‹ Une carrière universitaire:Chapitre 13 sur 58 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Le discours d'ouverture. — La péroraison. — Les méthodes d'hieret celles de demain. — Lettre de M. Jourdain. — Lettre de M. Victor Cousin. — Lettre de M. Tabbé Buquet. — Lettre de M. Adolphe Garnier. — Lettre de M. l'abbé Perreyve. — Frédéric Ozanam.

Les longs délais que lui accordèrent les lenteurs administratives ne furent pas tous employés par M. Félix Nourrisson à s'orienter dans la ville de Clermont et h entrer en relation avec la société. Au moment où furent installées les facultés, son discours d'ouverture était rédigé, prêt à être soumis, avant qu'il fût prononcé, à la sévère critique de son ami :

« J'ai reçu votre bonne lettre et vous remer- « cie. Voulez-vous et pouvez-vous me rendre (( un signalé service? Il s'agirait de biffer impi- (( toyablement, pensées et styles, les seize « petits feuillets que je prends la liberté d'in- « dure ici. Ces seize malheureux feuillets sont

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« tout mon discours d'ouvrrlure. (le discours « sera imprime et jo vmnlrais y fairo lifjiin» « d'honnôle homuic. De grâce, aid(»z à ma toi- « lette. J'ose espérer qu'en élaul assez indul}::ent « pour lire ces liç^nes et puis me les renvoy(»r, « vous serez assez sévère pour ne pass(»r sur <« aucun défaut... Ma première leçon est le 16, •< j'aurai donc, d'ici là, le temps de n^loucher « fortement mon discours, sinon de le reconii< mencer, de Tallonj^t^r (5 janvier 1855). »>

Ce n'était pas en vain ([ue M. Nourrisson faisait appel à la sévérité de M. de Baranle. Kntre caractères si sim|)les et si droits il ne pouvait être question que de se prêter un loyal concours, et non d'ouvrir école (Tadmiration mutuelle. La réponse de Tacadi^micien est conique dans cet esprit :

(( Monsieur, j'ai lu et relu avec attention les « pages que vous m'avez (Mivoyées et je vous « remercie de la contiancc que vous mettez « dans ma critique. Si nous avions pu exami- (( ner ensemble dans quelques bonnes convcr- « sations votre discours d'ouverture, 11 m'eut « été beaucoup plus facile de vous dire quelle « impression j'en recevais. Je ne veux pas faire « pédantesquement la guerre aux mots, comme « un professeur de rhétorique, et je crois qu'il

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« vaut mieux vous parler de Teffet que vous « pourrez produire sur vos auditeurs.

« Je crains comme vous que le discours soit « un peu long et j'ai envie de vous dire que vous « n'avez pas le temps de le rendre plus court. Il « est, ce me semble, de premier jet, et la rédac- « tion n'est point serrée ; elle a plus de mouve- « mentque de trait, elle est pins profonde qu'aca- « démique. C'est surtout dans Texorde que je « crois remarquer cet inconvénient. Les phrases « y sont longues, il y a un grand luxe d'adjec- (( tifs, quelquefois un peu exagéré. On voit que « vous accomplissez une formalité cérémonieuse « et que votre langage n'a pas été inspiré par « votre pensée. Voyez si vous ne pourriez pas « rendrecetexorde plus vif etpluscourt d'expres- « sion. Il y a beaucoup de talent, de clarté, de « chaleur dans le morceau de la philosophie.

« Vous êtes là tout entier de coeur et d'âme. Je « voudrais que les objections et les répugnances « du vulgaire contre la philosophie fussent « prises d'un peu plus haut et se rapportassent <( davantage à la disposition actuelle des esprits. <( N'auriez-vous pas quelque chose h dire sur le « culte de l'utile opposé au développement et (( aux jouissances de l'intelligence ; sur le respect « des faits et le dédain pour la recherche des

« causps ; comiiiont cliaquo scionco se oompo- « sant de Iîi coiinaissaïKM» (h»s causes ol dos lois « este88entîellenientiino])liiloso|)hi(»?Vousindi- « quoztoutcclainipliciloni(»iil:jr ponse qu'il so- « rail à propos (le lo développer. I.e passade sur « lexvnr sTècle est trop érourté. Vous ne disu tinguoz pcis les philosophes moraux, eonuue « Voltaire, Diderot, (»tc. (qu'il vaudrait mieux « traiter de frivoles (pic» de l'aiblesi, d(*s philo- « sophes mélaphysiciens (|ue vous pourri»»/ dési- « gner plus expressémcMit <laus le uioreeau sur « la physiologie. I/artieh» d(* l'AuvcM'gne est à « merveille. Pascal est traité un peu sévèrcv « ment, mais la comparaison avec Hossu(M est « excellente. Votre programme est aussi tel « qu'il doit ôtre; mais permetl(»z-moi de vous « recommander encon» de le voir sous le rapc( port de la rédaction, car elle doit être non « seulement entendue, mais lue. Si vous aviez <c le temps de recopier votre manuscrit en sonce géant seulement aux mois et aux phrases, il « pourrait y gagner. Je nu* trouve un peu im- « pertinent de vous avoir ainsi pris au mot et « de vous régenter comunMin professeur, l'iez- « vous h vous-même jdus qu'à moi (9 jan- « vier 1855). »

Le discours d'ouverture fut prononcé à la

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date indiquée. Félix Nourrisson en rendit compte très brièvement à M. de Barante. Il était modeste par tempérament et n'avait pas rhabitude déparier longuement sur ses succès. De fait, le succès avait été très considérable:

« Vous avez vu que je m'étais efforcé de « mettre à profit vos observations tout à la « fois si judicieuses et si indulgentes. Si je n'y (( ai pas fait plus amplement droit, c'est que « j'ai trouvé une difficulté extrême à modifier « ce qui était écrit de premier jet. En résumé, « tel qu'il est et grâce à vous, le discours a « réussi. Hier, la salle était trop petite pour ma « seconde leçon. Mais je suis entré dans les (( détails qui n'auront pas, je le crois, satisfait « autant que les généralités. Il me paraît que « ces deux leçons de chaque semaine vont (( m'occuper beaucoup et vous vous en serez « peut-être aperçu au retard bien involontaire u que j'ai mis à vous remercier. Je ne sais donc (( plus maintenant à quelle époque je pourrai « répondre à vos cordiales invitations. Vous « adoucirez du moins, je l'espère, la triste « nécessité des distances en m'écrivant. »

La péroraison de ce discours indique bien les tendances du jeune professeur. En vrai disciple du P. Gratry, il ne veut pas se borner

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à faire «du philosophique pur », muis pivU^nd donner à ses U^çons une portt'e morah». Kii inôme ttîmps qu'il enseigne la vérité, il veut hi faire aimer et, par elle, comhiire à hi pratique du bien. Voici cette péroraison :

« On répète beaucoup, et c'est pn^sque une « déclamation, que le monde est vieux, t»t il « semble que nous soyons arrivés h cette époque « d'abaissement que liossuet prédisait avec tris- « tesse, où ton tiendrait tout on nulifférnur^ « excepté les plaisirs et les affaires. Messieurs, « si le monde est vieux, c'(*st à nous de le « rajeunir et désespérer nt» servit jamais de « rien. Pour moi, lorsque je considère les « conquêtes de Tinduslrie, je» remcM'cie Dieu « d'avoir appelé au l)i(»n-ôtre un plus fçrand « nombre de ses créatures. Kt, lorsque je lis *( les bulletins ch» nos armées, je m'assure que « notre patrie est toujours la terre classique « de rhéroïsme, du dévouement, de la charité. « Mais, Messieurs, ces vertus s'épuisent si on « ne les nourrit, et l'industrie d(»vient délétère si « elle compromet le culte de l'esprit, la foi aux « choses d'en haut, les soins d'une vie future. « C'est pourquoi j'ose vous convier à ces entre- « tiens sur l'Ame, sur Dieu, sur le devoir. A « défaut de talent, j'y apporterai du moins des

« convictions et, en retour de votre bienveil- <( lance, un zèle que rien ne sera capable d'attié- « dir. Jeunes gens qui m'écoulez, ne vous « éloignez pas de la philosophie sans la con- « naître : elle n'arrêtera pas vos généreux élans, « elle les dirigera; elle vous détournera de la « volupté, mais non pas du bonheur ; elle ne « brisera pas la coupe que pressent avidement « vos lèvres, mais elle y versera le vin pur de « la vérité. Quant h vous. Messieurs, que Texpé- « rience, cette maîtresse sévère, a déjà rude- « ment instruits, blessés peut-être, croyez-m'en « sur parole, la philosophie, plus que les monte dai^ies délices ou le tumulte des affaires, « raffermira, rassérénera vos âmes, vous aidera « h supporter ce qui passe, en vous apprenant (( qu'il ne faut s'attacher qu'à ce qui ne passe (( pas. »

• L'enseignement supérieur s'est bien modifié depuis le temps où Félix Nourrisson inaugurait à Glermont la chaire de philosophie nouvellement créée. Les cours de faculté avaient, à cette époque, une forme oratoire qui se prêtait aux développements dé thèses et d'idées morales.

En même temps qu'ils instruisaient leurs élèves, les professeurs cherchaient à diriger leurs idées et à leur apprendre l'art de vivre

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d*après des principes et des eonvicUons. Il est de mode aujourd'hui de railler cette méthode vieillie, comme si Texpériencede hi vie nt^nseignait pas que h\ pensée humaine se (h'veloppc par des séries d'actions et de réactions, et cpii* ceux-là mftmes qui dé'daijçnent leurs prédi'*cesseurs d'hier n(> seront pas mieux traités par leurs successeurs de demain. Des écoles de philosophes naissent et meurent, marchant dans leur rêve, infaillihleinent ct»rtaines d'avoir, h»s premières, trouvé onlin le système délinitif (pie, depuis qu'elle a commencé à pi^nsiM*, l'humanité réclame; et, pour un jour, celles rev»Hent d*habils nouveaux d'anciennes idées plusieurs fois démodées et (jui h» s<»ronl encon». Aujourd'hui, des inlluences étranpMvs à notn» viiMl esprit f ranimai s nous ont dotés dt» méthodes nouvelles, aussi hien pour les lettres cît l'histoire que pour la philosophie ; mais ceux (piien sont les plus fermes soutiens, cinquante ans plus tôt n'auraient pas professé autrcnif»nt cpie M. Félix Nourrisson, car c'était alors la manière générale d'enseigner dans les Facultés univtM'sitaires. Et, après tout, un (Miseif^^nemcMil qui |)eut se recommander des noms de Victor Cousin, (iuizol, Villemain, Frédéric Ozanîim, Caro, Saint- Marc Girardin, même ahandonné, mérite hien

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quelque respect. Il est peraiis, sans regretter aucunement la création des cours d'érudition ni désirer leur suppression, de penser qu'un cœur de philologue est peut-ôtre insuffisant pour réchauffer la jeunesse, et de déplorer que la spécialisation prématurée des jeunes intelligences n'ait pas permis de conserver quelque chose de ce haut enseignement moral et éducateur dont Félix Nourrisson fut un représentant très distingué. Lui-même, d'ailleurs, ne fut pas réfractaire aux influences ambiantes. Son cours au Collège de France n'étaitcertainement pas dirigé d'après une méthode complètement semblable à celle dont il usait à Clermont, et si à ses premiers livres on compare son dernier ouvrage, Voltaire et le Voltairiairisme^ on peut constater, par l'abondance des notes et des références, que l'auteur a, dans une sage mesure, évolué avec sa génération ^

Non moins que les auditeurs de la leçon d'ouverture, les lecteurs^ furent unanimes pour

1. Voir plus loin, p. 202, dans la lettre du 27 janvier 1858, ce que Félix Nourrisson pensait alors des notes et des références.

2. M. Nourrisson, suivant un conseil que lui donna M. Jourdain (voir p. 145), fit imprimer son discours : Faculté des lettres de Clermont. Discours d'ouverture prononcé le IG janvier iS^"), par M. Félix Nourrisson. S. 1. n. d., in-8°.

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la louer. M. clo Baraiih», rolonii cIïoz lui lo 16 janvier, est au nombre do ces ilrrniers:

« J'ai lu votre iliscours et, on outre, il a « fait une de nos leclun»s du soir. Mes « remarques préalables étaient très superflues « et vous auriez pu n'en pas tenir compte. Il est « rempli de pensées sages et élevées, exprimées <c avec chaleur et mouvement. Li» proji:ramnuî « de votre cours est précis et clair. J'espère que « vous aurez des auditeurs dignes de vous « entendre et qu'ils ne déserteront point « (25 janvier ISô.")). »

Les félicitations olTicielb^svinrentdu ministère de l'instruction publique par M. Jourdain qui regrettait vivement qu'une <léeision ministérielle eûlabsolument interdit d'imprimerdans le Journal général ihi rinstrurlion liultliqur les discours d'ouverture d(*s professeurs de province : a S'il « devait yavoirunocxceplion, j'avoue que, selon <c moi, ce devrait être en votre faveur; car votre « discours m'a sérieusement paru très remar- « quable. Ne mantiuez pas de le faire imprimer, « format in-8", et de l'envoyer à beaucoup de « monde. Encore une fois, je ne doute pus que « Teffet en soit excellent pour vous.

« J'ai vu ces jours derniers M. Moulin qui se (.( félicite beaucoup de votre présence à Clermont

« et qui ne désespère pas de voir peu à peu vos « regrets delà vie de Paris se changer en véritable « amour de la ville natale. J'ai vu l'Auvergne, <( son pays, et je le comprends après avoir vu « vos belles montagnes et visité votre biblio- « thèque : je comprendrais moins que vous « eussiez d'autres sentiments après Taccueil si « parfait que vous avez reçu (22 janvier 1855). »

Les félicitations du P. Gratry ne firent pas défaut, ni celles de M. Cousin qui écrivit :

« Je vous remercie de votre excellent et « solide discours. J'ai été particulièrement <( charmé de ce que vousditesde la philosophie « en Auvergne. Il me semble que vos paroles « doivent trouver le cœur des honnêtes gens et « faire à la philosophie bien des amis à Cler- « mont. Perge quo cœpisti pede,

« Le 1" mars paraîtront enfin les Premiers « essais de philosophie. Ils n'auront d'intéressant « et de nouveau pour vous que Tavant-propos, « oîi je rappelle aussi la nécessaire alliance du « christianisme et du spiritualisme. Cette al- « liance est si belle qu'il faut la poursuivre en « dépit de VUnivers religieux et des journaux « voltairiens. M. l'abbé Maret prétend quo, celte « fois, j'ai évité tous les écueils. Vous en jugeci rez. Vale et me ama. »

M. Tabbi» Buquot, ancien directeur du coll^ge Stanislas, n'avait jamais perdu de vue sou ancien élève. 11 avait été renseigur sur le succès de cette première le^^on et môme sur le nombre des auditeurs :

« Vous ne pouviez mieux débuter dans la capi- « taie delà vieille Auvergne et il parait que vous « avez été compris. Un auditoire de deux h « trois cents auditeurs annonce un succès rare « aujourd'hui dans les Facultés. J'en suis très « heureux, parce que votre parole digne et « éloignée de toute exagération ne pourra que» « produire de bonnes impressions (25 jan- « vier 1855). »

Après avoir été félicité par son ancien directeur, Félix Nourrisson le fut encore par un de ses condisciples, A. F loquet, Thistorien de Bossuet :

« Je ne saurais vous exprimer combien ma « été agréable votre discours du 16 janvier, et « à quel point je me félicite de mon empros- « sèment à le lire. Le plan, Texécution, les « sentiments, les pensées, le langage, tout m*a « ravi. Ce discours eût, sans nul doute, été « remarqué, applaudi ici, et la ville de Cler- (c mont, heureuse de Tavoir entendu, est fière « assurément d'en posséder Tauteur. C'est là,

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(( pour elle, une continuation inespérée de « ses bonnes fortunes passées, que vous avez « célébrées. Monsieur, avec tant d'érudition (( et de verve. Heureux ceux de ses habitants qui « se pressent au pied de votre chaire! Ce cours, « j'en ai Tintime conviction, sera brillant, très « utile tout ensemble et digne en tout du pro- « gramme.

« Je vous rends grâces, Monsieur, de la bonté « que vous avez eue de vous souvenir de moi.

« Tous, sans nul doute, estiment votre discours, « mais je ne sais s'il s'en trouvera un seul qu'il « ait rendu aussi heureux que moi.

« Le tome I""" des Eludes sitr la vie cleBossuel, « imprimé depuis six semaines, paraîtra bientôt. « Le tii'age d'un portrait que MM. Didot ont « désiré faire figurer en tète du livre a causé « ce retard. Du reste, l'impression du tome II « avance. J'ai entre les mains la vingt-quatrième (( bonne feuille et je corrigeai, hier, la tren- « tième en première épreuve. Vous aurez, Mon- (( sieur, l'un des premiers exemplaires. Volrc « humble et très obligé serviteur et condisciple (( (i) février 1855). »

La lettre de M. Adolphe Garnier, qui avait autrefois fait partie du jury chargé d'entendre la soutenance de ses thèses, dut loucher M. Nour-

risson et lui ùtre particulièrement agn^ablc : comme lui, M. Garnior était philosophe :

« Je suis, mon cherphilosophe, véritablement « enchanté de votre discours d'ouverture. Je le « trouve grave, sensé, olevé, convaincant. Votre « auditoire a dû se relirer plein d'une grande M considération pour la philosophie et pour le « professeur. Votre division est excellente. Vous « aviez à défendre la philosophie contre les « esprits positifs, les esprits poétiques et les « esprits religieux : vous vous êtes très bien « acquitté de cette triple tache que vous vous « étiez imposée bien h propos. J'ai été part icu- « lièrement frappé du passage où vous mon- « trez les grands philosophes du xvu' siècle « curieux du suffrage des femmes et de la défice nition que vous donnez de la |)hilosophie : (( la connaissance de Dieu et de soi-même.

« C'est ce qu'elle était du temps d(* Socrate, « c'est ce qu'elle est encore de nos jours. Tout « cela est exposé dans cet excellent style du « xvii" siècle que vous avez gagné dans la fréquence tation de Bossuet, voln' maître. 1 1 y a une expres- « sion de plus qu'il faut que vous lui emprun- « tiez : c'est celle A' inclination, Bossuet n'eût « pas dit : « il faut diriger notre sensibilité vers « le beau », il excluait lessens de toute participa-

« tion à rintelligence et à l'amour de la vraie « beauté. Il aurait dit : « il faut diriger notre « inclination vers le beau » et cette expression « serait encore très bonne aujourd'hui.

<( Avec les dispositions oii vous êtes et, quoi « que vous en disiez, avec le talent que vous « avez, vous allez rendre florissante la Faculté « de Clermont et vous n'aurez rien à envier à « celle de Paris. »

Le but de sa lettre atteint, M. A.Garnier termine en présentant, avec une bonne grâce souriante et quelque peu malicieuse, une brassée de petits potins de Sorbonne :

« Je ne suis pas encore allé entendre Yheu- « reiix M. Lévêque, comme vous l'appelez.

« J'irai et je vous transmettrai mes impressions. « On n'a pas encore pu donner suite aux préce sentations de la Faculté au sujet de M. Saintes Hilaire, parce qu'il faut une présentation « du Conseil académique et que ce Conseil « n'existe pas. Il est, à ce qu'il paraît, bien « difficile à former. On y voudrait Monsei- « gneur de Reims et Monseigneur de Bourges, « qui sont maintenant de l'Académie de Paris ; « mais ces Eminences paraissent ne pas vouloir « se trouver avec celle de la capitale, et on ne « peut exclure M^*" Sibour. Je suis étonné de

< trouver tant de dissidences entre les membres

< les plus élevés de l'Eglise de runitt». Qu'on ( se plaigne après cela des dissentiments des

philosophes ! 11 y a une autre nomination accrochée avec celle de M. Rossou c'est celle de M. Egger. M. IJoissonnade a demandé sa retraite. Le ministre a promis sa place h M. Egger qui n'a pas à craindre de refus do la part de la Faculté. Mais quand y aura-t-il un Conseil académique ?

« Les choses seront probahlement encore dans le môme état quand nous aurons le plaisir de vous voir à Paris. Je vois que les vacances de Pâques vont nous amener toute la philosophie des départements. M. Bouillier, de Lyon, nous annonce son voyage. M. Delondre, de Clermont, viendra passer ses thèses. Nous pourrons faire un petit congrès philosophique (27 février 1855). »

Sans aucun doute, Félix Nourrisson pensait recevoir dans cette circonstance une lettre de son fidèle élève. Elle vint, affectueuse et bonne, charmante, comme tout ce qu'écrivait Henri Perreyve :

« J'ai reçu avec un vif plaisir le Discours « (F ouverture du cours de philosophie à Clermont. « Je Tai lu avec le respect d'un disciple, et, si

« VOUS me le permettez, avec l'intérêt d*un « ami. J'ai admiré le soin que vous avez pris (( de ne rien donner à vos néophytes qui ne fût « à leur portée, et de môler beaucoup de litté- « rature et de souvenirs nationaux aux théoce ries psychologiques. Après cela, je vous suis « reconnaissant de n'avoir point oublié votre « ancien élève et je vous assure que ce sou- (( venir m'a touché.

« Merci encore comme Oratorien des pages « publiées dans Le Correspondant, On veut ab- « solument nous rendre célèbres et faire qu'on « s'occupe un peu de nous. C'est une bonne (( intention d'ami dont on vous sait gré, bien (( que l'obscurité ne soit pas le moindre avan- « tage de notre situation présente.

(( J'espère que vous lirez avec satisfaction la (.( Logique du P. Gratry. Je suis grand admira- « teur de cet ouvrage (petit admirateur sans « doute, mais enfin j'admire). Je reproche (( peut-être au Père de n'avoir pas fait de son « ouvrage un tout assez lié, assez uniforme.

« C'est peut-être trop une réunion de chapitres <( juxtaposés; mais certains de ces chapitres me « semblent bien beaux et je crois que vous « serez de mon sentiment après avoir lu la vé- « fytation du système de Hegel et le Uvrç 4e§

ANNÉE 1855 i53

« sources. Quant à moi, cher Monsieur, 6'/ « parva licet,,, il faut vous faire savoir que, par « ordre exprès de mes supérieurs, j'ai été mis « en demeure de publier, il y a quelque temps, « une brochure sur un sujet qui préoccupait « l'opinion, sur Tlmmaculée Conception de la « sainte Vierge. En acceptant et entreprenant « le travail, j'avais eu Tintention de calmer « certaines irritations très délicates, enveni- « mées alors par ceux qui ont le malheureux « talent d'envenimer toutes les questions reli- « gieuses. C'était, vous le voyez, une œuvre « de pacification, d'intermédiaire, de yi^A7^ m/- « lieu. J'ai eu tous les avantages et tous les « désagréments de cette situation. Cependant, « j'ai eu le plaisir d'atteindre assez bien mon « but. Je n'ai pas trop déplu à certaines oreilles « un peu rationalistes, à cause de la politesse « et de la courtoisie de mon langage^ et M. La- « boulaye lui-môme, qu'il s'agissait de réfu- « ter, m'a donné des compliments. Mais, pen- (( dant que je poursuivais tranquillement mon (( chemin, je ne me suis pas aperçu que la ques- « tion prenait une autre direction à Rome. La « bulle du Saint-Père a rejeté mes prudences un « peu loin. Je me suis trouvé, sans l'avoir voulu, « parmi les froids : on a arrêté — nous avons

« arrêté — la vente de rédition et condamné « mes pauvres exemplaires à chaulFer les che- « minées de mon éditeur. Voilà pour le rôle « de la modération ! Ce qui ne m'en dégoûte (( point. Je sauve un de ces infortunés exem- (( plaires et vous Tenvoie.

« Vous aurez bientôt de meilleures choses à « lire. Ce seront les leçons do M. Ozanam qui « vont ôtre incessamment publiées. Ce sera « pour vous une joie filiale, je le sais, et je « crois vous plaire en vous disant que M. Ampère (( a fait une préface fort belle destinée à servir < d'introduction.

« Je ne sais rien de vous, cher Monsieur.

« Comment êtes-vous à Glermont ? Votre audi- « toire est-il sympathique à la philosophie?

« Avoz-vous des dames ? et des demoiselles?... « h marier? Voyez-vous les anciens défauts « qui reparaissent sous le froc ? Non, mais « vraiment je voudrais vous savoir heu- « reux, content, en bonne santé et applaudi.

« Ecrivez moi un mot. Mon Père me charge « de vous remercier. 11 a reçu votre discours, (( nous en a donné lecture au salon à la « réunion du soir. Vous voyez que le Puy-de- « Dôme a des échos jusqu'à Paris. Adieu, je vous « embrasse, s'il vous plaît, en Notre-Seigneur,

« votre Henri Perreyve (5 février 1855V >»

Une lettre manque à cette série. C'est celle d*Ozanam. La lettre d'Henri Perreyve, qui, lui aussi, dix ans plus tard, devait retourner à Dieu, dans la fleur de Tage et du talent, nous donne à penser que le jeune et illustre professeur était déjà mort. En efl'et, Félix Nourrisson avait eu la douleur de le perdre pendant Tautomne de Tannée 1853. En 1856, à Toccasion de la publication de ses œiivi-es complètes, il devait lui consacrer une étude, et, en 1857, une notice qu'il lut à l'Académie des Sciences, Lettres et Arts de Clermont-Ferrand.

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