CHAPITRE XI
Su<!cès du cours de philosophie. — Articles de critique.
— \j Histoire de la Convention de M. de Barante. — Deux lettres de M. Victor Cousin. — Deux lettres de M. Guizot. — Impression de l'ouvrage sur les Pères.
— Voyage en Allemagne. — Les Pères dcVEglise latine.
Le succès du cours de philosophie fut durable et le jeune professeur eut l'art de retenir son nombreux auditoire. Des lettres de M. de Barante en font foi :
« Il me revient de tous côtés que le cours et (( le professeur de philosophie ont grand succès « à Clermont. Vous faites une vraie révolution (( dans la capitale de notre Auvergne. Vous (( inaugurez le goût de l'esprit et des lettres, à « quoi on ne pensait guère avant votre arrivée « (20 février 1855). »
« Je suis content d'apprendre que vos Pères « vont ôlre imprimés. Si, malgré la triste saison
« et les départs pour la campagne, vous conser- « vez soixante auditeurs, ce sera un vrai « succès. Vous n'en auriez pas tant ici. Déci- « dément, vous avez rendu Clermont sensible « aux choses de l'esprit (30 avril 1855). »
(( Je me fais conscience de prendre votre « temps, si bien employ(^, d'ailleurs, pour vous « occuper de mes œuvres. Je suis impatient « de lire vos Pères et content de savoir que « votre cours obtient toujours le môme succès. « Deux cents auditeurs au mois de mai, voilà « qui fait honneur au professeur et à notre « Auvergne... Le bruit public est qu'il est ques- « tion de donner un successeur à M. Fortoul « et que sa place a été proposée au cardinal « Mathieu qui n'a trouvé bon ni pour lui ni pour « le Gouvernement d'accepter (15 mai 1855). »
La phrase qui commence le passage extrait de cette dernière lettre fait allusion à un compte rendu que M. Nourrisson préparait des Histoires de la Convention et du Directoire de M. de Barante. M. Nourrisson se plut toujours à étudier les ouvrages importants qui Tinléressaient et a en faire, dans h^s revues et dans les journaux, le sujet de travaux personnels. C'est ainsi qu'il écrivit dans le Journal général de Cinstniction publique^ dans le Journal des
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Débats^ dans V Asse)nl)l(*e natumale, La Revue contemporaine^ la Revue de France^ Le Correspondant^ la Revue des Deux-Mondes insérèrent ses articles. Il s'acquittait de celte tâche, comme de tous ses travaux, avec une grande conscience, ne rendant jamais compte d'un ouvrage, quelque long qu'il fût, sans en avoir fait une lecture attentive, en prenant des notes.
« Sur les indications de votre dernière lettre, « j'ai fait demander à Barante et j'ai maince tenant un exemplaire de La Convention. I/ar- « ticle de M. de Givre me manque encore.
« Mais je prévois devoir mettre assez de temps « à relire les six volumes, la plume à la main, « pour que vous-même soyez en Auvergne et « puissiez m'envoyer l'article (10 mai 1855). »
« Me voilà en pleine Convention et votre réî( cit me pénètre, m'effraie par la saisissante « réalité. Quoi qu'il y ait eu bien des livres (c écrits sur ce sujet et que j'en aie lu un très (( grand nombre, je n'avais pas encore vu (( comme je la vois cette époque de démence, « d'ambitions, de dérisions et de chaos... Plus « j'avance dans cette attachante lecture, plus « je déplore le fait de l'émigration, que j'avais « toujours déploré. Sans l'absence de tant « d'hommes influents, courageux, le cerveau
de la nation, une ignoble populace aurait-elle pu établir le régime de la terreur?...
« Les paroles de la reine Marie-Antoinette, au lendemain du 10 août, me semblent résumer exactement les causes de ces désordres. Elle aurait dû y ajouter aussi son invincible répugnance pour 89 qu'il aurait fallu savoir accepter. Vous serez bon de m'envoyer Tarticle de M. de Givré que je n'ai pas encore (14 juin 1855). »
(( J'ai reçu le numéro du Correspondant que vous avez eu la bonté de m'envoyer et j'ai trouvé avec plaisir que l'article de M. de Givré laissait parfaitement nette la place d'un second article. Et c'est à quoi j'ai travaillé non sans entrain. Après avoir lu et analysé ce bel ouvrage, je viens d'écrire le plan développé qui servira de fond à ma rédaction définitive Il y est uniquement question non de l'historien, mais de l'histoire. Je serais donc reconnaissant que vous puissiez, à votre passage ici, en écouter la lecture et me communiquer vos impressions (l*"" juillet, 1855). »
L'auteur vient de nous révéler lui-môme le soin qu'il apportait à la préparation de ce genre de travaux. Des comptes rendus si consciencieux devaient tenter les auteurs. M. Cousin ne
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se faisait pas faute de profiler de la bonne volonté de son disciple :
« Mon cher Nourrisson, voici le premier « exemplaire complet de mon volume que je « vous adresse sans qu'il soit broché, pour ne (( pas vous faire attendre jusqu'au moment où « tout le monde l'aura.
« J'y ai joint un double avant-propos, pour que « vous n'ayez point besoin de gâter votre exem- (( plaire si vous voulez en tirer quelque citation.
« En comparant les doux éditions, vous re- « connaîtrez que celle-ci est bien supérieure à « la première, et que j'ai revu et corrigé mon « livre avec tout le soin dont je suis capable. « Aller au bout de mes forces, c'est la seule « chose qu'on me puisse demander et que je « doive me demander à moi-même. »
(( Mon cher Nourrisson, M. Mallac m'a dit « l'autre jour qu'il vous avait chargé de rendre (( compte des Pre)7iie?\s essais^ ce que je n'osais « pas espérer de notre très peu philosophique « ami. Il paraît que vous l'avez séduit et vous « en êtes bien capable. Puisque vous voulez « bien être auprès du public l'introducteur des « Premiers essais, rappelez-lui Le Vrai, le Beau (( et le Bien, dont voici une cinquième édition. « Ce petit succès est un fait qui a sa signi-
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« ficatioQ et qui prouve qu'on peut Otre anathé- « matisé par L Univers religieux et les Vollai- « riens et faire son salut dans ce monde et « dans Tautre. Vale et me ama (2 mai 1855). »
Quelques années plus tard, M. Guizot demandait à Félix Nourrisson de rendre compte dans Le Correspondant du troisième volume de ses Méditations. « C'est convenu ave ccette revue », « lui écrivait-il ; et il terminait par ces mots : « Je tiens aux juges compétents et sérieux ^ »
La lettre qu'il écrivit après avoir' lu le compte rendu prouve que son attente n'avait pas été trompée :
« J'ai éprouvé, Monsieur, en lisant votre arec ticle sur le troisième volume de mes Médita- « tions^ un plaisir bien rare quand on entend « parler de soi; je me suis oublié moi-même.
« Oublié est le vrai mot. Je n'ai plus songé que « c'était de moi qu'il s'agissait. Je n'ai pensé qu'à « jouir de la solidité, de la lucidité de cette « explication, je ne veux pas dire de cette apo- « logie des idées qui nous sont communes. En « écrivant mes Méditations^ je me croyais bien M sûr d'avoir raison; vous m'en avez rendu plus
1. Ce compte rendu parut, en effet, dans Le Correspondant et fut publié en tirage à part, sous ce titre : Le Christianisme et la Liberté, Paris, Douniol, 1868, in-8*.
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sûr encore. C'est de cela d'abord quejevoiisremercie. Vous m'avez donné un plaisir désintéressé à côté, au-dessus d'un plaisir personnel. Ce qui n'empêche pas que je n'ai été aussi très sensible à ce second plaisir et que je ne vous en remercie également. J'ai reçu en ma vie bien des compliments, à peu près autant que d'injures ; je ne prends pas vos paroles pour des compliments ; je les tiens pour une sympathie de philosophe et de Chrétien. Rien ne pouvait avoir pour moi plus de prix.
« Croyez bien, Monsieur, et au plaisir que vous m'avez fait et aux sentiments aussi affectueux que distingués dont je me plais à vous donner l'assurance (30 novembre 1868).»
L'année scolaire était terminée et, avec elle, le manuscrit de l'ouvrage sur les Pères. Au commencement du mois d'août, Félix Nourrisson partait pour Paris où il devait en surveiller l'impression. Si elle s'achevait assez promptement, il emploierait la fin de ses vacances à voyager en Italie.
La grande habitude des imprimeurs avait rendu M. de Barante sceptique sur les projets subordonnés h leur activité :
« Vous êtes d'humeur voyageuse et je le com-
(( preuds : entrevoir Tltalie est un bon emploi « de vos vacances. Mais sera-t-il possible d'im- « primer en trois semaines les deux volumes « de Yos Pr/'^s'^M. Lahure ne m'a point accou- « tumé à une telle promptitude. D'ailleurs, « votre séjour à Paris doit avoir de quoi satis- « faire votre curiosité : l'Exposition, la reine « d'Angleterre, Tétat des esprits plus ou moins (( préoccupés de cette triste guerre de Crimée « qui coûte tant de sang et d'argent »ans qu'on « puisse prévoir un résultat grand ni avanta- « geux.
« Vous aurez peut-être assisté à la distribu- « tion des prix. Le discours de votre ministre <( est long et n'a pas dû, ce me semble, pro- « duire beaucoup d'effet. Il y a loin de là aux (( discours de M. Royer-Gollard, que je vais <( réimprimer avec ses discours politiques.
« La notice sur M. de Saint-Aulaire se pro- « longe tellement qu'elle devient une histoire « du temps où il a vécu. Je crains d'avoir à la (( recommencer quand elle sera finie, pour lui <( donner des proportions plus convenables « (16 août 1855). »
M. de Barante ne se trompait pas dans ses prévisions. M. Nourrisson, en effet, lui répondit :
« Vou? ^vez raison: malgré les promesses de
« M. Lahure et Tinsistance de ma présence, « l'impression va fort lentement et je suis « arrivé à peine au huitième de Tenlreprise « (22 août 1855). »
« Mon impression marche toujours, bien len- « tement et fautivement. Les livres de chemin « de fer ont la priorité. Par suite, je n'ai plus « de projet de voyage et ose à peine songer « aux excursions... Paris m'est un objet de « méditation. J'ai toujours la bonne fortune de « quelque conversation avec M. Cousin, je vois « quelques-uns de mes amis dans les campagnes « des environs, enfin je me recorde avec moii< même (3 septembre 1855). »
A la première de ces deux lettres, M. de Barante avait répondu :
« 11 me semble que votre voyage de Tltalie ne « sera pas possible. Vous ne voudriez pas le « faire à toute hatc, sans avoir le temps de « rien observer, jetant sur toutes choses un « coup d'œil rapide et frivole. Si vous êtes cu- « rieux de fêles, d'illuminations et de foules, « Paris vous donnerait contentement. Mais je « crois que vous aimez mieux la conversation « de M. Cousin que le passage de la reine d'An- « gleterre sur le boulevard ou aux Ghamps- « Elysées,
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« Je ne travaille pas encore à la publication « des discours de M. Royer-Collard. Je suis « occupé à une notice sur M. de Saint-Aulaire. « Ce travail me prépare à M. Royer-GoUard « en me ramenant à la suite et aux détails des « annales parlementaires de la Restauration.
« Que nous sommes loin de ce temps-là!
« Je ne sais si nous ne nous trompions pas « en beaucoup de choses, si les événements « n'ont pas dissipé les illusions et affaibli les « convictions : mais il est certain qu'on était « plus vivants alors, plus sérieux, plus cons- « ciencieux à examiner les questions. Le public « surtout était autre que maintenant ; on pou- « vait rémouvoir; on lui plaisait ou on lui dé- « plaisait. Aujourd'hui, il est indifférent à tout, « à la littérature, à la politique, à la guerre, à « la paix, à l'avenir, au passé. En relisant les « journaux de 1824 à 1830, je crois me prome- « ner dans un cimetière. Tout ce chagrin est « peut-être un effet de l'âge. Ainsi sont les « vieilles gens. J'espère que vous êtes en une « tout autre disposition (28 août 1855). »
Quelques jours après, il écrivait encore :
« Je n'ai pas aimé l'article de M. Saisset sur le « livre de l'abbé Gratry, non que je trouve rai- « sonnable sa preuve de l'existence de Dieu,
mais parce que je trouve dans les louanges adressé<»s à toute sorte de philosophes et de philosophie le même di5faut qui m'avait tant déplu dans la préface de Spinoza : l'admiration pour un système parce qu'il est ingénieux, adroitement déduit, exposé clairement. C'est traiter la science de la vérité comme une poésie, c'est aimer l'art pour l'art, sans avoir le moindre souci de ce qui o^l dangereux 1 10 septembre 1855:. »
« J'ai peine à croire que vous ayez terminé \os Pères aydiui la fin des vacances. Comment
< vous restera-t-il du temps pour entreprendre un voyage quelconque? Vous devriez nous réserver quelques jours avant d'aller prendre vos quartiers d'hiver à Clermont. Vous me
< diriez une quantité de choses; je ne suis plus au courant de rien, je n'ai aucune correspondance.
<' J'ai le projet d'aller passer quelques jours à Paris pour assister à la réception de M. de Broglie et peut-être pour donner ma voix à M. de Falloux. Mais ce ne sera pas avant le mois de décembre (5 octobre 1855^. >»
«< Je ne savais ce que vous étiez devenu, mais je me doutais que vous ne vouliez pas en avoir le démenti et que vous étiez en qu»4que
« voyage. Au lieu de Tltalie, vous avez pris « rAlIemagne et, grâce aux chemins de fer, vous « aurez vu passer devant vous, comme des « verres de lanterne magique, les rives du « Rhin, la cathédrale de Cologne. Véritable- « ment, cet emploi des vacances vaut mieux « que le séjour de la rue de Grenelle ou de la « rue Saint-Guillaume à une époque où tous « ceux qu'on connaît sont aux champs (3 no- « vembre 1855). »