‹ Une cantatrice "amie" de Napoléon; Giuseppina Grassini, 1773-1850Chapitre 2 sur 9 · I.a Scuola musicale di Napoli · texte numérisé non relu

I.a Scuola musicale di Napoli

1 El qui .tait til< du roi I, 'ge III

GIUSEPP1NA GRASSINI 23

par les charmes de madame Grassini, dont il était devenu le plus heureux et le plus magnifique des cicisbei. 11 subissait avec docilité l'empire de la prima donna assolnta, qui se plaisait à l'atteler à son char comme un coursier de race attestant la puissance de ses beaux yeux. Un jour, cependant, que le prince crut avoir le droit de reprocher à son infidèle quelque péché véniel, il résolut de s'en venger. Il lui manifesta le désir de faire avec elle une promenade sur la mer. C'était par une belle nuit d'été. Au moment où ils voguaient tous deux paisiblement al chiaro di luna qui venait éclairer le beau visage de la Sirène étendue mollement comme un serpent amoureux.... elle fut saisie tout à coup par deux mariniers vigoureux qui la jetèrent à la mer. « Mais, dit le duc de Sussex en racontant cette anecdote trente ans après à M. Lablache, ce démon de femme savait nager. Elle se sauva, vint me retrouver le lendemain plus séduisante que jamais, et me fit payer chèrement la leçon de natation que je lui avais donnée. »

Je ne me porte pas garant de tous les détails réunis ici par Scudo; mais l'intimité du duc et de la Grassini ne fait pas de doute, et quant au fait de l'immersion, il est tenu en Italie pour parfaitement authentique.

Ce petit événement n'interrompit pas, d'ailleurs, la carrière de la Grassini, qui n'allait pas tarder beaucoup à donner à l'irritable duc de Sussex un successeur inattendu. De Naples, en s'arrètant un instant à Ferrare pour y faire la saison d'automne 4798, elle se rendit pour la quatrième fois à Venise, qui la reçut de nouveau à bras ouverts. Après avoir reparu à la Fenice dans les Horaces, où elle retrouva l'enthousiasme qu'elle avait excité deux ans auparavant, elle chanta la Morte di Semiramide de Nasolini, Zenobia in Palmira d'Anfossi, puis un opéra nouveau de Portogallo, Alceste, considéré comme l'un des meilleurs et des plus intéressants de ce compositeur distingué, dont les œuvres étaient toujours bien accueillies en Italie malgré sa qualité d'étranger (ï). Portogallo, qui se souvenait du succès que la belle cantatrice avait remporté

(1) Son nom véritable était Simao Marc-Antoinei. On lui avait donné en Italie celui de Portogallo, sous lequel il est pesté connu, parce qu'il était Portugais, né à Lisbonne.

naguère à Milan dans son Demofoonte, étail sans doute fort aise de la retrouver comme interprète principale de son nouvel ouvrage, où elle avait pour partenaire l'excellent ténor Brizzi.

Et après ce dernier ef long séjour à Venise, où elle ne laissait que des regrets, la Grassini se dirigea une dernière fois sur Milan où elle se retrouvai! dans les derniers mois de 1800.

Nous touchons ici à un t'ait qui devait avoir une grande importance dans la suite de son existence.

La campagne d'Italie, entreprise contre l'Autriche par le général Bonaparte, premier consul, venait, au Unit d'un mois à peine et grâce à son génie, de se terminer d'une façon foudroyante par la victoire de Marengo. Il va sans dire que la Lombardie, frémissante pendant toute cette campagne, el particulièrement Milan, accueillirent avec enthousiasme la nouvelle d'un événement qui les délivrait d'un joug détesté. Témoin cette proclamation, affichée sur les murs de lit ville dès le 16 juin, deux jours après la bataille :

AV I s

Attendu la victoire obtenue, l'armistice conclu et l'arrivée en cette ville du célèbre héros et libérateur de l'Italie BOTVAF»ARTE, l'administration municipale invite tous les Citoyens à une illumination générale de la ville pour ce soir. Le grand théâtre de la Scala sera aussi illuminé. L'armistice sera publié prochainement.

De la Maison Commune, le 16 juin

Marliani, président.

(WISEPP1NA «.RASSIM

Et le 20 juin. Bonaparte, au milieu et aux acclamations d'une population en délire, taisait son entrée solennelle à Milan, où il allait prendre possession du Palazzo reale. On organisait aussitôt en son honneur, pour le soir même, dans la salle de la Scala, un grand concert de gala auquel, entre autres artistes, prenaient part le fameux Marehesi et la Grassini. Celle-ci, au dire de quelquesuns, chanta la Marseillaise comme una baccante inebriata, et l'on

Éfcl?

THÉÂTRE DE LA SCALA, A MILAN. — La SCène.

raconte que sa voix et sa beauté produisirent -ur le hér<» vainqueur une impression indéfinissable. « Comment et de quelle façon, écrit à ce sujet un biographe italien, la dixième Mme fut elle introduite auprès de lui ? nul ne le sait, et les chroniqueurs ne l'ont point dit; mais ce qu'ils ont dit, el ce qui est vrai, c'est que le matin suivanl la Grassini déjeunait avec le premier consul. en compagnie de son ami le général Berthier. » La connaissance, on le voit, avait été bientôt faite.

Elle ne s'arrêta pas là, et Bonaparte avait été tellement séduit par le chant et la beauté de la sirène, qu'il voulut la ramener en

GIUSEPIMNA G BASSIN 1

France avec lui. Elle était en effel à Taris peu de jours après, si bien qu'elle prit personnellement part à la fameuse fête de la Concorde qui fut célébrée le 14 juillet dans le « Temple de Mars » (l'église des Invalides) pour solenniser tout à la fois l'anniversaire de la prise de la Bastille et I»1 retour de la victorieuse arn

iiiivihk de i.\ se al a, a HiLAN. — Vue intérieure, d'après une aquarelle de Matania.

d'Italie et de son chef. On sait que c'est à cette occasion que Méhul avait écrit et fit exécuter son admirable Chant du 2-i Messidor. Mais avant l'exécution de ce chef-d'œuvre, l'assistance somptueusement réunie aux Invalides entendil un duo italien, écril expressément aussi pour la circonstance el qui était chanté par la Grassini et le ténor Bianchi, ainsi que le constatait le Moniteur universel dans son compte rendu de lasolennité : — « ...Aussitôt que le premier consul a été placé, on a exécuté deux chants de triomphe pour la déli-

vrance de l'Italie. C'est la première fois qu'on a entendu à Paris madame Grassini et le citoyen Bianchi, qui sont venus à Paris pour concourir par leurs talents à l'embellissement de cette fête et célébrer la gloire de ces armées qui rendent la paix à leur patrie, à cette antique Italie, théâtre de tant de gloire. Qui pouvait mieux célébrer Marengo que ceux dont cet événement assure le repos et le bonheur (1) ? »

Il est certain que cette première apparition à Paris de la Grassini, dans une circonstance si exceptionnelle, produisit sur tous ceux qui furent à même de l'entendre une impression considérable; l'extraordinaire beauté de sa voix, jointe à l'éclat de sa rare beauté personnelle, excita chez ces auditeurs privilégiés une sorte d'admiration mêlée d'étonnement, dont le sentiment se répandit bientôt dans le vrai public. Celui-ci pourtant ne put être à même de la connaître qu'un peu plus tard, lors des deux concerts qu'elle donna à l'Opéra et dont il sera question plus loin (-2).

Mais la Grassini n'entendait sans doute pas perdre son temps à Paris. Peut-être un peu négligée par Bonaparte, en ce moment préoccupé de soins plus importants que ceux de ses amours, elle se

(1) Et le plus récent biographe de la cantatrice, M. Antonio Cipollini, cite les premiers vers de ce duo : « La Grassini, dit-il, se présenta avec le célèbre ténor Eliodoro Bianchi, et, excitant un enthousiasme croissant, entonna le duo composé pour la circonstance : Glorie délie armi, la Cisalpina liberata ! » De qui étaient ces vers, et qui en avait écrit la musique ? et qui pourrait le dire aujourd'hui?

(2) Ce farceur de Castil-Blaze, annaliste fantaisiste et toujours inventif, n'a pas manqué de saisir cette occasion pour divaguer à sa manière, en donnant des entorses à l'histoire. Voici ce qu'il dit, en parlant de la Grassini, dans son Académie impériale de Musique tome II, page 80) : — « Je l'entendis alors il avait quinze ans), elle était dans toute la puissance de son talent et dans tout l'éclal de sa beauté. Le premier consul l'avait amenée à Paris, il la fit chanter à la fête républicaine célébrée au Champ-de- Mars pour l'anniversaire du 14 Juillet. Huit cents musiciens étaient réunis pour cette solennité, que Ton différa jusqu'au 22 pour donner aux vainqueurs de Marengo le temps de s'y rendre. » Or, on ne différa rien du tout, et la fête eut lieu très exactement le 14 Juillet. Les journaux sont là pour l'attester, et entre autres le Moniteur, qui en donnait le compte rendu complet dans son numéro du 17. Historiens de l'avenir, méfiezvous de Castil-Blaze '

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décida à lui écrire pour lui faire pari d'un projet hardi quVIle avait conçu et pour la réalisation duquel elle avait besoin de son appui. Ce projet, comme on va le voir, n'étail rien autre que la création à Paris, d'un théâtre permanenl d'Opéra italien qu'elle >e chargerai elle-même de diriger. Voici le texte exact de la lettre très curieuse, et jusqu'ici inconnue, qu'à ce sujel elle adressait à Bonaparte il):

Citoyen Premier Consul,

En un moment où tout concourt à rendre Paris l;i plus brillante ville du monde et où rien ne manque pour attirer l'attention universelle, il semble qu'il

conviendrait d'v établir un grand Opéra italien, c ne déjà se glorifient de le

posséder les premières villes de l'Europe. A vous, citoyen Premier Consul, à qui chacun doit la France régénérée, il est réservé de lui donner encore une nouvelle splendeur en y introduisant le bon goût de la musique et du vero canto italiano.

Madame Grassini offre le projet de donner ici, sous votre protection, le grand Opéra italien, et successivement aussi un Opéra buffa, avec d'autres >ujels. A cet effet, elle aurait besoin d'un théâtre entièrement à sa disposition. Après les recherches qu'elle a faites, il se trouve qu'en ce momenl le gouvernement n'en ;i aucun; mais il s'en présente un très adapté, construit il n'j a pas lon.-temps, et < ] 1 1 i est situé dans la rue de la Victoire, derrière le manège de la rue de Provence (ces derniers ni<>i> sont en français) (2).

Elle vous demande, citoyen Premier Consul, d'être affranchie du prix de la location du susdit théâtre, qui est de 40.000 francs environ, c'est-à-dire à peine h* douzième partie de ce que coûte ["Opéra français au gouvernement. Klle se charge de toutes les autres dépenses qu'exigerait l'entreprise, qui seraient très grandes et très considérables.

Madame Grassini vous supplie, citoyen Premier Consul, d'observer que le sacrifice qu'elle sollicite de votre générosité esl bien médiocre en comparaison des avantages que les habitants de Paris tireraient d'un bon Opéra, surtout en

1 i., texte italien de cette lettre a été publié par M. Cipollini, qui en possède la minute autographe de la main cl<- la Grassini.

- I 'étail la salle du Théâtre Olympique, construite en effel depuis peu, l'une des élus jolies et des plu* élégantes <)•- Paris.

GiUSEPPINA GRASSIM 29

ce moment où la bonne musique semble presque perdue en Fiance (!). Elle ose espérer que vous recevrez avec bonté sa supplique et que vous daignerez lui accorder la grâce qu'elle vous demande.

Salut et respect.

GiUSEPPINA GRASSIM.

Paris, le o Fructidor, rue Caumartin. N° 76:2.

Cette lettre, très bien faite et fort habile, montre <|ue, de la pari de la Grassini, il ne s'agissait pas d'un projet en l'air et sans consistance, mais au contraire d'une affaire sérieuse, vraiment étudiée, et pour laquelle elle s'était exactement informée de toutes façons. Elle avait appris ce que coûtait l'Opéra français, elle avait cherché un théâtre et elle l'avait trouvé, elle en connaissait le prix de location, etc. et elle ne demandait, sous forme de légère subvention, que d'être exonérée de cette location. On voit qu'elle s'était bien préparée à l'exécution de son plan, qui certainement était de nature a séduire Bonaparte, très partisan, comme on sait, de la musique italienne, à laquelle il sacrifiait volontiers les musiciens français.

Qu'arriva- t-il, pourtant, et pourquoi le projet si bien exposé par la Grassini ne eomporta-t-il aucune suite ? Nous allons essayer de nous en rendre compte par les dates. La lettre de la Grassini porte celle du 5 Fructidor, sans plus. Or, elle ne peut être que du 5 Fructidor an VIII (23 Août 1800). c'est-à-dire cinq semaines après la solennité du 14 Juillet (ce qui prouve qu'elle n'avait pas perdu son temps), et voici pourquoi. Le 10 Prairial an X (30 Mai 1801), et précisément dans cette salle du Théâtre Olympique que la Grassini avait visée pour son projet, la Montansier procédait elle-même à l'inauguration d'un Opéra italien — Opéra buffa — en faisant représenter un opéra de Marcello di Capua, Furberia e puntiglio, auquel elle faisait succéder, dès le lendemain, un ouvrage dePortogallo, Non irritar le donne. Bonaparte, qui depuis longtemps était en relations presque intimes avec la Montansier (on connaît la légende absurde de son prétendu projet de mariage avec elle

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lorsque, simple capitaine, il était sans ressources), Bonaparte avait-il déjà fait des promesses à celle-ci quand lui parvint la lettre de la Grassini? La Montansier n'avaii cesse de harceler le gouvernement directorial et le gouvernement consulaire d'une demande d'indemnité au sujet de la spoliation inique dont elle avait été la victime en 171*.'!. alors qu'on lui avait brutalement confisqué son Théâtre-National de la pue Richelieu pour y transférer l'Opéra. Peut-être, comme (iche «le consolation. Bonaparte lui avait-il accordé déjà toutes les facilités nécessaires à la création d'un Opéra italien? Voilà ce qui semble probable, et pourquoi il ne put encourager la Grassini, qui l'ut obligée de renoncer à son projet.

Que lit alors cette dernière, et que devinrent ses relations avec celui qui se préparait à devenir le maître de la France? Il serait malaise de le savoir. Pendant plusieurs mois on n'entendit pas parler d'elle. Puis, le 28 Ventôse an IX (19 Mars 1801). elle donne, dans la salle de l'Opéra, un grand concert avec le concours du grand violoniste Rode, le plus célèbre élève de Viotti, déjà dans tout l'éclat de sa jeune renommée. C'était la première fois qu'elle se produisait devant le grand public, el l'on peut facilement imaginer que son succès fut éclatant. On lisait à ce sujet dans l'Année théâtrale : — « Plusieurs concerts très brillants ont été donnependant le cours de cette année. Celui qui a fixé le plus l'attention a dû son succès à la célèbre madame Grassini. qui joint une voix parfaitement belle à la déclamation la plus juste, et une méthode exquise à des moyens d'expression étonnant-. Cette cantatrice. favorisée à la fois de tous les dons de la nature et de l'art, a su charmer en offrant un modèle heureux des talents reunis aux grâces, et l'oreille italienne la plus difficile, et l'œil français le plus délicat. Le concert dans lequel elle a paru a été pour elle un double triomphe. »

La sallede l'Opéra n'était pas facilement accessible aux donneurs

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de concerts. On peut croire que, malgré son nom, l'appui de Bonaparte ne fut pas inutile en cette circonstance à madame Grassini. Cependant, si son succès artistique fut énorme à ce concert, le succès matériel n'y répondit que d'une façon modeste, et la recette ne dépassa pas 6.000 francs. Elle ne renouvela l'expérience que sept mois après : le 18 Vendémiaire an X (10 octobre 1801) elle donnait à l'Opéra un second concert où elle triompha littéralement, et cette fois la recette atteignit le chiffre appréciable de 13.868 francs.

Cependant. M"'e Grassini était ici déjà depuis dix-huit mois, sans profil pour son talent, puisqu'elle ne s'était produite devant le public que dans tes deux concerts. Malgré l'affection qu'elle avait pour Paris (affection qui ne se démentit jamais, car plus tard, et lorsqu'elle eut dit adieu à l'art, elle partagea en quelque sorte son existence entre Milan et Paris, où elle revenait sans cesse et toujours avec joie), elle sentit qu'elle n'avait plus qu'à y perdre son temps, et elle résolut de le mieux employer, et de façon plus avantageuse. Elle partit donc au mois de novembre 1801, quelques semaines après son second concert, en compagnie de Rode, pour entreprendre avec lui une tournée artistique en Allemagne (1). Les deux grands artistes se firent entendre en diverses villes, notamment à Berlin et à Munich, où leur succès fut ce que l'on peut penser. Puis, Rode étant rentré en France, la cantatrice retourna du côté de l'Italie. On la retrouve au printemps de 1802 au Grand- Théâtre de Trieste, où elle joue la Morte di Semiramide de Borghi, « très bien secondée, dit son biographe, par la jeune et belle Caterina Guidarini-Rossini, mère du futur auteur du Barbier de

(1) C'est M. Cipollini qui nous donne ce renseignement, jusqu'ici inconnu en ce qui concerne Rode. Les mauvaises langues prétendent que celui-ci comptait au nombre de ses admirateurs effectifs (elle en eut bien d'autres!). Je ne saurais dire ce qu'il en est. Je me borne à constater que Rode a dédié à la Grassini son huitième concerto de violon, écrit et publié pendant son séjour en Russie, en 1803 ou 1804.

.'!:! GIUSEPRINA URASSINI

Séville (1) *. Là elle l'ait fanatismo, a telles enseignes que V imprésario, enivré de -on succès, s'en éprend follemenl et lui propose de l'épouser; à quoi elle lui répond, à l'aide d'un mensonge : — «Je suis appelée en ce moment à Paris par Bonaparte; mais si, à mon retour, la fantaisie me prend de me marier avec un négociant, je vous le ferai savoir. » Puis, au mois d'août de la même année .■Ile quitte Trieste pour Bologne, passe ensuite à Bergame, pour y jouer la Semiramide de Nasolini et la Vevgine del sole de Gimarosa, se l'ait entendre encore a Padoue, et enfin accepte un engagement de quatre mois pour Londres (mars a juillet 1803), où elle étail appelée ;i succéder à la Giorgi Banti, qui retournait en Italie. S'il faut en croire le- annalistes, elle recevait, pour celle seule saison de quatre moi-. 3.000 livres sterling, soit 75.000 francs, ce qui semble tout de même un peu extraordinaire pour l'époque.

I Un journal italien évoquait récemment, avec les souvenirs de Rossini lui-même, recueillis en son temps, le portrait sourianl de l'aimable mère de l'auteur du Barbier et de Guillaume Tell. Voici, dit-il, comment s'exprimail a son sujet l'illustre maître : — - Ma mère s'appelail Anna Guidarini; elle était QUe unique d'un boulanger de Pesaro. Elle | .;e-s;iit pour une des plus belles des jeunes filles romagnoles, h cette réputation n'était pas usurpée, je vous le jure. Belle d'une beauté parfaite, elle rappelait les o pes les | » 1 1 1 — purs de- madones de Raphaël, qui ne l'aurait certes pas dédaignée comme modèle, m elle avait vécu île son temps. J'étais par instinct, et même dès ma plus tendre enfance, très sensible a l'attrait d'une gracieuse figure féminine, et je ne pouvais de contempler, comme en une sorte d'extase, celle de ma mère; elle m'apparaissait comme un être surnaturel. Croiriez-vous qu'il m'arrivail de compter les jours de la semaine qui me séparaient du bienheureux dimanche où je pouvais la voir? Haute, bien proportionnée, la carnation d'une fraîcheur délicieuse, un peu pâle, avec de longs cheveux noirs magnifiques qui se bouclaient naturellement, une denture irréprochable, elle avait uni' expression de douceur vraiment angélique. Elle était très gaie de nature, toujours souriante el de bonne humeur. Elle ne -avait pas une note <\r musique, mais elle avait me' mémoire prodigieuse pour se souvenir de toutes les chansons populaires delà Romagne. Elle chantait toujours, même quand elle s'occupait du ménage el des affaires de la maison. .Ma mère était ce que non- appelons en Italie une orecchiante. Elle se rappelait facilement tout ce qu'elle entendait chanter; si bien qui' lorsque, plus tard, elle fut engagée dans uni' de ces troupes ambulantes qui parcouraient 1rs petits théâtres de province, elle apprenait avec la plus grande facilité tous les rôles qui lui étaient distribués. Sa v..i\. naturellement expressive, était pure et pleine de grâce suave, i ime sa jolie figure... »

La voici donc à Londres, débutant au théâtre de Havmarket, Tune des premières scènes italiennes de l'étranger, dans la Vergine del sole, et se trouvant aussitôt aux prises avec une rivale digne d'elle, la Billington. Elisabeth Billington, cantatrice d'origine allemande, mais née et élevée en Angleterre, où elle s'était mariée, était une artiste aussi remarquable par son talent que par sa beauté pleine d'élégance. Excellente musicienne, elle s'était, tout enfant, produite d'abord comme pianiste dans les concerts, avecson frère, Charles Weichsell, violoniste habile, et s'était même livrée à quelques essais de composition. Puis, l'âge ayant développé en elle une voix merveilleuse, son père, musicien lui-même, n'eut garde de laisser perdre un tel trésor, et lui fit entreprendre l'étude du chant sous la direction de Jean-Chrétien Bach, le dernier fils du grand Bach, alors établi à Londres, où il était devenu maître de chapelle de la reine. Aidée de son excellente éducation musicale, elle ne tarda pas à faire de rapides progrès sous la conduite et les conseils d'un tel maître, et devint bientôt une cantatrice de premier ordre. Elle s'était mesurée non sans succès avec deux artistes fameuses, la Giorgi Banti et M1"* Mara, et elle était devenue l'idole du public anglais lorsque Mme Grassini arriva à Londres, précédée de sa grande renommée.

En dépit de cette renommée, la situation était difficile pour Mme Grassini. tellement était grande la faveur dont jouissait Mmî Billington. et l'on raconte que son début dans la Vergine del suie fut accueilli avec une. froideur et une réserve auxquelles elle n'était pas habituée. Piquée au jeu, en même temps que blessée dans son amour-propre, elle fit tous ses efforts pour conquérir la place que lui méritait son incontestable talent; et enfin, voulant

portraii d'Elisabeth billington, d'après le tableau de Reynolds

G1USEPPINA GRASSINI .'J>.">

entamer directement la lutte avec la rivale qu'on lui opposait, elle demanda à Mme Billington de chanter avec elle, dans sa soirée à bénéfice, un opéra de Winter. il Ratto di Proserpina, que celui-ci venaii de composer à cette occasion. L'épreuve lui fut complètement favorable, et dès lors elle fit l'enchantement de ce public qui était resté rebelle à ses accents, et devint l'héroïne de la scène. Scudo, qui avait parfois un peu trop d'imagination et qui se laissait aller à certaines fantaisies bizarres de style, a cru devoir tracer un tableau émouvant de cette lutte des deux cantatrices dans l'exécution de l'ouvrage de Winter : — « Mme Billington. dit-il, remplissait le rùle de Cérès. et Mme Grassini celui de Proserpine. Rapprochées ainsi sur un même champ de bataille, les deux cantatrices ne se ménagèrent pas les coups de gosier ni les roulades meurtrières. C'étaient des éclairs, des gorgheggi perfides et des trilles empoisonnés qu'on se lançait réciproquement comme des bombes à la Gongrève. Le combat fut long, acharne et décisif. La victoire se déclara ouvertement pour Mme Grassini, dont la belle voix de contralto, l'expression pénétrante et le style pathétique furent l'objet de l'admiration générale ».

Sortons de la fantaisie pour rentrer dans la réalité. Un écrivain anglais contemporain, un peu froid, et qui n'était point porté en faveur de M",e Grassini (mais qui avait sur Scudo l'avantage d'avoir entendu les deux cantatrices), lord Mount Edgecumbe, nous donne son opinion sur l'une et l'autre dans les souvenirs artistiques qu'il a public- sous ce titre : Réminiscences musicales d'un vieil amateur (Londres, W. Clarke, 1823); le morceau est intéressant et vaut d'être reproduit :

La voix de Mme Billington, quoique douce el flexible, n'avait pas le charme de celle de la Banti; elle était excellente musicienne et possédait une facilité qui lui permettait de l'aire beaucoup d'ornements qui étaient toujours de très bon tfoût. Malgré tous ces avantages, il lui manquait pourtant quelque chose; elle n'était point actrice; ses traits, quoique beaux, étaientsans expression. Pendant

t.M'SEPPl.NA GRASSIN1

la première saison, je l'avoue, j<- m- partageai poinl l'enthousiasme du public pour M"" Billinglon; el par une bizarrerii trange, l'insiani <>ù elle

perdit la faveur publique fut ''lui où je commençai à l'apprécier. Je veux

histress Elisabeth billington, d'après une estampe anglaise.

parler de l'arrivée de Mme Grassini, qui ''Uni engagée pour chanter lés prime donne conjointement avec M""' Billington. M"" Grassini fiait en toul poinl opposée ■i sa rivale; a une beauté parfaite elle joignail une grâce toute particulièri el elle étail excellente actrice. Son genre exclusif 'Mail le cantabile, ce «qui. à la longue, devenait un peu monotone; si voix, qui autrefois étail un soprano

GILSEPPINA &RASSIN1 37

très élevé, avait été transformée par quelque accident en un contralto très bas (1). Elle débuta dans la Vergine del sole, opéra de Mayr (2) ; mais son succès comme cantatrice ne fui pas décisif, quoique son jeu et sa beauté excitassent l'admiration.

Déconcertée de la froideur qu'on lui témoignait, elle n'osa pas paraître seule dans sa représentation à bénéfice, et elle appela Mme Billington à son aide. Winter composa exprès pour celte circonstance un opéra intitulé il Ratto di Proserpina. Mme Billington remplissait le rôle de Cérès. et la Grassini celui de Proserpine. Ce fut alors que la fortune changea subitement. La gracieuse ligure de Mm" Grassini, son jeu. l'expression avec laquelle elle chanta des airs simples et faciles, tout cet ensemble ravit le public. Les sons graves de sa voix produisaient un effet admirable lorsqu'ils se joignaient à la voix brillante de M""' Billington. Cet opéra fut donné souvent ; mais, chose extraordinaire, on ne les entendit jamais chanter ensemble dans un autre ouvrage. La Grassini, dédaignée avant la représentation de cet opéra, était devenue la favorite du public : elle était recherchée, fêtée et reçue dans toutes les réunions fashionables. Quant à moi, la comparaison entre ces deux rivales m'avait fait découvrir la supériorité de Mme Billington comme cantatrice et comme musicienne. Mais, on le sait, tout le monde a des yeux, et il est si peu d'oreilles musicales ! Les sourds auraient été charmés de Mme Grassini ; mais les aveugles auraient donné la préférence à Mme Billington.

Après trois années d'un règne partagé, Mme Billington se retira entièrement de la scène, quoique ses moyens ne fussent nullement altérés, et Mme Grassini, s'apercevant que sa faveur commençait à diminuer, prit le sage parti de retourner en Italie.

On voit dans ces lignes que l'écrivain, forcé de se rendre à l'évidence et de constater le succès de la Grassini, ne s'y décide que de mauvaise grâce et ne peut pas se résoudre à rendre à la grande artiste la justice qu'elle mérite. C'est là l'expression d'un de ces sentiments personnels avec lesquels il serait oiseux de discuter. Mais d'autres critiques anglais n'hésitaient pas à exprimer sans contrainte leur admiration sans réserve pour la cantatrice. De Quincey trouvait « sa voix mélodieuse au delà de ce qu'il avait

1 1 Ceci est inexact. La voix de .M"" Grassini ne varia jamais.

± L'écrivain se trompe, et sa mémoire est en défaut : Mayr n'a point écrit d'opéra sous ce titre. Celui-ci, je l'ai dit, est de Cimarosa.

38 GIUSEPP1NA GRASSINI

jamais entendu ■■. et sir Charles Bell déclarait en 1795 que, seule, « la Grassini donnait l'idée de la puissance de la musique unie au jeu dramatique ». Et il ajoutait, avec un éloge dont on peut apprécier la portée, puisqu'il ne craignait pas de la comparera la plus illustre tragédienne anglaise : « Non seulement elle mourait en scène sans être ridicule, mais avec un effet égal a celui que produisait mistress Siddons. Le 0 ûio! de Mm* Billington était une simple mesure de musique; mais avec la voix étrange et presque hors nature de la Grassini, il pénétrait jusqu'à l'âme ». Ailleurs encore, il parle de « sa dignité, de sa vérité et de sa simplicité émouvantes ». Et un autre conclut en disant : « Telle étail son influence sur les gens de goût raffiné, non musiciens (1) ».

De ces divers exemples on peut conclure que Mme Grassini ne se contentait pas d'être une cantatrice de premier ordre, mais qu'elle était vraimenl une grande artiste el une tragédienne lyrique accomplie.Il est certain que son talent exceptionnel, joini à la beauté de sa voix, produisit sur le public anglais une impression profonde.

Combien de temps resta-t-elle à Londres? On ne saurait le doc au juste; à coup sur, pourtant, beaucoup plus que le terme deson premier engagement. Son séjour n'y aurait pas duré moins detrois ans, -'il fallait s'en rapporter aux Réminiscences de lord Edgecumbe, qui nous apprend, en outre, ainsi qu'on l'a vu, qu'elle était recherchée de toutes parts et reçue dans toutes les réunions fashionables. Ce qui parait certain, c'est qu'elle noua à Londres de véritables amitiés, entre autres avec la charmante M"" Lebrun, qui s'y trouvait à cette époque el qui ne fit pas d'elle moins de trois portraits <->.

I Voy. George Grove : Dictumary ofmusicand musicians.

i Dans la liste, dressée par elle-même, des portraits faits par M°" Lebrun, ils sonl catalogués ainsi : i ^ Londres, 3 portraits de madame Grassini, deux en sultane, l'un en grand, L'autre en petit, plus un buste ». Que sonl devenus ces portraits? L'un d eux serait à Avignon, s'il fallait s'en rapporter à Castil-Blaze, qui le signale ainsi, en son langage ordinaire : — » S'il n'est plus permis d'entendre la voix de M"" Grassini, on peut voir son image à Avignon. Un beau portrail de cette belle cantatrice est au musée de cette ville ». — L'Académie impériale de musique, t. II, p. 80

Justement. Mn,e Lebrun raconte, au sujet de M""' Grassini, un incident tout plein de grâce : c'est alors qu'elle allait quitter l'Angleterre pour rentrer en France : — « Au moment, dit-elle, où j'allais monter dans ma chaise de poste pour me rendre à l'auberge située près de l'endroit où je devais m'embarquer, je vois arriver

uiusEppiNA grassini kn sultane, d'après un des portraits de Mrae Lebrun.

la charmante madame Grassini; je crus qu'elle venait simplement me faire ses adieux, niais elle me déclara qu'elle voulait me conduire à l'auberge et me fit monter dans sa voiture, que je trouvai encombrée d'oreillers et de paquets. « Pouiquoi tout cela? lui deman- » dai-je. — Vous ne savez donc pas. me dit-elle, que vous allez » dans la plus détestable auberge du monde? Vous pouvez y » rester huit jours et plus si le vent n'est pas favorable, et mon intention est de rester avec vous ». Je ne saurais dire à quel point je fus touchée de cette marque d'intérêt. Cette belle femme quittait les

il) GIUSEPPINA GRASSIN1

plaisirs de Londres, ses amis, sans parler de la foule d'admirateurs toujours attachés à ses pas, pour me tenir simplement compagnie. Ce trait me parut birn aimable, aussi ne l'ai-je jamais oublié< 1 ) ».

On n'a aucune espèce de renseignements concernant Mme Grassini en ce qui touche le temps qui s'écoula entre la fin de son séjour à Londres et son retour à Paris, où, comme on le verra, elle fut l'appelée par une invitation souveraine One lit-elle alors? on ne sait, et ce point d'interrogation reste sans réponse. Ce qui semble hors de doute toutefois, c'est qu'elle ne se tit entendre nulle part à cette époque. .Nous verrons tout à l'heure comment et de quelle façon devait se produire sa réapparition dans ce Paris qui était l'objet de toutes ses affections, et où vraisemblablement elle était — sous tous les rapports — heureuse de se retrouver.

On sait la préférence que l'empereur Napoléon manifesta toujours, au détriment de l'art et des artistes français, pour la musique et les musiciens italiens. Déjà, en 1802, n'étant encore que premier consul, mais jouant d'avance au souverain et voulant se former une chapelle, il avait, sur sa grande renommée, appelé à Paris Paisiello pour organiser cette chapelle et en prendre la direction. Paisiello était effectivement alors à l'apogée de sa gloire et dans toute la puissance de son génie séduisant et plein de grâce. Acclamé de toutes parts en Italie, où il marchait en triomphateur, il avait fait applaudir à Rome, à Bologne, à Venise, à Naples, à Turin, à Milan, toutes ces œuvres charmantes qui l'avaient placé au premier rang des compositeurs de son pays : la Bella Pescatrice, l'Idolo cinese, la Frascatana, il Marchese di Tidipano, il Re Teodoro, le Due Coniesse, Nina, la Molinara. . . , et son séjour à Saint-Pétersbourg, où l'avait appelé l'impératrice Catherine, avait mis le comble à sa renommée. Pourtant, il ne devait pas rester longtemps ici. Iirs son arrivée à Paris il s'était occupe, sur le désir et le conseil

1 Souvenirs de M°" Yigée-Lebrun.

GIUSEPPINA GRASSIM

du premier consul, d'écrire un grand ouvrage pour l'Opéra, Prosei'pine, qui, représenté sur ce théâtre le 29 mars 1803, n'avait obtenu du public qu'un accueil très réservé. Accoutumé aux triomphes et froissé d'un insuccès que, naturellement, il considérait comme injuste. Paisiello prit prétexte de l'état de santé de sa

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