UNE GUERRE ASCÉTIQUE
Assurément, les provocations au pillage, ce grossier appât d'un merveilleux bien-être inconnu, ne pouvaient circuler dans un vieux peuple comme le nôtre, doué de tous les biens d'une civilisation achevée, sur un territoire béni. Nous n'aurions jamais pris l'initiative du procédé. Maison l'a prise contre nous depuis deux ans. Par ces méthodes, barbares mais sûres, voilà notre beau territoire dévasté, notre civilisation saccagée, nos biens anéantis ou pillés. Nous avons répondu à l'invasion d'une armée innombrable par l'organisation d'une armée non moins innombrable. Il est prodigieux que, cette armée, nous ne songions pas à l'animer des sentiments qui peuvent mouvoir des armées de ce nombre et de cette étendue.
La folie serait de persister dans cette négligence. La notion d'une guerre ascétique et sacerdotale, où des gens tuent et se font tuer par plaisir, ou par devoir, ou par ordre, est appelée à donner de graves mécomptes, dont il est impossible de laisser pàtir le pays.
Le devoir existe, le plaisir existe, l'ordre existe. Mais la sale question de l'émissaire boche qui, embusqué dans tous les coins, dit au vieux territorial ou au jeune .bleuet : « Tu te bals pourquoi.^ pour rien », cette ignoble question comporte un sens individuel, un sens égoïste auquel ni la réponse civique, ni la réponse patriotique, ni la réponse morale ou sportive ne suffît. Et, comme le questionné ne doit pas rester court, la réponse topique doit exister et elle existe. Il sufQra que le combattant se
sache intéressé lui-même, en cas de survivance, ou les siens, en cas de malheur, à la victoire du drapeau, au triomphe des camarades.
Il n'est pas de remèdes plus direct aux sombres embûches tendues par les émissaires de l'Allemagne à la bonne foi des citoyens et des soldats français. Certes, comme l'a dit M. Poincaré,nousne nous lasserons pas, quanta nous, de (( démasquer, dépister, prendre au collet les semeurs de découragement et les marchands de fausses nouvelles ». Mais souvent cette opération de police (qui déjà tarde et tarde trop) viendra après qu'une partie du mal sera faite, un mal qui se résume dans la locution perfide : « Nous nous battons, pourquoi.!^ » : on répondra à ce pourquoi, en faisant ce que Céli appelle la part du Poilu, en associant le Poilu aux bénéfices de ses conquêtes, en liant par tout ce qu'il a de naturel et d'humain, ce paysan tiré de sa charrue, cet ouvrier arraché de son atelier, à l'écrasement de ses agresseurs, au châtiment de ses envahisseurs.
De la sorte, des trois parties qui de tout temps composent un peuple, les gens de bien, les médiocres et les méchants, on aura, par un coup de maître familier à tous les bons politiques, employé et bien employé tout l'utile, en solidarisant les intérêts des médiocres avec ceux des braves gens. Quand au contraire on laisse les médiocres hésiter entre le bien et le mal, quand il y a risque de laisser réunir les neutres aux mauvais citoyens, l'avenir cesse d'être intact. Il l'est encore : que l'on n'y touche pas, que l'on agisse de manière à le préserver !