CHAPITRE XII
Décret conférant à M. Nourrisson le titre de professeur titulaire. — Mort de M. Mole. — L'Académie de Clermont. — Notice de M. de Barante sur M. de Saint- Aulaire. — Le cardinal de Bérulle. — La réception du duc de Broglie à l'Académie française et Taudience impériale. — Le discours sur la vie future.
Entre la correction de deux feuilles d'imprimerie de son ouvrage sur les Pères, Félix Nourrisson avait fait une fugue rapide en Allemagne. Le 8 novembre, il rentrait à Clermont. Ses deux volumes étaient enfin imprimés et en ventée
Il allait remonter dans sa chaire, non plus comme chargé de cours, mais comme professeur titulaire. A la fin de Tannée scolaire, il avait eu atteint sa trentième année, âge requis pour fttre professeur en titre dans une chaire de Faculté ;
1. Les Pères de V Eglise latine^ leur vie, leurs écrits, leur temps. Paris, Hachette, 1856, 2 vol. in-12.
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la nomination ne se fit pas attendre et lui fut notifiée par une lettre du ministre de Tinstruction publique conçue en termes excellents :
« Monsieur, j'ai Thonneur de vous annoncer « que, par un décret en date du 8 août courant, « TEmpereur, sur ma proposition, a daigné vous « nommer professeur titulaire de philosophie à « la Faculté des lettres de Clermont.
« La distinction avec laquelle vous avezrem- « pli jusqu'ici la mission dont je vous avais « chaîné provisoirement m'a déterminé à pro- « poser à Sa Majesté, dès que vous avez eu « atteint Tâge fixé par les décrets, de vous « conférer un titre définitif. Je me félicite « d'avoir pu contribuer à vous attacher ainsi « d'une manière plus intime à une Faculté qui « s'honore déjà de vos succès, à une contrée où « vous êtes né et où de nombreuses et de « hautes sympathies peuvent donner à vos « leçons la plus heureuse influence. Vous justi- « fierez de plus en plus, je n'en doute pas, par « le mérite de vos leçons, la confiance dont vous « êtes l'objet. Mais vous n'oublierez pas sur- « tout qu'en vous appelant à une chaire de « haut enseignement, l'Empereur a droit de « compter sur votre entier dévouement, et que « l'un de vos premiers devoirs est de faire pé-
« nétrer dans le cœur de la jeunesse qui vous « écoute des sentiments d'amour et de recon- (( naissance pour le souverain qui veille avec tant « de sollicitude sur ses plus chers intérêts « (9 août 1855). »
L'année scolaire était commencée et le professeur ayait repris sa vie studieuse :
(( Vous aurez lu dans V Assemblée^ écrit-il à « M. de Barante, une partie de l'introduction « de mes Pères, J'en attends impatiemment « votre appréciation. Parmi les exemplaires « dont je vais recevoir ici un envoi, au pre- « mier jour, le meilleur, s'il pouvait y avoir du « choix, vous est actuellement réservé. Mainte- « nant que j'ai conduit cette tâche à terme, je « voudrais pouvoir mettre en pratique le con- « seil que vous me donniez il y a deux ans :
« employer les loisirs que me laissent mes « devoirsàquelque ouvrage original qui comptât « pour ma carrière, non pour un libraire. La « difficulté est de trouver quelque sujet oppor- « tun. J'ai repris mes cours et fait mardi ma « première leçon, improvisée cette fois^ non « écrite. S'il faut en croire Topinion, Tempres- « sèment ne serait pas beaucoup moindre (( cette année que l'année dernière (22 no- « vembre 1855). »
Cette lettre trouva M. de Barante plongé dans une profonde douleur :
« J'ai été et je suis encore préoccupé par tant « de tristesse que je n'ai rien su de ce qui se « passait dans le monde. Toutes mes correspon- « dances se rapportaient à mes inquiétudes et à « mes afflictions. Vous savez combien est cruelle « pour moi la mort si imprévue de M. Mole.
« Notre amitié date de cinquante ans. Elle « avait été resserrée par un lien de parenté, et, « d'année en année, elle était devenue pins « confiante et plus intime. Il était du com- « merce le plus aimable, de la conversation la « plus spirituelle et la plus sympathique. Les « compagnons de ma vie disparaissent. De « jour en jour j'ai h déplorer un contemporain (( et un ami. Si je n'avais pas l'espérance de « vous voir dans très peu de jours, je vous ^< parlerais des divers sujets de conversation i< indiqués dans votre lettre. Aujourd'hui, je « n'ai que des pensées de chagrin et je suis « certain que vous y prendrez part (30 no- « vembre 1855). »
Le 6 décembre, M. Nourrisson fut élu membre titulaire de TAcadémie de Clermont :
« Alors môme que vous êtes absent, l'Aca- « demie de Clermont n'oublie pas qu'elle a
il^ UNE CARRIÈRE UNlVERSltAlRË
Thonneur d'être présidée par vous. En me nommant hier membre titulaire sur une candidature improvisée par la bienveillance de M. Béker, elle m'a appris quel compte elle tenait de vos sympathies. C'est à votre patronage autant qu'à ma qualité d'Auvergnat que je me plais à rapporter cette distinction dont je m'applaudis. Croyez que j'ai toujours au cœur toutes vos tristesses. La mort de M. Mole, qui vous a si personnellement affligé, a excité, ce semble, d'unanimes regrets. Mais une phrase de vous m'a fait plus vivement apprécier cette perte que tous les articles nécrologiques que j'ai pu lire. J'espère que Dieu fera à mon pays la grâce de lui conserver longtemps encore quelques-uns de ces hommes dont la race semble disparaître, et qui, par leur noble existence, sont à la fois une protection et un exemple (7 décembre 1855). »
En 1856, M. Nourrisson alla passer ses vacances de Pâques à Paris où M. de Barante l'avait précédé. Rentré à Clermont au commencement d'avril, il écrit à son ami pour lui rendre compte de quelques démarches faites en son nom et le remercier de l'hommage de la notice sur M. de Sainl-Aulaire :
« Ce n'est pas seulement une biographie « attachante et que sont tentés de trouver « fidèle ceux-là mômes qui ne connaissaient « pas votre noble ami. C'est Thisloire de toute « une époque dégagée des préjugés et des (( passions, mise dans tout le relief de la « vérité. J'avoue que votre notice m'a un peu « gâté le discours de M. de Broglie, où je n'ai « plus rien rencontré que je ne connusse déjii « sur M. de Saint-Aulaire et les événements « auxquels il a été môle. Est-il vrai que ce « discours ait soulevé des orages et qu'on « s'attende tous les jours à voir la foudre « tomber sur l'Académie?
« ... J'ai repris ici la vie que vous savez, « tout occupé de mes leçons et de projets de « livres... Je revois et complète, en y ajoutant « beaucoup, mon travail sur Hérulle, me pro- « posant de tirer de là un volume ^ Ma vie, (( d'ailleurs, devient ici, de jour en jour, plus (( solitaire et retirée, non pas à cause de mi- « santhropie de ma part ni, de la part d'au- « trui, par aucune diminution de bienveillance. « C'est tout simplement un fait que je constate
1. Ce volume parut pendant l'automne de cette même année : Le cardinal de Béinille, sa vie^ ses écHts^ son temps. Paris, Didier, 1856, in- 12,
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« sans chercher à Texpliquer et d'où ne dérive « pour moi aucun ennui. Dans les circons- « tances présentes, je crois môme qu'une telle « solitude, si elle était partagée, serait le « bonheur. Mais qui offrira la femme forte dont (( parle l'Ecriture (13 avril 1856)? »
La réponse de M. de Barante à cette lettre est particulièrement intéressante :
« ... Le discours du duc de Broglie, dont « vous ne semblez pas apprécier assez la valeur, « a eu un bien grand succès. Je n'ai jamais (( vu un auditoire dans une telle sympathie « avec l'orateur. Le public a même eu la <( précaution et la convenance de ne pastémoi- « gner par des applaudissements son approba- (( tion pour les passages qui pouvaient être « pris pour des épigrammes déguisées; mais « il ne s'est point gêné pour applaudir vive- « ment l'éloge élégiaque du dernier règne.
(( M. Nisard a encore obtenu du succès en s'y « associant. Au reste, il a été froidement « accueilli. Cette séance a fort irrité les prince cipaux conseillers du gouvernement; ils ont « éclaté en injures, en menaces, on pourrait « dire en réquisitoires contre l'Académie. On « était donc très curieux de savoir quel accueil (( trouveraient notre bureau et le récipiendaire
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« dans raudience impériale; des versions di- « verses ont été répandues et seront peut-t^tre « arrivées jusqu'à Clermont. Voici lo vrai :
« l'empereur, après quelques paroles flatteuses « adressées à M. de Broglie, lui a dit : J'espère « que votre petit-fils rendra au 2 décembre la « même justice que vous avez rendue au « 18 brumaire. A quoi M. de Broglie a répondu « fort doucement : L'Histoire prononcera, l^iis, « quelques paroles obligeantes ont été adres- « sées à M. Nisard et l'audience a fini en féli- « citant l'Institut des choix honorables par « lesquels il se recrutait. Dans Taudience qui « m'a été ensuite accordée, après quelques « phrases fort bienveillantes qui m'ont été (( adressées, l'empereur a dit qu'il donnait très « volontiers son agrément aux élections que « l'Académie venait de faire. Ces élections « avaient pourtant redoublé les colères des « docteurs de la loi et de la littérature « professionnelle. Maintenant, l'Académie va « reprendre sa tranquille assiette. M, Ponsard « sera reçu dans quelques semaines et les « nouveaux élus seront réservés pour l'hiver « prochain (21 avril 1850). »
La deuxième année scolaire était arrivée à sa fin depuis que Félix Nourrisson enseignait la
philosophie à Clermont. Cette année, il avait clos son cours par une leçon sur la vie future et, avant de Timprimer, communiquait le manuscrit h son conseiller habituel :
« J'ose vous envoyer un bien gros paquet.
C'est ma dernière leçon du cours 1855-1856.
Je vous serais reconnaissant si vous aviez le loisir d'y jeter les yeux et de me la renvoyer avec un grand nombre de coups de crayon, car je me déciderai peut-être à l'imprimer^ (25 octobre 1856). »
Voici l'appréciation de M. de Barante :
« Cette leçon est de tous points digne de « vous, aussi élevée de langage que de sentice ments, aussi philosophique que chrétienne. « Je me trouvais ridicule en l'épluchant mots « par mots. Mais permettez-moi une remarque « qui porte sur l'ensemble et la conception de « ce noble discours. Depuis Platon, combien « de grands esprits se sont escrimés à démonce trer l'immortalité de l'âme! Et pourtant il (( semble que leur éloquence et leur logique « n'ont point amené la conviction générale <( et inébranlable du genre humain et que le
1. Elle fut en effet imprimée sous ce titre : Discours sur la vie future, prononcé le 19 juillet 1856, par M. Nourrisson. Clermont-Ferrand, Thibaud, 1856, in-8%
« combat contre l'incrédulité soit toujours à « recommencer. C'est peut-être qu'il n'y a pas « d'autre preuve à donner, sinon que l'immor- « talité est une conséquence nécessaire de « l'existence de Dieu; qu'elle est insépa- « rable de sa justice; qu'elle est indispen- « sable à l'autorité de la loi morale; en un « mot qu'elle est un besoin impérieux de la « nature humaine. Tout cela n'est pas une « preuve directe; il en résulte seulement qu'il « est impossible ou absurde de soutenir le con- « traire. On peut dire aussi que cette démonsce tration n'est pas autre chose qu'un déve- « loppement d'une conviction instinctive et « intuitive de l'âme humaine, l'exposé d'un « fait interne. Alors se présente la querelle « que Kant a faite aux actions subjectives.
« Démontrer qu'une chose doit être persuade (( tout au plus avec certitude les hommes qui « ont déjà admis tous les antécédents de la « conclusion. Si la planète de M. Leverrier ne « s'était pas trouvée au bout d'un télescope, (c je suppose que même les astronomes seraient « restés dans le doute. La conviction serait « donc de faire passer la question du subjectif « à Tobjectif. Platon avait parlé inutilement*
« L'Evangile et la religion chrétienne n'ont
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« rien démontré; ils ont affirmé; ils ont dit : « cela est. Depuis lors, il n'y a rien à prou- « ver à ceux qui croient à la révélation. Votre « leçon s'adresse à. ceux qui doutent de notre (c religion. Je dirai même qu'il est résulté de (( la parole affirmative et divine une modifica- <( tion de la conscience humaine qui trouble « et intimide les opposants à l'immortalité de « l'âme, qui les contraint à des concessions, à « des aveux incomplets, à des déductions peu « correctes de la raison pure. Ils ont beau « faire, la providence de Dieu, sa justice, la loi « morale et l'immortalité de l'àmc sont des « convictions chrétiennes. Le rationalisme a « besoin de l'appui de la foi ; sans elle, ce qu'il (K dit n'est jamais ni complet ni convaincant. « Vous pensez cela autant que moi et vous « m'excuserez de regretter une belle péroraison « que vous auriez faite mieux que personne.
« J'espère toujours vous voir le 6 du mois pro- « chain et j'ai de la peine à vous pardonner « de ne pas nous avoir donné quelques jours « (28 octobre 1856). »
Félix Nourrisson est d'accord avec son correspondant pour le fond des idées, mais il défend l'indépendance de la philosophie :
« Je vous suis bien reconnaissant de la peine
« que vous avez prise de lire cette leçon, et votre « appréciation me serait extrêmement flatteuse « si je ne devais y voir beaucoup d'indulgence. « Déjà j'ai mis à profit vos trop rares observa- « tions, mais, tout en entrant dans votre pence sée, je n'ai pu refaire la péroraison. Car il « faut bien que, dans mon écrit, on reconnaisse « les paroles que j'ai prononcées, et, en outre, « ainsi que vous l'avez d'ailleurs remarqué vous- « môme, je parle au nom de la philosophie « qui mène à la théologie, je le veux, mais qui « n'y entre pas. Bossuet, dans le Traité de la « Connaissance disait : Ces raisons sont solides « et inébranlables à qui les sait pénétrer ; mais « le chrétien a d'autres raisons qui sont le fon- « dénient de son espérance : c^est la parole de « Dieu et ses promesses immuables. Bossuet « était un évêque. Pensez-vous d ailltîurs que « ce que je dis puisse inspirer le moindre scru- « pule aux théologiens les plus scrupuleux? Je « garde votre lettre comme l'expression la plus « substantielle et la plus concise de tout ce « que Ton peut dire sur cette grande question « de rimmortalité (30 octobre 1856). »