V. — Autre signe moins apparent et plus sérieux : le style
Barrés est arrivé dans les lettres françaises en plein empâtement décadent et impressionniste. Ce nerveux, ce 'Curieux a traversé tous les milieux et tenté toutes les manières. Mais on ne l'a vu encanaillé nulle part. Il a été le style fait homme. Dès sa première phrase éclataient l'ordre et la liberté du patricien, une fermeté gracieuse, la souple et vivace énergie. Système? Non. Étude? Non. Tradition? A peine. Mais, tout d'abord, goût naturel. Ce goût incomparable et incommunicable, lui faisait retrouver les trésors de la vieille France. Il les connaissait peu ou mal, et, déjà de vieux amateurs murmuraient à propos de lui les plus grands noms ceux de Jios écrivains d'humeur et de caprice, un Montaigne, un Pascal (celui des Pensées), un duc do Saint-Simon.
VI. — Comme eux, il cultivait son moi dans le mystère, et cette culture précieuse lui révélait aussi la valeur du reste du monde. Il se sentait « l'instant d'une chose immortelle ». Les sillons de Lorraine, les campagnes de France, les charniers de l'humanité tout entière se peuplaient de mânes et d'ombres qui lui révélaient ses devoirs.
Il était déjà dégoûté de l'anarchie.
Quelques opportunistes ou radicaux qu'il approcha ou fréquenta le dégoûtèrent tout autant des masques adaptés au visage de l'anarchie républicaine. Un nouveau parti se formait, national, militaire et autoritaire, le parti boulangiste. Barrés en fut et, lorsque ce premier parti national fut dissous, il fonda le nationalisme.
Le Figaro de 1892 en conserve le souvenir. Depuis, il ne cessa de compléter et d'organiser sa pensée. Il faut à nos hommes de France quelque patrie particulière, dans la patrie commune : c'est le thème des Déracinés. Il faut une « raison qui commande dans l'État » : c'est le thème de V Appel au Soldat. Cette raison directrice doit être nationale et non cosmopolite : c'est le thème de Leurs Figures.
Mais comment s'y prendra Maurice Barrés pour consti-
tuer ce pouvoir central, pour le maintenir essentiellement et nécessairement dans le plan de l'utilité nationale? On le lui demandait l'été dernier dans l'Enquête sur la Monarchie, que publiait la Gazette de France. (1) Or, Barrés n'a pas répondu : — Par la royauté.
VII. — C'est mon scandale, Barrés n'est pas royaliste. Cependant, ses objections à la royauté ne me semblent pas sans réplique. Il me dit :
— S'il nous faut un Roi, il faut autour de lui une forte aristocratie héréditaire; mais une telle noblesse n'existe plus.
Je réponds qu'elle est en effet bien désorganisée. Mais, si elle ne l'était point, si nous avions une élite héréditaire puissante, une République prospère serait encore possible en France. Toutes les Républiques fortes ont vécu d'aristocratie, Athènes et Rome, Florence et Venise, même l'Amérique et la Suisse. Une vraie République eût été possible chez nous, au temps de la Fronde, parce qu'elle eût été administrée par de grands corps héréditaires (2). Nous n'avons que des partis qui se font la guerre, dominés par des oligarchies anti-nationales. Il faut précisément un Roi pour contraindre ces oligarchies à servir la nation au lieu de l'asservir.