CHAPITRE IX
Création de la Faculté de Clermont. — Il faut quitter Paris. — Chargé de cours à la Faculté de Clermont. — Lettre de S. M. la reine Marie-Amélie. — M. Nourrisson cà Clermont. — Installation des Facultés.
Pendant qu'on imprimait Tarticle sur le cardinal de Bérulle, le changement prévu était survenu dans la situation de l'auteur. La création de la Faculté de Clermont avait été décidée. Le maire, Tévêque, des personnalités influentes de la ville avaient spontanément demandé au ministre M. Félix Nourrisson pour la chaire de philosophie. M. de Barante le pressait d'accepter :
« Je souhaite que vous ayez à accepter la « Faculté de Clermont. C'est votre pays, vous « y serez estimé comme vous méritez de l'être. « Je ne'doutepas qucTéveque ne vous soit favo- « rable. La ville n'est sans doute pas un centre « d'activité d'esprit ; vous n'y trouverez pas beau-
« coup de conversations telles que vous les « aimez ; mais elle n'est pas non plus trop inerte. « D'ailleurs, les correspondances et lescommu- « nications sont devenues si rapides qu'on par- « ticipe en quelque sorte au mouvement de (( Paris quand il y en a; or, maintenant, il y « en a peu et je me trouve dans ma solitude « campagnarde avec des livres et du travail plus « en train que lorsque je suis à Paris. Je pource rais vous dire que, lorsque vous serez à Cler- « mont, il vous sera facile de venir nous voir « souvent; mais je veux songer à cette propo- « sition uniquement pour vous. Je pense donc « qu'au lieu de passer vos vacances à Paris et « d'y appeler Madame votre mère, vous allez « arriver en Auvergne dès que vous aurez « "reconnu quelles chances vous avez au minis- « tère et vérifié si l'on a toujours la même « bonne volonté pour vous. L'instruction pu- « blique ne sera sans doute pas disloquée immé- (( diatement et le travail de formation des nou- « velles académies se fera, je pense... On « voudrait beaucoup àClermont conserver l'abbé « Dours pour recteur. Il a peu d'espérance et « ses amis lui ont écrit que l'intention du mi- « nistre était d'appeler à ces emplois des « hommes étrangers à l'Université et surtout
des magistrats. N'est-ce pas une belle idée?
Elle n'est assurément pas napoléonienne.
Il y a une tendance manifeste à faire de TUniversité une branche de l'administration. C'est précisément pour qu'il n'en fût pas ainsi que Napoléon constitua l'Université. Ce sera une démolition de plus (29 juillet 1854). »
De son côté, M. Nourrisson écrivait à M. de Barante : « Puisque je ne vois aucune ouverture « pour rester dans cette ville (Paris) où est « mon âme, j'irai volontiers à Clermont. Si ma « nomination n'avait pas lieu, il n'y aurait plus « qu'à dire adieu à l'enseignement et à attendre « une époque meilleure. Jusqu'ici, du moins, « si la position est assez misérable, les procé- « dés ont été excellents. Une chaire de Faculté « me fixerait suivant mes goûts et peut-(^tre « aussi suivant mes aptitudes. On parle comme « d'un fait probable, sinon accompli, de Tab- « sorption de M. P^ortoul dans le Sénat, du mi- « nistère de l'instruction publique dans le minis- « tère de l'intérieur et d'une grande maîtrise « dontM.Dumasseraitinvesti(24juilletl854). »
« Dans cet éloignement de Paris qu'il faut « bien accepter, une de mes consolations sera « le voisinage de Barante et je vous remercie « d'avoir eu le même sentiment. Je regrette
i26 UNE CARRIÈRE UNIVERSITAIRE
« plus que je ne saurais dire de manquer cette « année à votre appel, quand vous avez excep- « tionnellement auprès de vous ceux de vos « enfants qui, à Paris, sont pour moi une (( famille. Mais je me persuade que la facilité « des communications rendra ces réunions « plus fréquentes à l'avenir. Ici, tout est mort, « silencieux, désert, et ceux-là seuls restent (( qui ne peuvent pas ne pas y rester. Quant « à moi, je passe mon temps avec les PèreSy « au Louvre et aussi avec M. Cousin qui « me demande de vos nouvelles. M. de Sal- « vandy en a donné hier à l'Académie tout en « lisant son rapport sur les prix de vertu.
« Quelques jours auparavant, M. Naudet avait « lu un touchant éloge des MM. Burnouf. Mais (( ce qu'il faut mettre au-dessus de tout, c'est « l'éloquent rapport de M. Villcmain. Il a fort « bien traité le P.Gratry (25 août 1854). »
Bien plus que toutes les considérations, les lignes qui précèdent montrent quel charme attachait M. Nourrisson à Paris. Où donc auraitil pu, après avoir travaillé les Pères de l'Eglise, se délasser en continuant k s'instruire par une visite au Louvre, une conversation avec Victor Cousin, une belle séance de l'Institut oii il entendait Villemain, Naudet ou Sal vandy?
« Comme on me l'avait fait pressentir, « M. Fortoul m'a mande. Rien ne saurait avoir « été plus court et moins pénible que cette « entrevue. Le temps et les paroles nécessaires « pour m'apprendre que son dessein arn^té « était de m'envoyer h Clermont. J'ai accepté « pour les mômes raisons sans doute qui vous « sont venues à l'esprit. L'heureuse proximité « de Barante, dont je m'applaudis, me permet- « tra de causer longuc^ment avec vous de tout « cela. A moins d'obstacles inattendus, je me « vois donc installé au mois de novembre dans « votre voisinage. Cependant, je mène ici ma « vie accoutumée que j'ai reprise avec délices « et que je ne quitterai plus sans un grand « effort de raisonnement, sinon de raison. Ma « mère arrive demain et je vais, jusqu'au T'oc- « tobre, lui montrer un peu Paris... Je suis « fort en train de mon introduction aux deux « volumes des Pères, Je voudrais y être froi- « dément irréprochable et viens d'envoyer à « L'ami de la religion quelques lignes d'essai « sur lesquelles je vous serais reconnaissant de « me donner votre avis. V Assemblée est de plus « en plus pâlissante et gravitant vers L'Univers. « Par contre-coup, le voltairianisme reparaît « dans les Débats, Tous les journaux sont-ils
« donc nécessairement condamnés aux excès « (21 septembre 1854)? »
« Les journaux vous auront appris ce que je « n'ai su moi-même que ce matin : ma nomi- « nation officielle à la Faculté de Glermont. « Non plus que deux de mes collègues de « Douai et de Nancy, je n'ai pas trente ans ; « c'est ce qui nous vaut la dénomination de « chargés de cours, sans qu'il y ait d'ailleurs ni « diminution ni changement dans le fond des (( choses. Je compte partir d'ici dans huit ou « dix jours, séjournant un peu à Glermont, et, « avant de m'y établir d'une manière défini- « tive, faire une excursion à Thiers, c'est-à- « dire à Barante. Vous savez quel plaisir j'aurai « à vous revoir et à causer avec vous de « toute l'abondance du cœur. Ma mère m'a « déjà précédé en Auvergne, tout heureuse « de m'y voir prochainement appelé et, néan- (( moins, comprenant à merveille qu'on se « plaise à Paris plus que partout ailleurs. Pour « moi, sans pouvoir taire ou modifier mes « préférences, je suis aise d'être quitte de « l'enseignement des collèges. Malgré les « efforts que je me promets de tenter, je n'ose « pas trop compter sur les excitations d'un « auditoire; mais je compte sur votre voisi-
« nage, sur quelques relations sans doute « possibles, sur le travail et les voyages. Ce if qui est un grand point, je me trouve dans « ma vocation. M. Cousin, qui se montre « content de ce qui arrive, pense que je serai « à môme de faire quelques recherches et « quelques découvertes. Nous parlons souvent « de vous et il me charge de vous envoyer « ses meilleurs souvenirs... Je suis, comme « vous, tristement frappé de celte loi presque « fatale imposée aux journaux de ne procéder « que par excès. La calme vérité n'est pas « populaire et n'a rien à démôler avec les inté- « rets des partis... On attend avec impatience « la prise de Sébastopol, encore que cette « impatience semble tempérée parla certitude. « Si la guerre n'excite un sincère enthousiasme « que parmi les soldats, heureusement on doit « reconnaître qu'elle ne laisse pas le public « indifférent. Ainsi on a été touché de la mort « du maréchal Saint-Arnaud. J'avoue que cet « héroïsme de nos troupes m'humilie profon- « dément et que je me reproche mes paresses « et mes langueurs en présence de cette pra- « tique si complète et si désintéressée du « devoir (20 octobre 1854). »
« Votre lettre m'a été renvoyée ici (à Clermont)
de Paris, que j'ai quitté le 31 octobre, afin d'être à mon poste exactement le l*"" novembre. Mes premiers moments ont été occupés par quelques visites officielles ou d'amitié et par la question inévitable de logement, que je pense avoir assez heureusement résolue. Ce matin même, j'ai passé bail avec M. Arthur Ouslow, pour le quatrième étage d'une maison sise place Michel-del'Hôpital, 7. Je cherchais et je crois avoir trouvé là, entre autres avantages, une des plus belles vues de la ville. Maintenant, jusqu'au 11 novembre, je puis quitter Clermont. C'est pourquoi je compte être demain à Thiers, et, si vous me le permettez, lundi soir à Barante où je travaillerai, vos bons conseils et votre bibliothèque aidant, à mon discours d'ouverture... Les premiers abords ont été ici pour moi très satisfaisants, et il me semble qu'on m'accueille en Auvergnat. Je me félicite fort de votre prochain voyage à Clermont et vous remercie d'avoir songé à me ramener : paraître avec vous serait, à mon gré, la plus haute et la meilleure recommandation aux yeux de mes compatriotes (3 novembre 1854). »
(( J'aurais désiré pouvoir vous annoncer à
« vous-même mon installation. Malheiirciise- « ment, ou heureusement, le jour n'est pas « encore fixé. On attend, pour une solennitc^ <c commune, les nominations de la Faculté des « sciences. J'ai trouvé, à mon retour ici, les « traces de votre passage dans les bonnes « paroles qu'on m'a dites et les bonnes inten- « tions qu'on manifeste. Vous ôtes vraiment « pour moi paternel. M. Moulin, que vous verrez <c un de ces jours, a été aussi pour moi la bouté « môme et n'a rien négligé de ce qui pouvait « me servir. Que vous dirai-je, d'ailleurs, de « mon état ? Rien encore, si ce n*est que « j'éprouve un vrai calme à m(> sentir dans ma « vocation (21 novembre 185i). »
M. de Barante avait toujours cherché à prémunir M. Nourrisson contre ses aspirations vers un idéal trop complet. « Vous demandez à « la vie plus qu'elle ne peut donner», lui écrivait-il un jour. Il fut enchanté de le voir satisfait ou, tout au moins, résigné:
« Je vois avec plaisir que vous ôtes dans « une disposition calme. Vous n'êtes point « mécontent et c'est déjà beaucoup. Pour la « plupart des hommes, le boiHieur ne va pas « plus loin. Voustrouverez sans doute un peu de i< conversation. Avez-vous fait une visite à la
« préfecture où je vous avais presque annoncé? « M™*' de Preissac, avec une gentille bienveil- « lance, parlait de suivre votre cours... Je « touche à ,1a fin de ma tâche {Y Histoire dn « Directoire) et d'ici à trois semaines j'enverrai « le dernier volume à Timprimerie. Si vous « aviez pu nous donner plus de temps, j'aurais « aimé h vous consulter. Vous m'auriez proba- « blement conseillé d'être moins prodigue de « citations, et je me serais conformé à vos bons « avis. L'histoire contemporaine, et surtout « lorsqu'elle raconte une révolution politique, « est essentiellement contentieuse et je me « laisse entraîner à produire des pièces à « Tappui, de manière à faire arriver dans l'es- (( prit du lecteur les appréciations que j'ai « moi-même déduites. Je crois que le public « aime mieux qu'on lui donne une opinion « toute faite, bien tranchante, absolue et sans « nuances, ou bien encore qu'on procède par « tableaux et impressions historiques. J'écris « peut-être trop pour moi et pas assez pour « les autres.
« Les historiens futurs de l'an 1854 n'auront « point à s'embarrasser de discours, d'opinions, « de drames parlementaires. Ils copieront des « bulletins de bataille. Lorsque Voltaire fit un
« poème sur la bataille de Fonlenoy, on disait « qu'il avait donné Texlrait mortuaire des offi- « ciers qui avaient été tués. Aujourd'hui, la « liste paraît être longue et, malheureusement, « nos victoires ne sont encore rien de plus que M défaites des Russes. 11 n'y a de résultat que des « hommes tués : plus d'un coté, moins de Vautre, « c'est ce qui décide du succès. Adieu, Mon- « sieur, continuons nos conversations écrites, « faute de mieux (28 novembre 185i). »
Parmi les félicitations que reçut Félix Nourrisson à l'occasion de sa nomination à la Faculté de Clermont, il en est une qui le toucha profondément. Cette fois encore, S. M. la reine Amélie lui écrivit de sa propre main :
« Il yaquatrejours seulement, Monsieur, que « j'ai reçu votre lettre du 29 octobre. Je vousre- « mercie de la justice que vous avez rendue à mon « constant et sincère intérêt pour vous en m'ap- « prenant votre nomination à la Faculté des « lettres de Glermonl. J'ai pensé que d'être « placé au milieu de votre famille et de votre « pays natal sera une consolation pour vous. Mes « vœux pour votre succès et pour votre bonheur « vous y suivront. Donnez-moi quelquefois de « vos nouvelles, croyez que je conserve nubien « bon souvenir des moments que vous avez
« passés auprès de nous, et comptez sur tous « les sentiments pour vous de votre bien affec- « tionnée Marie-Amélie (25 novembre 1854). »
Peu à peu, Félix Nourrisson organisait sa vie à Glermont et nouait des relations :
(( Mon élablissement ici se fait peu à peu, lentement, je ne suis pas encore chez moi. Je continue à rencontrer dans mes visites une tranquille bienveillance et de TatTabilité. En attendant, d'ailleurs, les nouvelles découvertes qui sepeuventfaire, je me proposede voir souvent M. Beker qui m'a bien accueilli. J'irai aussi, de temps en temps, chez M™® Lefour dont le salon a bon air et qui me rappelle, sans le savoir, cette pauvre marquise de Neny,
< qui est morte là-bas dans une chambre voi- ( sine de la mienne. Je ne sais si je fréquen- ( terai beaucoup la préfecture où je vous re-
< mercie de m'avoir annoncé. Je m'y suis pré- ( sente hier, et on y a été fort gracieux.
( M*"® de Preissac a bien de la distinction et de
< l'amabilité; mais, dans la nécessité où
< elle est de se partager entre tous les fonc- ( tionnaires, de faire leur whist et leur thé,
il m'a été impossible d'échanger avec elle quatre paroles qui eussent de la suite (30 novembre 1853). »
« Nous avons appris les nominalions si iardives de notre Faculté des scienc«»s. Mainle-
< nant que nous sommes au (îomplet, l'inslal- ( lation est fixée à mardi prochain 2<> courant.
< Puis les cours commenceront, en supposant,
< toutefois, que nos profi^ramnies revi(»niient immédiatement du ministère, (les délais m\)nt
< été bien utiles, sinon pour mon travail, du moins pour prendre langue dans le pays nou-
i veau où je me trouve. (Test sans doute une ( grande illusion, mais il me semble que, dans
< dix ans, je ne connaîtrai pas mieux Clernionl
< qu'aujourd'hui. Je vous remercie en outre
< de m'y avoir aidé {'2,\i décembre 1854 ;. »