes inaugurées par la Révolution : comme il n'y a pas de rapport entre une petite armée comme celle de Rosbach, et les foules mobilisées depuis les levées en masse de la Législative, Ce qui coiite plus de sacrifices devrait aussi dédommager plus abondamment. Or nous n'avons rien eu, ou si peu que rien! Quoi d'étonnant que tous les esprits un peu
j)récipités aient demandé compte à la guerre en soi de l'ineptie des guerres qui ont été déclarées depuis 89 ?
LINTERÈT DES SOLDATS
Ennemis nés du parasitisme démocratique, nous nous prononçons avec une égale vivacité contre la manie oratoire et son stoïcisme paralysant, qu'elle a mis à la mode et imposé même à l'armée. Nous demandons le retour aux lois de la vie humaine, à ses lois réalistes, au sentiment de ses intérêts directeurs et moteurs. Il est scandaleux qu'un orateur puisse tirer profit de ses paroles d'abnégation, et qu'un citoyen appelé à porter les armes soit endoctriné de telle manière, qu'il regarde comme une honte le profit personnel quelconque tiré de victoires achetées au prix de son sang. 11 est absurde et ridicule que ceux qui nous défendent soient, au nom d'une morale de théâtre et de prétoire, au nom des plus ridicules principes tribunitiens, éloignés et exclus des bénéfices futurs de celte défense, des fruits des victoires qu'ils paient si cher !
Qu'il ,y ait des chevaliers, comme il y a des héros, dans une armée nationale, cela va de soi. Cependant une armée nationale composée de chevaliers est aussi irréalisable qu'une armée nationale formée de prêtres. La tribu de Lévi n'était que la douzième partie du peuple d'Israël ; elle pouvait former l'élite, mais la masse avait ses besoins, (}ui sont éternels. Ils n'ont pas changé depuis trois mille ans. Pour émouvoir sa multitude, l'Allemagne n'a pas hésilé à faire appel aux mobiles intéressés; il faudra y venir aussi pour notre part. Uu peu tard, si l'on veut; mais mieux vaudra tard que jamais. Quelques-uns commencent à le comprendre. Je vois un journal aussi éloigné de nous que le Petit Bleu faire écho à notre « Debout les intérêts », et écrire :
Puisque l'on montre aux soldats boches des avantages éventuels à conquérir sur notre sol, sur notre avoir, et sur
notre personne, il n'y a aucune raison pour laisser à l'ennemi celte supériorité, et ne rien faire entrevoir de pareil dans la victoire française à l'ouvrier français. C'était tellement l'avis de Napoléon 1" qu'à côté des majorais sur les pays ennemis, dont il avait doté les membres militaires de sa noblesse, il avait constitué des camps de vétérans. En réalité, ces camps formaient de véritables colonies militaires, dont chacun des colons recevait un petit bien, avec ce qui était nécessaire pour sa culture. Créés, sauf erreur, en 1809 ou en 1810, ils disparurent en 1813.
D'autre part, notre confrère Celi, de l'Écho de Paris, a bien raison de trouver significatif que M""* Mardrus, dans son Roman civil en 1 914, ait fait émettre la même pensée à l'un de ses personnages.
On devrait, à tout soldat amputé, à tout soldat touché dans son organisme par la guerre, réserver comme paiement tant d'hectares de la terre qu'on aura reconquise, une fois la paix signée. Le nombre d'hectares varierait selon l'importance du dommage physique... un petit morceau d'Alsace-Lorraine, ce ne serait pas trop, il me semble, pour remplacer un bras ou unejambe de combattant.
Le sens des poètes et des femmes peut être souvent pris pour un bon témoin des exigences de la vie. La vie contemporaine exige, comme dit Daudet, la guerre totale. 11 faut y intéresser, y faire entrer toute chose. L'organisation allemande, si admirée, serait une mécanique sans âme, une bureaucratie sans portée, si les intérêts, les passions, les idées, les cupidités, les enthousiasmes ne bouillonnaient dans les chaudières et les conduits aménagés pour les recevoir. On a chez nous la prétention de n'y accueillir que des idées, des sentiments et des passions d'une certaine catégorie épurée, altruiste et sublime.
C'est une idée bouffonne. C'est une idée d'avocat. Les paysans couronnés cl éperonnés qui en mille ans firent la France, avaient des idées plus pratiques. Aussi les réalisaient-ils. Aussi enseiguaieut-ils que, s'il est très beau de
mourir pour la patrie, il est encore plus beau de la créer et de la faire vivre prospère et victorieuse.
11 faut nous mettre à leur école. De l'école du droit, allons à l'école c?u fait : elle seule apprendra comment la véritable l'épublique associe les citoyens, armés ou désarmés, à l'État, lie leur destin à son destin, et ne craint pas de leur promettre une part à sa victoire.