CHAPITRE VI
Sortie de TUniversité. — L'éducation du duc de Penthièvre. — Lettre du P. Gratry. — Rétablissement de l'Oratoire. — Lettre de Frédéric Ozanam. — Lettre de Victor Cousin. — Victor Cousin et M™« de Longueville. — Troisième édition de Le Vrai, le Beau et le Bien. — Lettres de Victor Cousin et du P. Gratry sur cette troisième édition. — Séjour à Glaremont. — Lettres de Pierre d'Orléans. — Retour à Paris.
Le refus d'une chaire à Paris, l'offre de la classe de logique au lycée de Poitiers causèrent à Félix Nourrisson un profond chagrin et l'amenèrent à douter, à tort sans doute, de son avenir universitaire. A ce moment psychologique, par l'intermédiaire de M. de Barante, M. Trognon lui proposa de se charger de l'éducation du duc de Penthièvre, fils du prince de Joinville. Les princes, exilés, s'étaient réfugiés en Angleterre,àClaremont; accepter, c'était rompre avec son passé, abandonner, sans espoir de retour, l'Université et des espérances d'avenir
autorisées par de brillants débuts. Félix Nourrisson hésita beaucoup, mais pas longtemps; d'ailleurs, aux raisons que pouvait lui suggérer son mécontentement passager contre Tadministration universitaire, s'ajoutaient des considérations inspirées par sa généreuse nature : « C'est un grand parti que je viens de prendre, « écrit-il à M. de Barante;mais le génie qui « parlait à Socrate me dit que j'ai bien fait. Je « me sens attiré par de vives sympathies vers « <i'illustres infortunes et ai désir de les servir « (28 juillet 1852). »
Il reçut la réponse suivante :
« Votre lettre m'est arrivée précisément « lorsque nous revenions duMont-Dore. Je vous « remercie de m'avoir annoncé tout de suite « la conclusion que j'espérais et qui a moins (' lardé que nous ne pensions. Je me réjouis « de vous savoir content. Je crois que vous ne « vous repentirez point d'avoir accepté une po- « sition bonne et honorable pour le présent, « qui, en même temps, vous assure un avenir « meilleur que la carrière universitaire. Si « vous abandonniez les études et les travaux « littéraires, j'y aurais pourtant du regret « {V août 1852). »
Le 2 août, Félix Nourrisson envoya sa démis-
sion à, M. Tabbé Goschler, directeur de Stanislas, et au ministre de l'instruction publique. Il partit ensuite pour Dieppe et pour Gaen, afin de faire, avant de s'éloigner de Paris pour n'y plus habiter, une visite à sa vieille et fidèle amie, M"** de Mathan, et àM. et à M"' de Nervo, des enfants de M. de Barànte qui l'avaient accueilli a leur foyer comme un ami de la maison. Au milieu du mois d'août, il alla en Auvergne, désireux de donner à sa mère tout ce qui pouvait être sauvé de ces vacances troublées par un changement si radical.
Sa résolution était demeurée secrète et ses amis, même les plus intimes, n'avaient pas été consultés. Informé au mois de septembre seulement, le P. Gratry approuvait pleinement :
« Mon bon ami, je sais voire avenir, allais-je « dire. Non je sais votre présent. Pour ce qui « est de ce présent, si vous m'aviez consulté, « je vous aurais conseillé d'accepter. Je n'ai- « mais pas à vous voir vous endurcir trop tôt « dans l'enseignement, et j'aime k vous voir « rompre vos premiers sillons et croiser leur « première direction. Car je tiens que la vérité « sera toujours votre reine et maîtresse, et que « votre pensée n'est nullement de retomber du « ciel sur la terre, mais bien d'élever avec vous
« vers le ciel de la vérité, de la justice, de la « foi solide, de Tamour généreux des hommes, « Tâme qui vous sera confiée. Pour cela il ne « faut vous relâcher en rien ni de Tétude ni de « la prière. Si vous cessiez d'étudier et de prier, « vous ne seriez pas propre à Tœuvre de Fédu- « cation. C'est précisément pour cela que si peu « d'hommes en savent élever d'autres. Mais je « sais à qui je parle, cher ami. Je connais votre « précieuse opiniâtreté. Seulement, je vous con- « jure de l'appliquer au moins autant à la « prière qu'à l'étude.
« La dernière fois que j'ai entendu parler de « vous, c'est par Alfred Mercier, le jour de sa « mort, que vous avez sans doute apprise. En « ce moment, je tâche de consoler un peu sa « mère.
« Quant à moi, je suis enfin membre de TOra- « toire. Notre supérieur, l'ancien curé de Saintce Roch, a été parfaitement reçu à Rome et « comblé d'encouragements. L'archevêque est « fort bien pour nous. Nous sommes six pré^ « sents. Nous demeurons provisoirement rue « d'Assas, 7. C'est là qu'il faut venir me voira « votre prochain passage à Paris. C'est un piedce à-terre provisoire en attendant la maison « définitive.
82 LNE CARRIÈRE UNIVERSITAIRE
« Adieu, mon bien cher ami, je prie Notrc- « Seigneur de vous bénir (19 septembre 1852). » Toute différente est l'opinion d'Ozanam sur la grave détermination prise par son ami. Appartenant lui-môme à l'Université que Nourrisson vient de quitter, il est plus qu'un autre en état de juger. Sa lettre est dictée par le cœur et par le bon sens.
« Votre bonne lettre me touche et va au plus vif de mon cœur. 11 m'est bien doux de voir que vous n'oubliez pas votre ancien ami, absent, malade, et qui ne peut plus rien pour vous, pas même voter à votre doctorat, puisque la chose est consommée et votre gloire complète. Oui, vraiment, vos jolis pieds de mouche, si régulièrement alignés, sont venus sur l'aile des vents me trouver au bord de la mer et m'apprendre une nouvelle que < je savais déjà. Et, à votre tour, vous le savez ( déjà, cher ami, et Henri Perreyve a dû vous ( l'apprendre, cette nouvelle m'a beaucoup ( affligé. Je ne voudrais pas vous attrister par ( des observations qui viennent trop tard, et ( peut-être, si j'avais eu lieu de vous donner c conseil avant votre détermination, aurais-je hésité, n'osant pas prendre sur moi la responsabilité de tout votre avenir. Car c'est
Tavenir tout entier que vous engagez, cher ami, et quand vous vous promettez de suivre votre vocation philosophique, je crains bien au contraire qu'une vocation si belle ne soit compromise par Texil, par les distractions du monde, par les préoccupations politiques de cette région élevée et orageuse où vous entrez. Je connais la noblesse de vos sentiments, et je comprends que Texil môme vous attire et que le service d'une royauté déchue vous honore. Mais, cher ami, si la Providence ne rouvre pas le chemin de la France à ses exilés, pensez-vous que vous puissiez impunément passer onze ans à l'étranger, et, sous un rapport, les onze meilleures années de votre vie, les années de la troisième éducation, comme je l'appelle, celles qui achèvent de mûrir le sens, le goût, la fécondité littéraire. Si au contraire vous revenez au milieu des splendeurs d'une cour, et même quand vous vivrez dans les habitudes d'une opulente maison, où l'exil ne supprime ni les chasses, ni les grands repas, ni les soirées brillantes, êtes-vous assez sûr de vous-même pour vous promettre de résister à toutes les avances, à toutes les prévenances qui viendront vous disputer les rares moments réservés à vos
84 UNE CARHIÈRE UNIVERSITAIRE
« travaux personnels? Enfin, vous allez vous « trouver mêlé à des intérôts souverainement « respectables, mais, par là môme, très entraîne nants ; vous vous ferez un devoir de les servir, « et la politique enlèvera les veilles que vous « promettez à la philosophie. Le roi Louis- « Philippe a toujours sagement choisi et noble- « ment traité les précepteurs de ses enfants. « Cependant en est-il un seul qui soit devenu « autre chose qu'un journaliste ou qu'un écri- « vain de troisième ordre? Encore, si comme « Bossuet vous éleviez le fils d'un roi, je cornée prendrais que vous voulussiez sacrifier tout à « la pensée de préparer le bonheur d'un grand « pays. Mais, quoi qu'il arrive, vous n'aurez « formé que les enfants d'un très grand sei- « gneur. Et, votre engagement expiré, dans onze « ans d'ici, vous aurez à peu près l'âge que j'ai, « c'est-à-dire l'Age oii l'on remet souvent à cornée mencer son œuvre définitive, et où cornée mencent souvent les peines, les maux qui ne ee permettent plus aucune œuvre et qui avérée tissent de ne plus songer qu'au salut.
e( Pardonnez-moi, cher ami, la tristesse de ee ces réflexions, et croyez que je les tairais si je ee vous aimais moins tendrement, si je m'étais ee moins promis de vous pour le service de
« Dieu. Maintenant que j'ai soulagé mon cœur, <c laissez-moi espérer que je me suis trompé et « vous souhaiter un vent favorable sur ces « mers inconnues de moi où vous allez pousser « votre barque. Je suivrai toujours des yeux « la petite voile blanche que j'ai vu tendre sous « de si heureux auspices, et si je la perds de vue « un moment dans les nuages qui couvrent « rhorizon, je la recommanderai au maître des (( vents et des nuages. C'est-à-dire, cher ami, « que je prierai Dieu pour vous et que je vous « demande d'en faire autant pour votre ami « dévoué qui en a bien besoin .
« Je vous prie de m 'écrire toujours. De loin « ou de près, je ne puis me résoudre à me « passer de votre entretien (9 septembre 1852). »
M. Cousin, consulté par M. de Barante, se montra d'abord défavorable au projet, mais la résolution prise, se réjouit à la pensée que son jeune disciple pourrait lui trouver, dans les archives des princes, des lettres de sa grande amoureuse. M™" de Longueville :
« Son Altesse, comme vous le savez, veut « bien mettre à ma disposition, c'est-à-dire à la « vôtre, les lettres qu'elle possède de M™*" de « Longueville jusqu'à Tannée 1650. Je vous « conjure de me les copier le plus vite possible
et de me les envoyer par parties successives, afin que je les aie bientôt car l'impression de mon ouvrage est suspendue dans l'espoir de trouver çà et là quelques phrases à citer. » Et peu de temps après : « Je supplie Son Altesse Royale de vous permettre de visiter les cartons négligés et en désordre, car ce sont peut-être les bons, et je ne puis croire qu'on n'ait pas conservé de lettres plus précieuses de la dame à sa mère et a son père lorsqu'elle était à Munster, en 1646 et 1647, surtout lorsqu'elle était à Stenay en 1650 et que sa mère était malade à Chantilly avec ses enfants et leur gouvernante, M"® de Bourgoing. Enfin, encouragé par la bonté de Son Altesse Royale, j'ose lui demander ce qu'il pourrait avoir de M""" de Longue ville pendant la Fronde, de 1650 à 1654. Car, le sort en est jeté, je la suis jusque dans la guerre civile et jusqu'à sa conversion. Mais la tristesse du sujet, la mienne et ma misérable santé ne me permettent pas de faire la moindre toilette et de parer un peu mon récit; je serai fort court et me bornerai à mettre en lumière les pièces inédites que je cherche et que je sollicite. Je me garderai bien d'étaler mes péchés dans la Revue des Deux-Mondes ^ je les cacherai dans
« Tobscurité du Journal des savants^ entre un « article de M. Hase et un autre de M. Quatre- « mère.
(( Excusez-moi, mon cher Nourrisson, de « toute la peine que je vous donne. Je vous « félicite d'avoir surmonté les premières trisce tesses de l'exil. Dites-vous sans cesse que « ce n'est point un mélier que vous faites, mais « une mission que vous remplissez. Vous n'api< prenez pas seulement du latin et du grec à « votre noble élève : vous avez à lui inculquer « en toutes choses une façon de sentir saine et « en même temps grande. La grandeur, voilà « Tattribut essentiel d'un prince, et sans lequel « un prince n'est qu'un homme riche, ce qui « est bien peu de chose.
« Vous voyez qu'en sortant de l'Université « j'en ai retenu le pédantisme. »
Vers cette époque parut le premier volume intitulé La jeune f^se de Af"" de Longueville; M. Cousin, qui avait pu utiliser, dans l'appendice, les premières copies envoyées par M. Nourrisson, lui fit, comme il était juste, hommage du volume :
« Mon cher enfant... voici M""* de Longue- « ville; puisse-t-elle vous plaire assez pour
« VOUS soutenir clans le travail nouveau que je « demande à votre amitié !
« Mon ennui à moi, mon exil, c'est la Fronde. « Je m'y enfonce, mais je soupire après la méta- « physique
« cujus sacra fero ingenti perculsus amore. »
Quoi qu'en ait écrit M. Cousin, si M""* de Longue ville fut assez puissante pour Tentraîner malgré lui, à sa suite, dans les guerres de la Fronde pour lesquelles il ne se sentait aucun goût, jamais elle n'eut le don de lui faire complètement oublier la métaphysique. En môme temps que son volume sur la jeunesse de M™** de Longue ville, M. Cousin préparait, en effet, une troisième édition, très remaniée, de Le Vrai, le Beau et le Bien, Il en écrit à ce jeune homme de vingt-cinq ans, comme si c'eût été un contemporain blanchi à ses côtés sous le harnois philosophique.
« Pendant que M""*" de Longueville se pro- « mène dans les salons et converse avec les « dames, moi je me renfonce dans mon livre « sur Le Vrai, le Beau et le Bien dont je vais douce ner une édition nouvelle très augmentée et « très simplifiée. J'en voudrais faire un livre « nouveau, plus aisé à comprendre et qui pût
« donner à tous les esprits cultivés une idée « complète de ce qu'on appelle ma philosophie, (( cette maudite philosophie qui a troublé ma « vie et m'a brouillé avec tout le monde. Ce « sera un résumé de tout, mais un résumé qui « ne devrait être ni trop mondain ni trop « scolastique.
« La disgrâce, la maladie, le travail rendent « ma solitude de plus en plus étroite. Je vois « bien peu de monde. Le seul ecclésiastique qui « n'ait pas oublié le chemin de laSorbonne est (( l'excellent abbé Maret. Il me témoigne une <( assez grande sympathie, tempérée par sa pru- « dence qui est extrême et nécessaire. Car Dieu « sait où va le clergé avec son intolérance « égale à sa complaisance. Je méprise Tune et « je brave l'autre et suis bien décidé h faire « tête à l'orage. La philosophie fera son devoir « et gardera l'attitude respectueuse, mais indé- « pendante, qui lui appartient. Demain, 1" mars, (( paraîtra, dans la Revit e des Detix-Mondes, un « article de M. de Rémusat sur cette espèce de « bouffon ridicule qu'on appelle le P. Ventura. « S'il y avait dans le clergé six hommes seule- « ment qui osassent se joindre à nous, quelle « belle campagne on pourrait faire!
« Adieu, mon cher, ou plutôt à revoir, car
« VOUS devez, je crois, faire une course à Paris. « Vous jugez si je serai charmé de vous embras- « ser (28 février 1853). •>
De même que M. de Barante et que M. Cousin, le P. Gratry correspondait avec son ancien élève comme il aurait pu le faire avec un philosophe de son âge. Après avoir été mis par M. Cousin au courant de ses idées sur la troisième édition de Le Vrai^ le Beau et le Bien^ Félix Nourrisson recevait l'appréciation du P. Gratry sur le volume paru. Il est intéressant de la rapprocher de la lettre de M. Cousin :
« Samedi, dans la journée, j'ai lu presque « tout le volume. J'ai achevé hier. J'y ai fait (( quelques notes à la marge, selon ma coutume.
« Deux choses m'ont frappé en bonne part.
« C'est d'abord la constance avec laquelle « M. Cousin pose les vérités banales, connues de « tout temps, lui qui pourrait faire de l'excen- « trique mieux qu'aucun Allemand. Puis, la « netteté avec laquelle est posée la personnalité « de Dieu. Toute trace de panthéisme est effacée « dans ce volume.
« Mais je regrette une chose qui serait bien « honorable pour M. Cousin si elle survenait. Je « regrette qu'il ne dise pas : '< Oui, j'abandonne « ces thèses, absolument fausses, que j'ai ensei-
« gnées autrefois sur Dieu et son rapport au (( monde. Je démontre aujourd'hui le contraire. »
« Au lieu de cela, dans Tavant-propos, « M. Cousin dit qu'il résume sa pensée d'autre- « fois, dès lors arrêtre.
« Eh bien ! ces deux pages de l'avant propos « sont le point d'appui de toutes les objections « soulevées encore de tous côtés contre la nou- « velle édition.
« La pensée de M. Cousin sur le point le plus « important de la philosophie, sur Dieu et son (( rapport au monde, n'était pas dès lors arrêtée. « Ce n'est pas elle qu'il résume aujourd'hui, « puisqu'il démontre précisément le contraire « dans ce volume.
« Je répète que c'est là ce qu'on entend dire « partout. Vous avez dû l'entendre comme moi. « C'est une fin de non-recevoir que M. Cousin « devrait et pourrait facilement, dans un nouvel « avant-propos, ne point laisser contre lui.
« 11 y aurait bien un autre point, c'est la « question du naturalisme et du supernatura- « lisme. Mais je vous en parlerai plus au long. « Je pars un jour plus tôt que je ne pensais. « C'est ce qui me donne le regret de ne pas vous « voir demain.
« Je vous salue du fond du cœur. >?
*2 rSE CAftftIÈftE rMVEESITAimE
Notez bien que mes remarques marginales " sont pour moi. et ce n'est pas à M. Coosin que • je me permets de les adresser ainsi. Elles - auraient une autre forme et ne pi»rteraient pas ' sur certains détails qui n'oni d'intérêt que
p^tur moi. »»
Ftfliï Nourrisson reçut cette lettre à Paris. 11
V était revenu vers le 2«j du mois d'août iSa3 et ne devait pas retourner en Angleterre.
Arrivé à Claremont dix mois plus tôt, le vendredi 15 octobre I85*J. il avait, quelques jours après, écrit à M. de Barante : « J'ai eu tout lieu d'être *' satisfait de l'accueil des princes, et, dès mainte- *' nant. je me trouve fort habitué dans leur
V maison. La vie v est douce, uniforme, occu-
' pée. et les tristesses de l'exil, qui sont grandes, *' n'y excluent point entièrement la gaieté fran- " çaise. Le malheur s'y supporte avec calme et •• dignité. Mon jeune prince est une riche nature, " un peu indisciplinée à cause de l'âge. J'espère " que je pourrai me mettre à travailler à coté de « lui et en même temps que lui; j'en ai la ferme " intention 18 octobre 1852'. »
Déjà même le plan de ses prochains travaux était dressé : « Vous savez que je médite une « Philosophie de Voltaire où il apparaîtra que " Voltaire n'avait pas de philosophie. 11 est
« temps de liquider cette grande réputation, « de répudier à beaucoup d'égards la solidarité « de ce génie éblouissant et frivole et de trace cer à la raison une route entre les deux pré- (« cipices de Tignorance et de Timpiété (3 dé- « cembre 1852). »
On voit, d'ailleurs, par des lettres que lui écrivit le jeune prince pendant une absence, que le précepteur se préoccupait non seulement de l'instruire, mais de le former au bien. La première deceslettrescommenceainsi(renfant avait alors huit ans) : « Je continue à ôlretr^s bon avec maman », et se termine par ces mots : « Je continuerai à être bien sage pour vous faire plaisir. »
Nous transcrivons en entier les deux autres, qui sont de bien charmantes lettres d'enfant :
« Mon cher monsieur Nourrisson,
« Maman va bien et j'en suis fort aise. Doyen « m'a apporté un gros dictionnaire latin-français, « Fénelon ou le Dialogue des morts, les Fables « de Phèdre, une grammaire latine, l'histoire de « Grèce et l'histoire sacrée. Trognon continue à « être assez content de moi. Le 2 août, le jour « de la fête de maman, on a tiré après dîner u vingt et un coups de canon. Les cousins
« Paris et Bébé s'en vont avec Louis de Ségur « à Rumsgate, puis en Irlande, puis à Drittely. (( Si nous allons à Lisbonne, nous partirons « vers le milieu de septembre. On a acheté un « petit cheval noir pour moi parce que j'ai les « jambes trop longues pour Bobino. Il s'appelle « Cura, en souvenir du nègre d'Alger. J'espère « que vous reviendrez bientôt. Adieu, mon cher « monsieur Nourrisson, je vous embrasse de « tout mon cœur.
« Pierre d'Orléans. »
« Mon cher monsieur Nourrisson,
(^ Je vous annonce avec plaisir que j'ai été bon. « Maman va bien et j'en suis fort aise. Un jour, « nous sommes allés, moi, Chiquita, papa et « Qualrenière, pêcher le goujcm à Sheperton et « Chiquita a eu une perche qui lui a cassé tout et « qui s'est décrochée. J'espère que vous revien- « drez bientôt. Adieu, mon cher monsieur Nour- « risson, je vous embrasse de tout mon cœur.
« PiKRRK d'Orléans. »
Mais, en même temps que le caractère indépendant de M. Félix Nourrisson se pliait diffî-
ANNÉES 18b2-18o3 95
cilement à une existence moins libre, Texpérience lui démontra bientôt que tout son temps serait absorbé par ses occupations; que ni le devoir professionnel ni la vie de Claremont ne se prêteraient à la continuation des études philosophiques. C'était Ozanam qui avait vu juste. M. de Barante lui-môme se préoccupait de cette situation : « Si vous n'avez aucun loisir, si vous « ne pouvez continuer vos études et vous livrer « à un travail suivi; si je ne puis espérerdelire « dans un ou deux ans la Philosophie de saint (( Augustin^ je conçois que vous soyez atteint « d'ennui et de chagrin. »
La séparation se fit d'un commun accord, et, dans Tavenir, S. M. la reine Marie-Amélie et les princes ne cessèrent jamais d'honorer M. Nourrisson de toute leur bienveillance.
Quelque temps après, M. de Baranle, qui pouvait puiser ses renseignements aux sources mêmes, écrivait à son ami qu'il ne devait pas se préoccuper d'un changement qui n'avait donné à personne aucune prévention contre lui et le laissait en bonnes et honorables relations avec les exilés (Lettre du 16 mai 1854).