CHAPITRE VII
Le barreau. — Temps difficiles. — Revues et journaux. — Deux lettres du prince Albert de Broglie. — Ne pas quitter Paris. — Découragement. — Un billet de Frédéric Ozanam. — Projets d'ouvrages sur les Pères de l'Eglise et sur l'histoire de l'Oratoire.
Félix Nourrisson avait recouvré sa liberté, mais se trouvait, malgré tous ses titres, sans situation. Comment, après une démission pure et simple, solliciter de nouveau une chaire dans l'Université ? Il ne le fit pas et cliercha d'abord à s'orienter vers le barreau. M. de Barante l'approuvait. « Le projet d'entrer dans « la carrière du barreau me parait très sensé. « L'habitude de professer a dû vous donner « quelque habitude de la parole et, quant aux « connaissances nécessaires à l'avocat, vous les « avez sans doute mieux et plus que la plupart « des débutants. Je pense aussi que vous pouru rez, malgré les occupations du métier, con-
server assez de loisir pour l'étude et pour les lettres, qui étaient votre véritable vocation. J'éprouve une sincère satisfaction en pensant que vous ne serez plus perdu pour vos amis et que nous pourrons nous voir souvent, soit à Paris, soit en Auvergne (19 avril 1853). »
Mais les premières démarches de M. Nourrisson dans cette voie ne furent pas heureuses : « Depuis votre départ ma situation est restée « la môme. Je me suis présenté chez M. Gau- « dry, muni de votre lettre et accompagné d'un « de mes amis. Mon ancien bâtonnier a été « bienveillant, mais peu encourageant. Arrivé « au terme de sa carrière, il n'en voit guère « que les déceptions, le vide, les dégoûts. C'est « un sentiment humain. D'ailleurs, aucun pa- <( tronage à attendre de lui. Après une ins- « cription au tableau de l'ordre qui allait « comme de soi, j'ai revu M. Gaudry; môme « langage : les diflicultés, les obstacles, la « longue et stérile attente. J'aurais désiré qu'il « m'aidât au moins à plaider en Cour d'assises. a Rien. 11 faudrait connaître quelque conseiller, « quelque président, mon bâtonnier, M. Beri( ryer, et je ne connais exactement âme qui « vive dans le monde du Palais... Il résulte de (( tout ceci que, jusqu'à présent, je n'ai d'avo-
« cat que le nom et la patente ; à mon très (( grand chagrin, me voilà sans carrière eflFec- « tive. Cependant, Fexpérience m'a enseigné à « être indulgent pour les circonstances comme « pour les hommes. Je m'efforce donc d'at- « tendre avec patience une situation meilleure, « tout en me demandant parfois avec inquiétude « si jamais il me sera possible de prendre pied « au barreau... Je remplis le vide de mon exis- « tence par ce que vous appelez si justement ^< des annonces. On me laisse en général trop (c peu de place pour que je puisse écrire des « articles (31 décembre 1853). »
M. de Barante gémissait de son impuissance :
t< Maintenant, qu'allez-vous faire? Ce queM.Gau- « dry vous a dit sur la carrière du barreau est « l'exacte vérité. C'est ce qui m'a été dit sou- « vent, mais j'avais espéré qu'en vous disant (( les difficultés il aurait assez de bienveillance « pour vous aider, du moins par ses conseils, « à les surmonter. J'ai rencontré assez souvent (( M. Berryer et je crois ne lui avoir parlé « qu'une seule fois de choses indifférentes.
« Nous étions dans des camps opposés et, mal- « gré la fusion, je ne me crois pas autorisé à « lui demander un service. Je n'ai pas beauce coup vécu avec des magistrats et ceux avec
(< lesquels j'ai eu des rapports n'ont pas une posi- « tien imporlaate. D'autre part, j'aurais un « véritable chagrin de vous voir homme de « lettres par profession et métier. Peut-être en « viendrai-je à préférer votre rentrée dans « l'instruction publique, pourvu que vous ne « soyez pas regardé comme un transfuge par « les uns et im amnistié par les autres. Ainsi que « vous le dites, V Assemblée nationale ne vous « donne pas assez de place et vous ne pouvez <( vous résignera être enfermé dans un cadre si « étroit. Je n'aime pas à voir votre nom au « bas d'une colonne de journal. L'article sur « Savonarole était remarquable. N'avez- vous « pas vu M. de Belleval ? Il me semble qu'il « doit être disposé à vous donner accès dans « sa revue. Peut-être M. Cousin pourrait-il « vous mettre en rapport avec M. Buloz « (7 janvier 1854). »
Félix Nourrisson avait, pendant cette période pénible de son existence, frappé avec succès à la porte de différentes revues : au moment où il recevait la lettre de M. de Barante, M. de Belleval venait d'accepter de lui, pour la Revue contemporaine^ toute une série d'articles sur l'Oratoire et les premiers Oratoriens; Le Correspondant lui avait demandé sa collabora-
tion, et, un an plus tard, le prince Albert de Broglie le lui rappelait par une lettre flatteuse :
(( Monsieur, je cherchais depuis longtemps « une occasion de vous remercier de tous les « envois intéressants que vous avez bien voulu « me faire; elle se présente aujourd'hui et je « m'empresse de la saisir.
« Me trouvantdernièremont dans une réunion « avec les rédacteurs du Correspondant^ qu'on « essaie,vous savez, deréorganiser et de ranimer, « on m'a prié de vous rappeler que vous comp- « tez au nombre des collaborateurs et que « vous aviez bien voulu promette un concours « un peu habituel. Je me suis chargé volon- « tiers de cette commission. Vous connaissez « Tesprit et le but du Correspondant (\\x\ se pro- « pose de tenter un dernier effort contre ceux « qui semblent avoir juré de brouiller sans « retour la religion avec la raison, l'honneur et « la liberté. Cette cause manque de défen- « seurs; Tordre de vos idées, les travaux que « vous avez déjà publiés nous permettent de « compter sur votre sympathie et j'ai promis « de vous le rappeler. Tous les travaux que « vous enverrez seront bien venus. On nous « a parlé d'une étude sur la vie de Washing-
« ton par M. de Witt. Ce sujet serait ex- « cellenl. En général, tout ce qui donnerait au « Correspondant un peu plus de vie, de rap- « port avec les choses présentes serait tout à « fait bien venu (24 octobre 1855). »
M. Nourrisson, en réponse à cette lettre, ayant immédiatement donné un article sur V Histoire de la Convention de M. de Barante, et promis un second article sur Y Histoire du Directoire^ le prince Albert de Broglie, un mois plus tard, lui écrivait une seconde fois :
« J'ai bien regretté d'avoir manqué votre « visite à Paris, et je veux vous en remercier, « en môme temps que des deux volumes dont « vous avez bien voulu me faire l'envoi*. Je « vous en suis doublement reconnaissant : car « je compte bien me servir de ce choix pour me « guider dans ce qui me reste encore à parcourir « du chemin immense que je me suis proposé.
(( Nous avions placé votre article sur M. de « Barante pour paraître dans le numéro du « 25 novembre avec un grand travail de M. de « Montalembert. 11 a fallu faire céder la moi- (( tié de ce travail et le vôtre à l'urgence d'une « réponse aux attaques préventives de L'f/mver^
i. Ce sont les volumes sur les Pères de l'Eglise.
i02 UNE CARRIÈRE UiNlVERSlTAIRE
« et à la publication d'une notice du P. Lace cordaire sur Ozanam, qui, sans cela, nous « échappait. Vous sentez l'avantage d'avoir le « nom et la robe du P. Lacordaire dans une « entreprise qui a contre elle la malveillance « de tant de bons catholiques inféodés à LUiii- « vers. Vous aurez aussi égard aux difficultés (( de l'inauguration d'une œuvre qu'il faut re- « lever d'un dénûment complet d'argent, « d'abonnés et détalent. Avec un peu de temps « et d'effort, les choses iront mieux et plus vite « par la suite. Sans faute, le 25 décembre, l'arec ticle paraîtra. Mais on désirerait bien qu'il i< fût suivi d'une appréciation de V Histoire du « Directoire^ ouvrage plus récent et plus nouée veau aussi par le sujet que la Convention, ee On reproche beaucoup au Correspondant d'ar- (( river tard pour le compte rendu des ouvrages ee (26 novembre 1855).»
M. Nourrisson trouvait donc près de la presse quotidienne et des revues, un accueil favorable MVIais comme le lui disait M. de Barante, écrire dans les périodiques ne pouvait être
1. M. Félix Nourrisson réunit les articles qu'il publia entre 1851 et 1859 dans un volume de mélanges qui parut en 1860 sous ce titre : Histoire el Philosophie et eut, en 1863, une nouvelle édition, augmentée et intitulée Portraits el Eludes (voir plus loin, p. 234-235 et la note).
pour lui qu'une ressource accessoire. Les chances de se faire une place au barreau devenaient de plus en plus problématiques. C'est une carrière où il faut débuter jeune et, le moment passé, rarement on y réussit.
Cette période de dix mois, abandonnée, semble-t-il, à rirrésolution, était en réalité dominée par une pensée unique qui reparaît à tout moment dans la correspondance que nous avons sous les yeux : avant tout, Félix Nourrisson ne voulait pas quitter Paris; c'est pour y rester qu'il se résignait à être avocat et même publiciste, avec la pensée de sauver le temps nécessaire à ses études. Cette raison Tempêchait de se tourner de nouveau vers TUniversité qui l'aurait envoyé hors de Paris. Ce n'est pas qu'il eût le moindre dédain pour ses collègues de province; un sentiment si injuste et si mesquin ne pouvait trouver place en lui. Mais comment renoncer à Paris, à son activité intellectuelle, aux relations nouées etaux bonnes causeries scientifiques, aux ressources de toutes sortes qu'y rencontrent les travailleurs? M. de Barante luttait contre l'exagération de cette préférence, y revenant sans cesse :
« Vous avez une préférence trop exclusive « pour Paris. 11 serait fâcheux d'en être à ja-
i04 UNE CARRIÈRE UNIVERSITAIRE
« mais éloigné, mais y conserver ses relations, « y revenir souvent et cependant avoir un autre « séjour où Ton est occupé par devoir, où Ton « a du temps, où l'on est en conversation avec « soi-même beaucoup mieux qu'à Paris, ce n'est « pas une mauvaise manière d'arranger sa vie ' . »
Ces considérations dictées par le bon sens devaient faire impression sur Félix Nourrisson. Aussi, après une crise de découragement où Ta jeté l'impossibilité de réaliser son rôve, nous voyons l'idée de rentrer dans la carrière universitaire se faire enfin jour dans son esprit :
« Vous aurez compris pourquoi je gardais ( le silence et tardais à vous écrire... Car que
< vous dire? Quand on a une fluxion on reste chez ( soi; on ne se montre nulle part; c'était mon
< état; je me suis trouvé dans une telle crise ( d'abattement, d'amertume, de tristesse que ( je n'ai osé prendre la plume... Ma mère a
regretté au-delà de ce que je puis dire d'avoir
< manqué votre visite. Si, avant votre arrivée ( ici, qu'on dit très prochaine, vous aviez occa- ( sion de la voir, parlez-lui, je vous prie, comme
1. Cette lettre, un peu postérieure à la date à laquelle elle est citée, est du 11 octobre 1854; mais elle résume ce que M. de Barante, à l'époque où nous sommes, ne cessait 4ç fedire à son jeune ami, sous toutes les formeç.
« VOUS savez faire et montrez-lui les bonnes « chances. Présentement, c'est elle, d'ailleurs, « qui a du courage et moi qui en manque un « peu. Faire bonne mine au dehors et cepen- « dant avoir le cœur intérieurement déchiré, « se trouver dans le vide après de laborieux i< efforts... se voir de toutes parts distancé et « par tous, réfléchir sans cesse h tout cela, « voilà plus qu'il ne faut pourôter toute faculté « de travail ou à peu prés. Cette incapacité « d'application m'a fait hésiter à me charger « de l'ouvrage sur les Pères. Je l'entends comme « vous, ai vu M. Yillemain à ce sujet et crois « avec lui qu'il me faudra tout traduire à nou- « veau. Cependant je vais, selon toute apparence, « conclure le traité. Ce travail m'occupera en « tous sens et me laissera plus patiemment (( attendre une rentrée dans ma carrière que « je veux honorable de tous points. Le barreau « est l'inconnu. Je maintiens mon titre d'avocat ; « je plaiderai à l'occasion en Cour d'assises ; (( mais il me semble que mon avenir est ail- « leurs, là où il était il y a deux ans (21 fé- « vrier 1854). »
La peinture que fait M. Nourrisson de sa situation, dans la première partie de celte lettre, çst certainement trop poussée au noir. Un jeune
homme de son âge, de son talent, de son caractère, agrégé et docteur, déjà connu par des articles estimés, pouvait tout au plus risquer d'attendre quelques mois une situation convenable. Mais c'était un des côtés de sa nature de sentir les choses très profondément, quelquefois même avec exagération et d'en souffrir vivement, sans perdre toutefois Ténergie pour l'action. Ces souffrances intimes dépassaient facilement la mesure, surtout si le sentiment de l'honneur ou du devoir y semblait intéressé.
Frédéric Ozanam ne l'abandonna pas dans cette crise douloureuse et c'est sans doute k cette époque que se rapporte le billet suivant, qui n'est pas daté :
(( Moucher Nourrisson, j'ai bien du regret de ( ne vous avoir pas vu. Vous savez si mes vœux
vous accompagnent dans cette nouvelle ( épreuve. Comptez sur mon bon vouloir, mais ( comptez surtout sur l'aide de Dieu qui ne vous ( abandonnera pas et sur votre travail qui ne
< peut pas être sans récompense. Vous savez,
< d'ailleurs que la difficulté vaincue est la con-
< dition de toutes les belles carrières. Courage,
< encore une fois, et n'oubliez pas votre vieil
< ami. »
A la lettre découragée du 21 février, M. de Barante répondait : « Votre situation m'afflige beau- « coup; n'y pouvoir rien pour la changer ou la « rendre moins fâcheuse me donne le regret « d'avoir perdu toute espèce de crédit et d'in- <( fluence; vous en parler n'est pas une consola- « tion... J'espère que vous avez conclu pour les « Pères de rEglise, C'est un travail digne de « vous. L'histoire de TOratoire est aussi un sujet « bien choisi et vous aurez à parler d'hommes <( très distingués au commencement de la congrégation. Vous aurez beaucoup à parler du jansénisme et ce sera sans doute avec impar- « tialité. Il est maintenant honni et excommunié « plus que de raison. Il a fini par les convul- « sionnaires et la constitution civile du clergé, « mais les fondateurs ne sont pas responsables « de la quatrième génération de leurs disciples. « Toute doctrine a de certains points dont on « peut tirer de mauvaises conséquences en les « isolant et les exagérant (mars 1854). »
Sans retenir les erreurs dogmatiques condamnées par l'Eglise, M. de Barante avait quelque peu, comme un grand nombre de catholiques de la génération à laquelle il appartenait, ce que l'on appelait alors l'esprit janséniste; la haute vertu de quelques-uns des
i08 LN£ CARRIÈHE UNIVERSITÂIHE
membres du parti, raiistérité de leur doctrine et de leur vie le séduisaient. Il y revient encore dans une lettre datée du mois de septembre de la même année : « Je ne vois pas encore pa- « raître vos articles sur TOratoire, où, j'espère. « vous ne désavouerez pas injurieusement le « jansénisme. C'est pour Tinstant une grande (( mode de Texcommunier et de lui attribuei « une abominable influence. Tant de piété « tant de vertu, une foi si ardente, tant d'espril « et de talent employés à servir la religion, toui « cela n'obtient pas grâce. Avoir péché contre « les Jésuites, est-ce donc avoir péché contn « TEsprit-Saint? — L'école excessive dérivée de « M. de Maistre nous vaudra une réaction ency « clopédique etvoltairienneou nous confirmen « dans le scepticisme actuel... Vous ai-je di <( combien nous avions été charmés de Tarticlc (( sur M"" de Sévigné (15 septembre 1854) ?»