CHAPITRE VIII
L'Ecole des Carmes et la rentrée dans l'Université. -- Lettre de M. Tabbé Lagrange. — Lettre du cardinal Bourret. — Lettre de S. M. la reine Marie-Amélie. — Le lycée de Rennes. — Plan de l'ouvrage sur les Pères de TEglise latine. — M. de Kerdrel. — Lettres de M. Cousin. — M. Nourrisson et TOratoire. — Lettre de l'abbé Perreyve. — Lettre du P. Gratry.
L'administration universitaire n'avait sans doute pas perdu de vue ce premier agrégé dont elle avait dû regretter la démission si brusquement donnée. Sans qu'il eût encore fait aucune demande, on lui proposa de se charger, pendant le dernier trimestre de Tannée scolaire 1854, de la classe de philosophie au lycée de Rennes. Au cas où il accepterait, on lui promettait pour la rentrée suivante», un poste meilleur. M. Nourrisson ne refusa pas non sans manifester cependant, une fois encore, le regret de s'éloigner de Paris.
Il faisait, depuis le mois d'octobre, à l'Ecole ecclésiastique des hautes études, plus généralement connue sous le nom d'Ecole des Carmes, parce qu'elle est installée dans un ancien couvent de cet ordre, un des cours de préparation à la licence. Pendant ces quelques mois, les jeunes étudiants ecclésiastiques s'étaient profondément attachés à lui. Son départ les affligea, et l'un d'entre eux, l'abbé Lagrange, qui devait plus tard être vicaire général de M^'*" Dupanloup et mourir évoque de Chartres, fut chargé de lui exprimer les regrets de tous :
(( Monsieur, de retour aux Carmes après une « absence qu'une indisposition assez grave a « prolongée jusqu'à ces derniers jours, la pre- « mière nouvelle que j'ai apprise de mes con- « frères désolés, c'est votre départ si prompt et « si inattendu. Je n'ai pas besoin de vous dire « à quel point j'ai partagé la désolation com- (( mune. On me charge d'être l'organe de tous « auprès de vous et de vous exprimer notre u reconnaissance et nos regrets. On est recon- « naissant de l'évident intérêt que vous nous « portiez à tous ; on regrette vos bons conseils, « cette critique érudite et sage qui nous faisait « distinguer si sûrement le bon et le mauvais (( goût, cette pensée ferme, lucide et pénétrante
AKXÉE 1854 111
« que nous écoutions avec tant de plaisir. « Vous le dirai-je? 11 en est qui ont encore « d'autres regrets, car, ambitieux, ils avaient « cru possible d'établir avec vous de plus in- « times rapports : ils n'aspiraient à rien moins « qu'à l'honneur et au bonheur de votre amice tié. Une seule chose console ceux d'entre nous « qui doivent revenir aux Carmes Tannée pro- « chaîne : c'est qu'on assure que vous revien- « drez vous-même à Paris, et que vous ne dédai- « gnerez pas de reprendre aux Carmes vos « leçons interrompues de philosophie, eussiez- « vous une chaire à la Sorbonne. Pour moi, « comme il est fort douteux que je sois au « nombre de vos heureux auditeurs, mes regrets « sont sans consolations. J'en éprouve une cece pendant à vous les exprimer et à me dire votre « éfève très reconnaissant (17 mai 1854). »
Quarante ans plus tard, un autre de ses anciens élèves des Carmes, le cardinal Bourret, évoque de Rodez, devait lui écrire : « Moucher maître, « comment voulez-vous que j'aie oublié un pro- « fesseur tel que vous? On oublie bien des « choses dans la vie, mais il est bien difficile de (( perdre mémoire de ceux qui ont formé notre « jeunesse, surtout quand ces maîtres réunis- « saient au savoir et à la distinction d'esprit
lia LNE CARRIÈRE UNIVERSITAIRE
« les qualités de cœur et de vertu qui vousdis.- « tinguent... »
S. M. la reine Marie-Amélie, heureuse de le voir rentrer dans sa carrière, lui écrivit elle-même de Claremont pour l'en féliciter :
« Pendant mon voyage, il m'a été impossible, « Monsieur, de vous remercier de votre lettre « du 14 avril ; je m'empresse de le faire cepen- « dant et de vous exprimer tout le plaisir que « j'ai éprouvé en apprenant que vous étiez ren- « tré dans une carrière que vous remplirez avec « autant de vertu que d'instruction. C'était K l'objet de mes vœux pour votre bonheur, sûre « que vous conserverez dans le fond de votre (( cœur un souvenir pour des amis qui vous « regrettent et surtout pour celle qui, en faisant « bien des vœux pour vos succès et pour votre (( bonheur, se dit toujours votre bien affection- « née. Marie-Amélie (Claremont, 14 juin 1854). »
La première lettre que M. de Baranle reçut de Rennes est datée du 10 mai :
« Me voilà à Rennes, dans l'étroite situation « que j'avais prévue et à laquelle j'ai consenti « à me résigner jusqu'au mois d'août. Au delà, « j'aurai à voir quel fond il y a à faire sur les '< promesses et quel avenir Tadministration « compte me réserver. L'administration a cru
« avoir besoin de moi, elle est venue à moi et « si, matériellement, la porte qu'elle m'a ou- « verte est très étroite, moralement elle m'a « trouvé comme il me convenait d'ôtre... Je « passe ici ma vie comme vous pouvez le pen- « ser, noyant mes déplaisirs dans le travail et (( me considérant comme en mission. Je vais « envoyer à M. de Sacy Tarticle qu'il m'a confié ; « je vous serai reconnaissant de le confirmer « dans son bon vouloir pour moi et de lui marie quer quelque préférence à l'endroit de l'arec ticle sur La littérature au xviii® siècle. Sur ce « dernier point vous ferez acte d'abnégation. « J'offre tous mes respects à Madame de Barante « et lui demande à l'avance pardon pour la fai- « blesse de quelques lignes que j'ai adressées, « il y a peu de jours, à Vaiai de la reliyion^ « (10 mai 1854). »
Le sage ami de Félix Nourrisson lui reprochait amicalement de se contenter trop difficilement : Rennes, lui disait-il, est une grande ville où des habitudes et des traditions de magistrature se sont assez conservées sans doute pour que vous puissiez rencontrer quelque bonne conversation. 11 terminait ainsi : « Nous
1. Il s'agit ici du compte rendu d'un volume que M"' de Barante a publié sous ce titre : La présence de Dieu,
<( avons beaucoup parlé de vous avec M. Couce sin et peut-être le devinerez-vous en lisant « cette lettre. Nous disions que ce qui vous « manque, c'est d'avoir publié un ouvrage qui « vous place comme vous devez l'être et que « votre pensée et votre volonté devraient se « diriger vers ce but. En attendant, les arec ticlcs sur rOratoire seront un bon acompte « et même les articles dans les Débats^ encore c( qu'ils comportent peu de développements.
« Nous chercherons dans Vami de la religion ce « que vous avez bien voulu écrire à propos du (( petit livre. M"'' de Barante me charge de « vous remercier (16 mai 1854). »
La réponse à cette lettre nous donne d'intéressants détails sur les travaux du professeur et sur sa manière de vivre à Rennes :
(( Je travaille à mes Pères, mais je crains fort
< que ce ne soit pas là encore le livre que ( M. Cousin et vous voulez bien attendre de ( moi. Le libraire me presse, et, bien que je
n'aie pris aucun engagement quant au temps,
< néanmoins il faut avancer. C'est d'ailleurs ( uniquement par l'introduction que je puis
< valoir. M. de Montalembert me signalait der-
< nièrement un point de vue qu'il avouait igno- ( ror, maïs' qui l'intéressait fort a priori : la
« politique des Pères. Qaelle a été leur attitude « vis-à-vis des empereurs? Ont-ils fléchi? Ont- « ils résisté? Comment ont-ils inauguré cette « influence civilisatrice que TEglise a exercée, « surtout durant le moyen âge? Jusqu'à préce sent, si j'excepte saint Ambroise, je ne vois « guère de politique chez les Pères de l'Eglise « latine des quatre premiers siècles, et c'est à « cette période que je dois me borner. Leur « maxime souveraine me paraît être de rendre « à César ce qui est à César. Le salut et la réno- « vation des âmes semble être leur unique « afl'aire. Je me propose donc de montrer, « avec le plus d'impartialité et d'exactitude « qu'il se pourra : 1° quelle était la situa- « tion du paganisme à l'époque des Pères; « 2° quel tempérament y apportait la philoso- « phie ; 3"* comment les Pères combattirent le « paganisme; 4° comment ils cherchaient h « s'approprier la philosophie; 5^* comment, de ce « travail divin et humain à la fois, naquit la « religion nouvelle; 6° comment elle fut pratic< quée et, par conséquent, peut et doit l'être « encore. Ce plan de l'introduction me servira « aussi de cadre pour les extraits des Pères et, « ainsi, toute la composition sera ramenée à « l'unité.
« Je VOUS assure que la vie provinciale a perdu de son sérieux, de sa dignité, et n'est plus pour presque personne une retraite studieuse. La magistrature ici fait son métier, rien de plus. Les Facultés végètent et ressemblent au chapitre de Saint-Denis... Je vois ici un peu le sous-intendant militaire et sa femme, à qui M""^ de Nervo a eu la bonté de m'adresser et qui m'ont fait le meilleur accueil. Je vois aussi un peu un ami de M. de Montalembert, M. de Kerdrel, homme de cœur, de beaucoup d'esprit, de l'école de M. de Falloux, mais supérieur peut-être, quoique moins affairé. C'est là tout. Je partirai d'ici le 9 août, pour me retrouver le 10 rue Saint-Guillaume, d'où je voudrais bien ne plus bouger. J'y passerai du moins mes vacances, non sans regret, puisque je ne pourrai vous voir ni prendre part à la réunion extraordinaire qui aura lieu à Barante et à laquelle j'aurais eu si grand plaisir à être associé. Ma mère doit se donner l'honneur de vous faire visite un de ces jours; elle viendra me rejoindre à Paris pour quMques semaines. Voilà Stanislas devenu collège municipal ; si on m'offre de reprendre ma chaire, j'accepterai. D'autre part, vous ai-je
« dit que M. de Chazelles m'avait écrit pour me « proposer, en ce qui le concerne, la Faculté « que Ton va créer à Clermont? Si je ne dois i< ôtre à la rentrée prochaine ni dans un « lycée de Paris ni dans une Faculté de pro- « vince, j'incline fort à demander un congé « (22 juin 1854). »
Les longues allentes, les déceptions avaient évidemment rendu Félix Nourisson peu confiant dans les promesses administratives. 11 craignait qu'on le laissât encore à Rennes Tannée suivante et ne pouvait s'y résoudre.
M. Cousin ne voulait pas prendre la responsabilité de le conseiller dans celte question délicate qui mettait en jeu tout son avenir.
« Depuis que j'ai reçu votre lettre, j'ai fait « une assez grosse maladie, pas dangereuse, mais « cruelle. Un rhumatisme presque général m'a (( tenu dix ou douze jours étendu dans mon lit (( ou sur mon canapé, et il a fallu des remèdes « énergiques pour dissiper un peu les douleurs « que j'en ressentais.
« Que vous dirai-je de votre situation? Vous « seul la pouvez apprécier. Je vous ai vu mal- « heureux à Paris d'cHre sans carri(^re et sans « avenir, et je vous ai conseillé d'accepter ce '< qu'on vous offrait, ^hiis si vous devenez plus
H 8 CNË CARRIÈRE tNIVÉRSiTAltlË
« malheureux à Rennes qu'à Paris, je ne pour- « rai que vous dire : pensez et décidez vous- « même, car c'est de vous qu'il s'agit, et vous « savez mieux que personne à quelle condition « vous pouvez être à peu pn^s content. — Je ne « me permets guère que d'entrer dans vos études, « auxquelles vous savez le vif intérêt que je « prends. Plus j'y pense, plus je suis charmé de « votre entreprise sur les Pères. Ce peut être (( un bel ouvrage et qui vous placera très haut i< dans Teslime des amis de la religion et de la « philosophie. Prenez garde au belliqueux esprit « de M. de Montalembert. J'aime bien mieux « vos vues et votre plan, et les disposùions qui « doivent servir de fondement à votre introduc- « tion et de cadre à vos extraits des Pères me (( paraissent présenter le sujet dans sa juste « étendue et le présenter sous son véritable as- « pect (juillet 1854). »
M. Cousin approuvait donc pleinement le plan dont nous avons vu l'exposé dans la lettre du 22 juin à M. de Barante. Un peu plus tard il y revenait encore :
« J'incline à vous conseiller de tourner vos « efforts et votre talent vers la Revue contempo- « raine ^ où, d'ailleurs, vous avez l'avantage de « vous pouvoir développer davantage... Votre
ANNÉE 18î)4 119
« article sur le cardinal do Bénille avait eu un « succès mérité, et vous pourriez très bien y « insérer votre introduction sur la philosophie « des Pères de l'Eglise. Cette introduction est « quelque chose de si important que vous faites « fort bien d'y travailler avec tout le soin dont « vous êtes capable. Il me semble que celle que « M. Saisset vient de mettre en tète de sa traduc- « tion de La cité de Dieu a dû vous être agréable « et utile.
« A votre prochain passage à Paris j'aurai « grand plaisir à vous voir et h causer avec « vous (1855). »
L'article sur le cardinal de Bérulle dont parle M. Cousin venait de paraître dans Le Correspondant, Plus d'une fois, dans les lettres de M. de Barante et de Félix Nourrisson, reviennent des allusions aux articles sur l'Oratoire et même au projet d'en écrire l'histoire. Il est naturel que le jeune écrivain ait eu la pensée de ces études. L'abbé Pététot, curé de Saint- Roch, venait de rétablir la célèbre Congrégation, et, parmi les ouvriers de la première heure attachés à cette restauration, Félix Nourrisson comptait trois amis, à des titres divers très tendrement aimés : le P. Gratry, son maître, Louis Lescœur, son camarade de Stanislas, adonné
120 UNE CAHRIÈRE UNIVERSITAIRE
comme lui aux études philosophiques; Henri Perreyve, son élève préféré. Il fut le confident de leurs espérances, le témoin des premières années de leur vie commune. L'amitié ne fut donc pas étrangère au choix de ces sujets.
Les articles sur TOratoire firent quelques mécontents: seules, les œuvres sans portée ne soulèvent aucune contradiction. Ce mécontentement se peut deviner par une lettre de Tabbé Perreyve, écrite avec la généreuse ardeur et la charmante franchise de la jeunesse encore ignorante des réserves imposées :
a Le jour même oii j'ai reçu votre très aimable <c lettre, je me disposais à vous écrire pour vous « féliciter sincèrement de votre article sur (( M. deBéruUe, dernièrement publié.
« Je me hâte de vous en dire mon avis perce sonnel afin d'être lié envers les autres qui « sont ou seront moins contents. Je le trouve « donc très sage, très modéré, très bien dit^ « reproduisant fort heureusement la physiono- « mie des hommes et des choses dont vous parce lez. Si j'avais le droit de vous parler du style, (1 je vous dirais encore qu'il m'a beaucoup plu. « Le langage est simple, net, assez sévère, sans « raideur, tel qu'il convient à un récit de ce (( genre.
« Cher Monsieur, je ne vous étonnerai pas en « vous disant que vous n'avez pas réussi à con- « tenter tout le monde. 11 se peut môme que « Téchode certaines craintes, de certains blâmes « arrive jusqu'à vous...
« Mais enfin je connais de bons esprits, môme « des âmes très pieuses, que votre article a édi- « fiés, qui n'ont pas vu à tout cela tant de « malice et qui attendent très favorablement « les prochains numéros. Je me fais une joie de « vous dire que je suis du nombre; non certes « que mon avis ait quelque valeur à vos yeux « et que je croie vous encourager par un si « petit suffrage, mais parce que je sais par expé- « rienceque Ton a besoin d'ôtré soutenu, môme « par les petits, quand on veut agir dans le « seul intérêt de la bonne foi et de la vérité.
« Croyez donc bien que je combattrai plus « vivement pour vous quand vous ne m'enten- « drez pas qu'en vous parlant, et si quelques « petites taquineries vous étaient faites, con- « solez-vous en pensant à ceux dont l'opinion « vous est toute favorable.
« Adieu, je vous ai moins écrit pour vous que « pour moi. Maintenant, je suis content et j'at- « tends votre suite avec un bon espoir très imfi perturbable (1855). »
22 UNE CARRIÈRE UNÎVÈRSltAlRË
Le P. Gratry, non moins content de l'article, tout en louant la sagesse de son disciple, croit devoir le prémunir à Tavance contre les entraînements possibles des anciennes polémiques dont il devra, comme historien, réveiller Técho :
« Cher ami, je n'ai pas d'excuse. Blâmez-moi. « Je suis d'autant plus inexcusable que j'ai lu « votre article sur l'Oratoire et qu'il m'a \i\e- « ment intéressé... L'article, qui m'a beaucoup « plu, renferme néanmoins deux points déli- « cats, que je vous demande instamment de « surveiller dans la suite des articles. Ne rien « dire contre les Jésuites : c'est une prière que « nous vous adressons. Du reste, vous avez été « bref et réservé sur ce point. Puis, ne parler de « Rome qu'avec le plus profond respect. Or, il « y a dans l'article deux petits mots sur la len- « teur romaine qui ne sont peut-être pas très fon- « dés, notamment dans la circonstance, et qui, « d'ailleurs, étaient inutiles. C'est une seconde « prière que je vous adresse (1855). »