VIII. — Barrés me dit encore
— La monarchie n'est pas possible.
— Qu'en sait-il? L'avènement de la Royauté peut paraître, à distance, une chose extraordinaire. Mais il n'y a que l'extraordinaire qui arrive. L'ordinaire n'arrive pas, il est : seulement, on calcule mal si l'on table que rien ne remplacera ce qui est.
Tout le monde comptait sur Gambetta déjà dictateur quand il fit son grand ministère. C'est pourquoi ce ministère dura trois mois. On a vu, en 1899, cette chose extraordinaire : un soldat de métier, un socialiste révolutionnaire et un conservateur bourgeois s'associer pour
(1) A l'été de 1900.
(2) C'était l'avis de Fustel de Coulanges. Il eût pourtant manqué à notre République aristocratique cet élément d'unité et d'ordre dont Carthage, Venise et Rome furent pourvues : un intérêt public bien central, bien sensible, bien homogène. J'ai réllééhi que la France est un pays trop varié pour réussir à se fédérer sans le fédérateur historique, le roi. (1911).
sauver la présidence de M. Loubet; on ne donnait pas nuit jours a cet asemblage : il dure encore (1)
Voulez- vous un autre chef-d'œuvre de l'extraordinaire? Un fait «absolument extraordinaire », de l'avis d'un bon juge, d'Edouard Drumont? Le voyage du Tsar II était naturel, il était normal que le Tsar s'entendît avec nos nationalistes; c'est pourquoi il s'est accordé avec leurs plus grands ennemis.
a\^' ~ Y" ^^^ ^^ Barrés, historien habile, écrivain distingue, de manières si fines qu'on ne peut séparer de son nom sa qualité d'académicien, M. Albert Vandal termmait un jour le débat par une concession pleine dé rêverie :
— Oui, me dit-il, tout est possible.
— Eh ! si tout est possible, si tout peut arriver, faisons arriver le meilleur.
La Maison de France (2).
lef octobre 1901.
Jeudi, quand la dépouille de ce jeune prince est arrivée dans les eaux provençales, vendredi quand elle a posé sur notre sol et samedi encore, durant la lugubre fête de Dreux je me suis uni, de sentiment, sinon de pensée à la psa modie de l'Eglise. J'ai récité, à ma manière, son office des Morts.
I. — Trente-huit rois depuis mille ans, un cortège immense de princes ! Les morts de la Maison de France sont si nombreux et si méconnus, ils remontent si loin que je n ai pas voulu me fier à mes forces et j'ai tenu devant mes yeux, comme un missel, le livre où sont le plus clairement résumés les actes de cette Maison
Jai ouvert la Réforme intellectuelle et morale de la France (c est un livre d'Ernest Renan et peut-être le plus parfait) aux pages où l'auteur expose à son lecteur ce que c'est que la France.
• ■^\}:'^ ministère Waldeck-Rousseau a duré de juin 1899 à juin 1902.
(2) A l'occasion du retour en France de la dépouille mortelle du prince Henri d'Orléans.
Grand sujet ignoré du plus grand nombre des Français.
II. — Notre France est une œuvre d'art. C'est une œuvre d'art politique, née de la collaboration d'une nature complaisante et de la pensée de nos rois.
D'autres nationalités ont été dues à la nature presque seule. Il y aurait une Angleterre sans les rois qui y ont régné : la forme de ce territoire en disposait les races diverses à l'unité. L'Allemagne avait l'unité de la langue, la suprématie d'une race. L'Italie, également riche d'un langage commun, a longtemps vécu du grand souvenir romain énergiquement conservé : avant d'être un État, elle était un peuple.
Qu'avions-nous de pareil?
Ni le splendide isolement de l'Angleterre, ni l'unité de langue, ni l'homogénéité du sang, si ce n'est à des profondeurs obscures et peu saisissables. A mon avis. César et ses légions et celles de ses successeurs, en unifiant le pays, en créant, du premier au cinquième siècle, le type du Gallo-Latin, avaient rendu la France « possible ». Les invasions normandes menaçaient d'annuler la fragile espérance créée par ces bons ouvriers. Mais les Capétiens l'ont reprise et réalisée avec le concours de l'Église.
On se demande quelquefois, Renan se demande luimême :
— D'où venaient les aïeux de Hugues Capet?
Saxons, Francs ou Gallo-Romains, la question est sans intérêt, car tout se passe comme s'ils avaient été du pur sang autochtone. Imaginez l'horreur des dévastations Scandinaves et l'affaiblissement de tout ce qui devait résister. Imaginez, dans ce chaos, une race de Bonaparte qui, au lieu de nous attirer trois invasions et d'afreuses mutilations territoriales, n'ont cessé d'être le rempart et le salut du pays. Est-il possible de demander à ces Bonaparte du ix^ siècle s'ils descendent de Witikind, d'un Franc ou d'un Gaulois ! Même étrangers, notre défense continuée durant cent ans les eût bien naturalisés.
m. — Ils s'imposent par la valeur. Ces vénérables fondateurs de la dynastie nationale, c'est-à-dire de la puissance historique de la nation, n'oublient jamais ce caractère fondamental de leur autorité. Mais ils connaissent que la force ne va point sans mesure, ou qu'elle est condam-
née à plier misérablement. Aucun de ces grands hommes, ni un Louis IX, ni un Louis XI, ni un Louis XIV, n'imagine qu'on puisse improviser d'un coup une quarantaine de départements français ni étendre l'empire (car ils disaient l'empire) de La Haye jusqu'à Rome. Mais, bien libres de ces folies d'ambitieux romantique, ils étendent de père en fils, de frère en frère, d'oncle en neveu, ils étendent sans cesse le territoire national. Comme le remarque fort bien un savant confrère d'Ernest Renan, M. Ledrain, « à la fin de la monarchie, pendant les hontes du règne de Louis XV », ils ajoutaient pourtant « au manteau du territoire une pièce qui manquait encore, la Lorraine ». Souvent, ils assimilent avant de conquérir. D'autres fois, le moindre domaine conquis est soumis à un patient effort d'assimilation, avant qu'ils entreprennent de conquête nouvelle.
Tel est leur art, telle en est la « suite admirable », dont la France est le monument : « La France qui a créé tout ce dont nous vivons, ce qui nous lie, ce qui est notre raison d'être ». Ernest Renan traite d'hommes ignorants et bornés les révolutionnaires qui n'ont jamais compris cela.
IV. — Ces gens-là sont des mystagogues. Ils sont persuadés que l'histoire va toute seule, par la vertu d'un Dieu qu'ils essayent inutilement de laïciser en l'appelant fatalité, force des choses, évolution de l'inconscient, loi du monde. Ces Orientaux ne voient pas ce que nous voyons, nous autres vieux Français soutenus de substance grecque et romaine : ils ignorent que l'homme est un facteur, une énergie artiste, un pouvoir modificateur. Le cerveau humain décompose l'univers pour le recomposer selon ses desseins. Dans l'histoire de la formation de la France, nos forces ethniques tiraient à hue, nos forces géographiques tiraient à dia et nos forces économiques en un troisième sens peut-être. Comme le dieu d'Anaxagore, la pensée capétienne fit converger ces trois forces en un même plan et chacune trouva son expansion heureuse.
Bons ou mauvais, faibles ou forts, aucun de ces princes ne perd de vue la génération de la France. On dirait l'œuvre d'un seul homme. C'est l'œuvre d'une institution, d'une tradition et d'une Maison.
Le Languedoc, observe Renan, difl'érait de la France du nord par le caractère, la langue, le climat. Mais, parce
que le Roi s'en mêle, il devient Français. Ainsi de la Provence, ainsi de Lyon et du Dauphiné. Ainsi de la Franche-Comté, de l'Alsace et de la Lorraine.
Ce nom de Lorraine me revient et m'obsède chaque fois que j'entends un publiciste vertueux souffrir dans sa respectabilité des mœurs de la cnur de Louis XV. J ose dire que je passerais volontiers au Président, à ses ministres et aux deux Chambres les petites fêtes qu il leur plairait s'ils nous procuraient en échange le moindre lambeau de la Lorraine annexée. Ce que je demande aux détenteurs du pouvoir politique, cela n'est point d'être vertueux pour mon compte, mais de faire les affaires de mon pays. Que sont devenues nos affaires depuis que la Maison de France en a perdu la direction? Renan écrit ces mots : « Le jour où la France a coupe la tête à son roi, elle commit un suicide «.
Louis XVI laissait à la France une armée et une marine; la Restauration une magnifique situation en Europe; Louis-Philippe, l'organisation militaire créée par la loi de 1832, j'entends les troupes de Crimée. Tel est à ses derniers moments l'ouvrage de la Maison de France. Elle succombe et, depuis ce temps, nous tombons. Des catastrophes, inouïes depuis le xv^ siècle (mais au xve siècle la dynastie nationale se ressaisit et nous avec elle), n'ont cessé de nous épuiser. Qu'est Pavie, qu'est Rosbach, dont on parle sans cesse, en comparaison de Sedan ou de Waterloo? Les révolutions ont succédé aux révolutions. L'État a fait banqueroute. L'étranger est entré par trois fois dans Pans. Nous avons eu deux guerres civiles. Nous avons vu se faire l'unité italienne, l'unité allemande, l'accroissement demesuré du double empire anglo-saxon.
V — Jamais la France politique n'a été si petite. Elle a fait depuis, son chef-d'œuvre de petitesse : elle s'est mise en République, c'est-à-dire qu'elle a pris son parti d'être faible et vaincue. Renan nous en avertissait. « Il y a dit-il, des esprits qui se figurent une République puissante, influente, glorieuse. Qu'ils se détrompent et choisissent. Oui, la République est possible en France, mais une République à peine supérieure en importance a la République helvétique, — et moins considérée. La République ne peut avoir ni année, ni diplomatie; la Republique serait un État militaire d'une rare nullité, la
discipline y serait très imparfaite... Le principe de la République, c'est l'élection; une société républicaine est aussi faible qu'un corps d'armée qui nommerait ses officiers; la peur de n'être pas réélu paralyse toute énergie.»
L'énergie. Nos élus peuvent bien en montrer pour l'intérêt immédiat, celui qui flatte l'œil, que la foule voit et qu'elle applaudit. Ils n'en ont pas pour un intérêt futur, même le plus grave. Un tel intérêt ne peut exister pour eux. Ils connaissent 1902, 1906 (date des élections) : mais ils ignorent profondément 1950 : 1950 n'est pas présent à leur pensée, les Français vivants, électeurs, entrant seuls en ligne de compte.
Il manque à ce pays, au pouvoir central du pays, un organe de prévision. Il lui manque, au vrai, l'avenir.
Cependant, il y a des pouvoirs en Europe, vrais pouvoirs politiques qui s'élèvent déjà à calculer 1950, comme la Prusse, en 1810, a calculé 1870. Mauvais princes, assure Drumont, que les princes d'Europe! C'est possible, je n'en sais rien. Louis XV était mauvais. Il disait, paraît-il : « Après moi, le déluge ! » C'était pourtant un prince : il agissait en prince; oubliant sa devise, il développait sa Maison, notre Maison, la Maison de tous les Français nés et à naître. Ainsi, sans doute, des divers rois de l'Europe pour leurs royaumes respectifs : car la politique capétienne a fait des disciples.
Nous nous croyons supérieurs ! Ce serait à poulïer de rire, comme dit volontiers M. de Pressensé. Nous n'avons même pas un mauvais pouvoir politique, ce qu'ont au minimum les grands peuples européens. Nous n'avons même pas un mauvais Roi, à qui nous puissions rappeler, de temps en temps, qu'il est la France et que la France, comme son café, f... le camp.