‹ Une campagne royaliste au "Figaro"Chapitre 5 sur 127 · ID · texte numérisé non relu

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sera, à son tour, l'accueil de la France si, selon la puissante expression de Taine, elle se trouve « ramenée au sens commun par la présence du danger ». Mais, pour qui sait regarder la carte d'Europe, pour qui se rend compte de notre trouble intérieur, pour qui échappe aux mensonges de l'apparence, le danger n'est pas d'après-demain, ni même de demain, ni de tout à l'heure. Il est présent.

Notre tâche est de le montrer.

L'Éducation de Monk (l).

13 septembre 1901.

Les meilleurs de nos adversaires et les pires de nos amis tendent à présenter les nouveaux royalistes en idéalistes très purs. J'avertis le public qu'on se moque de lui.

I. — Nous avons horreur de l'idéalisme qui n'est un mal français que depuis que la France cesse d'être elle-même. La France de Louis XI et de Henri IV, de Richelieu et de Louis XIV n'a rien d'idéaliste. Entre un Bismarck et un Gladstone, un Pobiedonotsefî et un Tolstoï, c'est un Pobiedonotsefî, un Bismarck qui se rapprochent de notre tradition nationale. Et les HohenzoUern ne sont que les heureux et brillants imitateurs de nos Capétiens.

Nos calculs doivent être dignes de ces grands rois.

Nos calculs tendent à l'action. Il est vrai qu'ils ne tendent qu'à l'action utile.

Tenant à refaire la France et voyant que la France ne pourra se refaire que par la monarchie, nous prenons le moyen de refaire la monarchie.

Et nous rechercherons le concours du seul être qui puisse réaliser ce grand dessein.

Quel être? J'ignore son nom. Je ne sais où il est, je ne sais qui il est, lui-même s'ignore sans doute. Mais il existe. Notre œuvre ne consiste qu'à le révéler à luimême.

(1) Le titre de cet article appartient à M. Paul Bourget.

En attendant qu'il nous comprenne et qu'il se nomme nous désignons cet inconnu du nom de George Monk qui remit Charles II sur le trône d'Angleterre.

Nous faisons l'éducation de ce Monk Français.

II. — Nous ne la faisons pas en l'air. Nous la faisons en vue de la prochaine Affaire.

Personne ne se défie plus que moi des annonciateurs d'avenir. Sur un point cependant, je ferai un acte de foi. Je crois à la prochaine Affaire. Je crois qu'il lui est impossible de ne pas venir. La sagesse des républicains^ comme ils disent, n'y fera rien, non plus qu'aux phases de la lune ou qu'aux éclipses du soleil. Les partis républicains n'ont qu'un intérêt : s'emparer de l'État. Ils. n'ont qu'un moyen de s'emparer de l'État : le troubler.

Il faut donc qu'ils le troublent. Nécessairement. Ce régime du gouvernement des partis porte le trouble en son mécanisme essentiel et, pour ainsi dire, dans les entrailles.

A l'agitation religieuse créée par Ferry succéda le scandale wilsonien; au wilsonisme, le boulangisme; à Boulanger, le Panama; au Panama, les anarchistes; aux bombes anarchistes, l'affaire Dreyfus; je ne sais pas du tout ce qui succédera. Mais l'Affaire, quelle qu'elle soit, est fatale. En bon citoyen, je la redoute de tout mon cœur; mais, en citoyen réfléchi, je la prévois et j'en avertis les bons citoyens.

Une seule chose est nécessaire : nous apprêter à mettre à profit cette inévitable occasion. Dans huit jours, dans huit mois, ce soir ou l'an prochain, il faut bien qu'elle se présente.

III. — La religion de la République a rendu l'âme depuis longtemps. Par habitude, on s'est résigné au fait républicain Mais, au cours des précédentes affaires, il fut toujours une heure où la colère et l'inquiétude aiguisant le bon sens public, les citoyens voyaient le fond de l'absurdité du régime.

Ils auraient applaudi le premier Monk qui l'eût rais à bas.

Pourquoi Monk n'a-t-il pas bougé s'il existait?

IV. — Il existait déjà en 1889. Par la déposition d'un témoin oculaire (et quel témoin! Maurice Barrés, dans l'Appel au Soldat), nous savons quels ont été les touchants scrupules du Monk d'alors.

Il s'appelait Georges-Ernest Boulanger.

« L'âme droite, honnête et naïve du général Boulanger garde des préjugés d'éducation. Il se rappelle que son père récitait les invectives de Victor Hugo contre l'homme du Deux Décembre. 11 redoute les jugements des rédacteurs de l'histoire. »

Et Barrés ajoute que son héros faiblit « faute d'une doctrine qui le soutienne ». Eh bien ! cette doctrine, on l'élabore en ce moment : on en sature le cerveau de Monk de demain. Une ligne tombant sous les yeux de cet homme peut suffire à l'illuminer. Or, nous nous attachons à multiplier les lumières.

Il sait l'art militaire. Nous lii enseignons les principes de toute haute organisation politique.

V. ■ — Monk instruit, il ne faudra plus qu'un moment de vive émotion nationale. Les idées de Monk en seront élevées à la température de l'action, et des actes nouveaux ne peuvent manquer d'en sortir.

— Général, dit à Monk l'Intelligence royaliste, vous allez régénérer l'histoire de France.

« Les lois sont saintes? Oui : la plus sainte des lois, c'est pourtant le salut public .

« Quand la patrie est en danger, elle veut que l'on viole les lois qui la trahissent. Ouvrez les yeux et dites si l'ordre de la République ne trahit pas l'ordre français. Cette République décrète l'indiscipline militaire comme le désordre civil.

« La France est déchirée parce que ceux qui la gouvernent ne sont pas hommes d'État, mais hommes de parti. Honnêtes, ils songent seulement au bien d'un parti; malhonnêtes, à remplir leurs poches. Les uns et les autres sont les ennemis de la France. La France n'est pas un parti.

« La France n'a que vous. Vous et votre armée. Mais, si vous travaillez ou pour vous ou pour votre armée, vous seriez encore un parti : il s'agit de bien autre chose !

« Il s'agit de rendre au pays le gouvernement et la protection d'un pouvoir souverain.

« Parlons mieux : d'un pouvoir qui soit un vrai pouvoir.

« Expliquons-nous : d'un pouvoir qui ne soit pas dépendant.

« Un chef d'État doit être libre. Il n'est point libre.

il dépend du peuple, s'il est élu par le peuple. Il dépend du Parlement et des oligarchies s'il est l'élu du Parlement et des oligarchies. 11 travaille donc nécessairement à flatter, à séduire, à gagner ceux dont il dépend. Pour être réélu, il recherche la popularité immédiate plus que le bien de la nation. La presse, l'opinion, l'argent, l'administration sont ses maîtres. Il est toujours induit à trahir pour eux l'intérêt national.

« Comme on défend la chasse contre la passion des chasseurs, comme on défend la pêche contre la passion des pêcheurs, comme on défend les intérêts du travail lui-même contre le caprice des travailleurs, il faut que l'État puisse défendre aussi l'intérêt national, l'intérêt de la France contre les caprices, les passions ou les intérêts particuliers des Français. Le pouvoir souverain ne peut représenter simplement la majorité, ni même l'unanimité des Français vivants. Il doit aussi personnifier tous les Français morts, tous les Français à naître. Il •doit être la France même. Il doit donc être héréditaire et dynastique.

« Un pouvoir dynastique échappe à l'élection. Un pouvoir dynastique échappe à l'obsession et à l'oppression du présent. Il calcule donc l'avenir, aussi facilement qu'un pouvoir électif le néglige.

« Dans le système dynastique, l'intérêt du prince et l'intérêt national ne font qu'un. L'égoïsme même du prince tourne au profit de la nation. Une cupidité sordide, celle d'un Louis XI par exemple, y réalise plus de chefsd'œuvre que, dans une démocratie, le patriotisme le plus élevé.

« Par position, comme on dit en géométrie, le monarque défend, ménage et développe cet État qu'il incarne. Mais il ne peut borner à sa vie le souci de cet intérêt, puisqu'il sait qu'il y va de la gloire de sa famille et, plus prochainement, du bien du fds ou du parent qui lui succédera. 11 témoigne à l'État les mêmes soins qu'un particulier aux affaires de sa maison.

« Tous les États heureux, tous les États forts ont

ainsi un roi dynastique. Nous n'avons plus d'Etat, dit

M. Anatole France, nous n'avons plus que des adminis-

■ trations. Refaites l'État, Général. Général, donnez-nous

un Roi comme aux autres nations.

« La Raison vous ordonne de détruire la République.

Elle vous interdit de faire autre chose que la royauté. Dans toute autre hypothèse, vous êtes factieux. Ici, votre désordre conspire à rétablir un ordre supérieur.

« Le Roi, c'est notre ordre vivant. »

VI. — Nous accusera-t-on d'organiser la sédition? Cela serait vrai, en un sens. Car, ce régime suscitant toutes les révoltes, nous les organisons : nous faisons tourner des révoltes qui sont fatales au profit d'un ordre public qui sauve et qui restaure tout.

Du reste, Monk n'est pas nécessairement un soldat, et je le préfère en civil.

Quand dix ministres républicains sont rangés autour d'une table sous le onzième personnage qui les préside, chacun, en regardant son voisin, peut se dire : « Est-ce Monk? » Oui, un Monk peut être partout où coexistent la liberté d'esprit et le patriotisme. Tous les républicains sans foi peuvent être des Monk. Y en a-t-il ! Y en a-t-il I

Monk, ce sera peut-être un ministre de l'Intérieur. Peut-être un préfet de police. Peut-être un simple questeur de la Chambre. Parmi tant d'ambitions mesquines, une grande ambition ne peut-elle pas éclater?

VII. — ...Si le parti de cet ambitieux de race était déjà pris? Si, déjà, moitié bondissant et moitié rampant, il s'acheminait vers la place?

Le Monk anglais a pu lui servir de modèle. Vers 1659, un de ses officiers murmurait près de lui :

— Ce Monk finira par nous ramener Charles Stuart.

Monk, irrité, le cravacha. Le même Monk faisait écrire à ses compagnons une déclaration qui portait, en substance, « qu'ils avaient pris les armes pour la défense des libertés et des privilèges du Parlement et pour soutenir envers et contre tous les droits et libertés du peuple ». Enfin, Monk faisait graver sur son étendard : « Le Gouvernement ne peut subsister que par l'entière soumission du pouvoir militaire au pouvoir civil. La République doit être gouvernée par des Parlements. »

Est-il possible d'être plus « défense républicaine? »

C'était toujours en 1659. — Or, en mai 1660, Monk faisait proclamer Charles II.

VIII. — Nous écrivons pour Monk. Monk nous lit. Monk attend l'occasion complice, qui lui permettra de surgir et de se faire le serviteur intelligent des nécessités de son pays.

Les médailles du Monk anglais portent qu'il fut victorieux sans verser de sang. Le nôtre installera des fontaines de vin et, s'il est obligé de mettre une douzaine de républicains au cachot, il leur enverra du Champagne (1).

La politique de Barrés (2),

24 septembre 1901.

Maurice Barrés a quitté la politique active, mais, quoi que puissent espérer les partisans de la « politique aux politiciens », il n'abandonne ni l'étude ni la propagation de ses idées politiques. Comme il l'a télégraphié au Figaro, Barrés continuera de « servir ses idées », qui sont « constantes ». Il les servira donc plus utilement que jamais, si j'en crois une fable que l'on m'a racontée, et que je vais dire.

I. — Minerve avec Gribouille, faisant route de compagnie, arrivèrent un jour sur le bord de la mer. Tous deux furent d'avis qu'il fallait passer au plus tôt. La déesse, baissant les yeux, se mit à dessiner sur le sable des figures de géométrie.

— O fainéante, dit Gribouille, ô mauvaise marcheuse ! O théoricienne effrénée ! On voit bien que tu n'es pas née pour l'action.

Gribouille, ce disant, ôtait sa chemise et se précipitait dans les flots. Là, cet homme d'action, cet esprit avisé et pratique se noya sans difficulté, car il fallait plusieurs jours de navigation pour franchir cette mer immense.

Quand elle eut fini ses calculs. Minerve abattit quelques arbres, en débita les planches qu'elle ajusta selon les mesures qu'elle avait prises et forma un radeau sur lequel la chemise de Gribouille fut arborée et tendue en guise de toile. Comme Minerve avait réfléchi au détail

(1) Cette coupe de Champagne nous fut gaiement suggérée, en mot de la fin, par M. Paul Bourget(1911).

(2) Cet article fut écrit au moment où Barrés se retira, pour quelques années, de la politique active (1911).

de la manœuvre, elle toucha heureusement à l'autre bord et continua son voyage.

Ainsi l'itinéraire de Maurice Barrés, s'il est interrompu, n'est peut-être pas retardé par sa décision de retraite. Penché sur sa Terre et sur ses Morts, il leur demande les vertus, les clartés nécessaires à la grave entreprise nationaliste. Il considère aussi le chemin qu'il a fait, car il est bon de se souvenir si l'on veut prévoir.

II. — Je crois savoir que les Barrés appartenaient au monde de droite. Bourgeois de Lorraine ou de Haute- Loire, ils se rangeaient comme ceux de leur classe au parti de l'ordre : bien résolus à soutenir qui ferait de l'ordre chez nous. Mais, ayant mis leur fils au lycée, le lycée leur rendit, les études faites, ce qu'il devait appeler lui-même un déraciné. Ce jeune citoyen du monde estimait que Paris, l'Europe, l'univers, étoiles et planètes comprises, suffiraient à peine à lui composer la patrie. Sa pensée allait droit aux révolutions. — Direction générale du siècle qui vient de finir.

Ce siècle eut d'admirables théoriciens de l'ordre. Il n'écouta jamais que les orateurs du désordre : un Hugo, un Michelet, un Chateaubriand, c'est-à-dire d'assez fameux poètes romantiques, de médiocres historiens, des logiciens nuls. L'enseignement public est pourri de leur influence et, dit Barrés qui s'en souvient, il « décérèbre » les Français.

III. — Barrés, à vingt ans, était un nihiliste sentimental. Et si les mots en Ute ne disent rien, il faut comprendre que r « enfant avide », comme l'appelait Paul Bourget, était tout livré à ses nerfs. Mais, avec ses nerfs, il s'est refait un cerveau; avec ses nerfs, une patrie, une morale, une politique. Telle est la nature des hommes quand il leur plaît d'être bien nés.

On aura une idée de cette nature première par le petit livre véritablement forcené qu'il écrivit douze ans plus tard avec l'âpre passion d'une jeunesse persistante et la réflexion de la maturité. Le titre est plus violent encore que le livre : Du Sang, de la Volupté et de la Mort. A le bien lire, on s'aperçoit que cette sensibilité obéit à une règle mystérieuse. Elle est frénétique, mais juste. L'instrument de la vie nerveuse retentit selon la raison, et ses accents, au lieu de troubler, pacifient, chassent les idées fausses, en inspirent même de vraies. Il serait

presque littéral de dire que Barrés, avant de connaître la vérité, l'a éprouvée et, en quelque sorte, palpée par le plus physique des sens. La puissance de la patrie et la beauté de l'ordre se sont imposées à son cœur, bien avant de conquérir son intelligence.

Oui, c'a été la merveille du sentiment. L'anarchiste vulgaire dira qu'il trouve sa patrie partout où il se trouve bien. Mais un Français d'élite, un Barrés, s'aperçoit qu'iJ n'est bien nulle part sans la présence ou l'image de sa patrie. Il vérifie que la force de sa nation fait partie de sa propre force, que le bonheur public est un objet nécessaire à sa vie heureuse. Le spectacle du désordre politique le fait souffrir.

IV. — Ne dites pas qu'il en est de même pour tous. Combien, devenus nihilistes, le sont restés ! Les hommes ne sont pas égaux, et je ne suis pas sûr que Barrés ait toujours été égal à lui-même. Mais il fut le héros de la plus belle des aventures de l'âme : sa « qualité », celle qu'il tenait de sa naissance, a toujours prévalu en lui. Modes, entraînement, circonstances, caprices durent céder, en fin de compte, aux décisions profondes de son type natal.

11 le porte sur le visage. On eût pu en juger comme fait le bon sens du peuple. A Marseille, après une conférence que Barrés venait de donner, je vis un démagogue hausser les épaules.

Il murmurait, la haine aux yeux :

— Acô es un soucialiste bèn abihaJ (Gela, c'est un socialiste bien habillé).

Il voulait dire probablement :

— Oh ! Barrés est un socialiste sincère. Il veut sans doute l'organisation du travail, une meilleure répartition des bénéfices, une police économique attentive... Mais il ne veut pas de désordres. Il ne veut pas de révolution. Car il ne peut pas en vouloir.

« Non, cette silhouette a trop d'élégance et de race. Elle n'est pas d'un démagogue, si elle est peut-être d'un conducteur de peuple. L'austère accent de ce visage, ce profil maigre et fin taillé en bec d'aigle, qui participe de César et du grand Condé, ces yeux larges et hauts, d'une magnifique lumière, cette lèvre pincée d'ironie, pliée de dégoût, ce dédain, cette impertinence, ces mélancolies d'expression ne seront jamais nos esclaves, ni

même nos serviteurs, ni seulement nos fonctionnaires. Notre service impose telle courbe qui devra déplaire à cet être ci. Nous ne lui avons rien demandé, et voilà qu'il se cabre... »

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