ENCORE LES PHILOSOPHES SCYTHES
Cela n'ira pas sans peine, en raison du nombre infini des idées fausses qui circulent, et de leur puissance sur des cerveaux, les uns mal gérés, les autres tourneboulés. On a vu de quels grognements les socialistes, de l'espèce vulgaire et de l'espèce éduquée et même érudite, ont accueilli l'idée d'associer le combattant au fruit du combat. Ce ne sera pas seulement du côté socialiste que sévira l'épidémie du faux scrupule. Les radicaux bien intentionnés et lucides comme M. Charles Bos auront du mal à convertir certains de leurs collègues.
Je lis, par exemple, au Courrier parlementaire, sous ce titre cocasse, « la prime au devoir » :
La proposition de M. André Lefèvre, si bizarre soit-elle, a obtenu l'assentiment de la Commission de la marine de guerre.
Comment les Parlementaires ne comprennent-ils pas qu'une prime au courage ne peut être offerte que par l'initiative privée, et non par le budget national?
(Tiens, pourquoi.^ Le budget national ne serait-il pas intéressé à être valeureusement défendu .^ Ou les députés auraient-ils intérêt à ce qu'il ne le soit point?)
La Ligue Maritime française, que préside M. Millerand, a saisi aussitôt l'occasion offerte de se faire un peu de réclame, et de réparer la gaffe de M. Lefèvre. Elle ouvre une souscription dont le produit sera attribué aux équipages des navires marchands ayant coulé ou capturé un sous-marin ennemi.
Les listes seront publiées.
Les établissements de crédit ont ouvert leurs guichets.
Voilà qui est de bonne... guene! Mais la prime nationale de M. Lefèvre est vraiment ridicule!
Et M. Maurras le souligne en réclamant une prime pour tout soldat qui lue un Boche! — A quand le tarif?
Ncais ne daignerons ni rectifier, ni combattre cette facétie. Mais nous l'exposons, comme on exposait au pilori. Nous la montrons comme on montre à la foire les phénomènes et les monstres. Et nous observerons que l'étonnement de l'écrivain anonyme qui nous discute, se rattache à l'idée qu'il se fait du devoir. Une prime au devoir lui paraît immorale et absurde. Il est tellement pénétré du thème kantien du devoir sans plus, qui s'impose tout seul, sans motif raisonné, devoir dont l'accomplissement porte avec soi son allégresse et sa récompense, que tout lui semble devoir être organisé pour que seule la transgression de ce devoir puisse rapporter des avantages matériels. Pas de sanction, pas de sanction, cela aboutit aux sanctions absurdes : la vertu, sinon punie, du moins réduite au pain sec de la contemplation des nuits étoilées, et le vice toujours nourri de chair succulente, abreuvé de vin généreux, voilà le régime que nos professeurs (rensure) ont préparé depuis quarante ans à la France.