C'est le Tableau de la pensée humaine
« J'ai déjà lu la moitié de votre nouveau « volume et j'y retrouve cette connaissance sûre « et approfondie de toutes les (mots illisibles) de- « la philosophie ainsi qu'une justesse parfaite « dans les appréciations. Si vous aviez conçu « le livre dans son ensemble, il aurait peut « ôtre plus d'unité et la marche progressive de (( la pensée humaine serait plus suivie. Mais « telle n'a pas été votre intention et la division « en leçons a aussi un avantage (2i no- « vembre 1858). »
M. de Barante ne tarda pas à ôtre informé que, grâce à Dieu, M"' Nourrisson était h peu près rétablie. En môme temps, il avait achevé la lecture du Tableau de la pensée humaine :
« Nous avons été fort réjouis des bonnes nonce vellesde madame Nourrisson. C'est un complet (( retour à la santé, mais vous ne m'avez rien « dit de l'enfant; il aura fallu sans doute lui « donner une nourrice.
« Lorsque je vous écrivais il y a quelques « semaines, je n'avais pas encore achevé la « lecture de votre livre. La philosophie mo- « derne est, ainsi que cela devait être, traitée « d'une manière plus complète et plus détaillée « que les anciennes philosophies. Descartes « surtout est analysé mieux que partout ailleurs.
Quand VOUS donnerez une autre édition, il me semble que vous pourrez y joindre un résumé ou plutôt une sorte de catalogue des vérités incontestables que la philosophie a reconnues comme inhérentes h l'esprit de Thomme, qui s'y trouvent à Tétat d'axiomes, confusément d'abord et par instinct, et que les philosophes ( ont constatées par observations psychologiques ou par déduction et démonstration.
N'auriez-vous pas à remarquer quelles sont les vérités qui sont devenues des faits de conscience depuis la révélation évangélique?...
Je souhaite àmadame Nourrisson et à vous une heureuse année. Je reproche à celle qui va finir de vous avoir éloignés de nous (26 décembre 1858). »
Vers la fin de Tannée scolaire, M. Nourrisson faisait part à M. de Baranle de ses observations sur la situation politique et sur les derniers sujets d'étude qui l'avaient occupé :
« Il y a bien longtemps que je me suis donné « l'honneur de vous écrire. Je n'avais, en efl'et, « rien d'intéressani à vous mander. Ce n'est pas « que les événements publics aient manqué, dans « cesderniersmois,degravitéetd'intérètpresque « tragique. Mais quel jugement avoir ou quelles <( conjectures émettre là où rèjjnent l'absolu et
« rimprôvu? Il semble que la paix ait été « accueillie avec un sentiment de satisfaction « général. Cependant, comment parviendra-t-on « à calmer en Italie les passions révolution- « naires qu'on n'y a pas consultées? Les gouver- « nements renversés, puis restaurés, compren- « dront-ils la nécessité de réformes essentielles? « Enfin, comment s'organisera et fonctionnera « cette confédération dont le pape doit avoir la « présidence honoraire? Ce sont là les difficul- « tésquis'offrentnaturellementàtouslcsesprits. « L'Europe paraît inquiète, l'Angleterre jalouse « et inquiète jusqu'àlapusillanimité. Je ne crois « pas, d'ailleurs, que, pour le moment, on ait in- « tention, de part et d'autre, d'aller au-delà des « monts. Je me plais môme à penser que, si la « guerre doit être pour l'humanité un fait aussi « permanent que sa déraison, les longues guerres, « désormais, sont devenues à peu près impos- « sibles.
« J'ai continué les études où vous m'avez « laissé, et, du xvii* siècle, je suis passé au « xvlu^ Plus je m'enfonce dans la considéra- « tion de cette époque pleine du passé et grosse « de l'avenir, plus j'y vérifie les principes et les « propositions de mon livre. Plus je trouve « aussi que 89 n'a été que la proclamation
« et la consécration publique des résultais « déjà acquis, préparés de longue main, et « dont 93 s'est trouvé l'odieuse et sanglante « compromission. 11 me parait même que la (( secte encyclopédique et ce qu'on appelait « en général le parti philosophique a eu plu- « tôt, au xviii® siècle, un rôle de déclamation <( que d'action. Tous les encyclopédistes, y « compris Voltaire, ont bien plus encore subi « et interprété les mœurs de leur temps qu'ils « ne les ont formées. Ils ont mal su ce qu'ils « voulaient et où ils allaient, et Voltaire, notam- « ment, par ses goûts, ses instincts, ses habi- « tudes, tient du fond des entrailles à cette so- « ciété caduque qu'il ébranlait encore. Le (( moment était venu où, comme vous l'avez « justement remarqué, la monarchie allait flé- « chir, sinon succomber, pour n'avoir plus, « contre les attaques, ce bouclier de l'aristocratie « qu'elle s'était appliquée à détruire. 11 y a, ce « me semble, une grande différence à établir « entre l'aristocratie et la féodalité. La ruine de « la féodalité était nécessaire au salut ou, du (( moins, à la prospérité de la monarchie; c'est ce « que démontre en dernier lieu l'histoire de la (( Fronde, dont M. Cousin éclaircit si bien pré- « sentement tous les mystères. Mais il ne
« fallait pas pour cela abolir Tarislocratie.
« Il est probable que votre livre sur Royer- « Collard avance beaucoup. S'il était annoncé, « je ne doute pas qu'il excitât grande impa- « tience... Depuis Franklin, je ne vois pas qu'on « ait vu dans les affaires publiques un homme « plus pratique et un caractère plus consistant.
« Je ne sais pas encore comment se passe- « ront mes vacances. Les nécessités du sevrage, « selon toute apparence, retiendront ma femme « chez son père, h la campagne. Pour moi, peut- « ôtre me permettrai-je quelque excursion, et, « dans ce cas, je passerai certainement par « l'Auvergne, c'est-à-dire par Thiers et par Ba- « ranle (24 juillet 1859). »
M. de Barante accueillit avec joie l'annonce d'une prochaine visite :
« Nous vous remercions de l'espérance que « vous nous donnez, mais nous regrettons que « madame Nourrisson n'ait pas aussi ses va- « cances et qu'elle ne vienne pas revoir ce pays « qui est devenu le sien. Ce sera pour une « autre fois. Il n'appartient pourtant pas h mon « âge de compter sur l'avenir. C'est surtout « quant au chapitre de la politique que le mot « avenir doit être rayé de mon dictionnaire.
a Certes, je no puis pas me flatter de voir se
u débrouiller le chaos où la France et l'Europe « sont tombées. Aucun dénouement ne se laisse « apercevoir. Nous n'avons ni la paix ni la « guerre. Le problème d'une confédération ita- « lienne et du gouvernement des Etats qui la « composeraient semble insoluble. Il faut se « résigner à vivre au jour le jour. Ce n'est pas (( seulement nous autres, individus sans action (( et sans garanties, qui ne prévoyons pas le len- « demain; il n'y a pas dans toute l'Europe « un souverain ou un ministre qui ait une con- (c viction ni une volonté fixe, et l'opinion des (( peuples est encore plus variable. Il faut donc, « lorsqu'on a le goût et l'habitude de donner « un emploi à son intelligence, se rejeter sur « le passé. Mais j'ai peine à croire que le « public français prenne quelque intérêt à « cette Vie de M, Royer-Collai'd dont je m'oc- « cupe. On est devenu indifférent et sceptique '( sur toutes les opinions politiques. On a l'idée « que les uns et les autres parmi les orateurs i< ou les écrivains se sont échauffés sur des « illusions et qu'ils ont été non seulement inu- « tiles, mais nuisibles. J'écris donc par passece temps, sans songer au succès. L'approbation « de quelques amis me suffit. Vous êtes si bieni< veillant que je compte toujours sur la vôtre»
« Vos éloges vont même rdtroactivement re- « trouver ce que je pensais et écrivais il y acin- « quante ans. Je n'ai pas cessé de penser qu'il « y a un rapport nécessaire entre les mœurs, « Tétat social, Topinion publique et la littéra- « ture. On a beaucoup parlé de Tinfluence de <( Voltaire sur sa génération. Elle a influé sur « lui plus qu'il n'a influé sur elle. 11 me semble (( que nous avons quelquefois rappelé le mot « de Montesquieu : M, de Voltaire est P homme « qui a le plus F esprit que tout le monde a,))
« Je me félicite que tel soit le sujet qui vous « occupe. Vous le traiterez d'une manière plus « complète et plus philosophique. Dans les arec ticles historiques que j'ai publiés, ce thème « rerient souvent sous un aspect moins littéraire, « mais plus politique (30 juillet 1859). »
« J'étais bien assuré que vous prendriez part (c à notre malheur. Vous aviez pu connaître et <( apprécier le fils que nous avons perdu. Après « quatre années d'une maladie qui laissait peu « d'espérance, il s'est éteint. Cette triste préce voyance n'a point diminué notre douleur, <( et notre résignation n'en est pas moins « cruelle (17 octobre 1859). »
M. Nourrisson avait pu mettre ses projets à exécution : il avait fait un voyage pendant ses
vacances, on Auvergne probablement, fidèle à rongagement pris, et aussi dans le Nord de ritalie. Puis la rentrée des classes Tavait rappelé à Paris :
« Un de mes premiers soins en arrivant ici « a été de m'acquitter de votre commission « auprès de M. Didier. Je lui ai rappelé les « promesses de M. Villemaîn pour M, Mole, « celles de M. Daremberg pour les Mélanges, « celles de M. Raudrillart pour les Pensées de « M, Filqiielmont, Il a dû se charger lui-même (( de rappeler leurs promesses à ces messieurs.
« Paris est encore fort désert et je n'y ai '( guère, pour ma part, d'autre conversation que « celle de M. Cousin. Il va publier un volume « sur M""® de Longueville et la Fronde et se « montre très impatient de ce que vous écrivez « vous-même sur M. Roy er-Gol lard.
« J'ai repris le cours habituel de mes occu- « pations et aussi de mes travaux personnels.
« Comme fin de vacances et avant de me « replonger dans la philosophie pure, je me « suis cependant permis une excursion à peu (^ près toute littéraire. En passant à Chambéry « polir me rendre à Turin, j'ai eu la curiosité « de visiter les Charmettes. Cette visite a « reporté ma pensée sur Rousseau. Je me suis
« mis à relire ses œuvres et à rédiger quelques « réflexions sur son génie, sur son style, sur « ses doctrines. N'était Téloignement qui nous « sépare, vous n'auriez pas été à Tabri de mes « indiscrétions ; je vous aurais demandé de « vouloir juger ce morceau. Quand on étudie (( le contexte des ouvrages de Rousseau, quelque « eff'ort d'impartialité qu'on s'impose, on arrive « nécessairement, ce semble, à des conclusions « assez sévères. Son caractère, par l'original, « aboutit à la folie ; son style est une musique « composée sur un mode voluptueux ; ses « théories, comme vous l'avez excellemment « remarqué, ne sont que des considérations « géométriques. Votre jugement sur Rousseau, « celui de M. Joubert, me rassurent sur l'opi- « nion assez triste que m'a suggérée cette nonce velle lecture de ses écrits.
« Ces regards sur le passé ne sauraient dis- « traire du présent ; et, quoique toute époque « ait des difficultés à résoudre, il semble que le « moment présent en soit particulièrement « chargé. On imaginerait malaisément, par « exemple, une situation plus complexe que « celle de l'Italie. Comment démêler exactece ment les vœux légitimes des peuples des « suggestions et des intrigues révolutionnaires ?
« A qui n'a d'autres informations que les jource naux, cela est fort malaisé. Ce qui, en tout « cas, me paraît fort douteux, c'est que la « domination autrichienne ait, en aucune « manière, profité à l'Italie. Elle me semble « avoir été, pour la papauté elle-même, une « mauvaise et compromettante influence. Je « me prends encore à regretter mon éloigne- « ment de vous, car votre conversation m'éclair- « cirait bien des doutes (4 novembre 1859). »
Quelques jours après avoir reçu la lettre qui précède, M. deBarante y répondait pour remercier M. Nourrisson de ses démarches près de M. Didier et lui faire part des réflexions que lui avait suggérées la lecture de son jugement sur Rousseau :
« Je vous remercie de la bonté que vous avez ( eue de parler à M. Didier de ces articles de
< journaux promis depuis si longtemps et indéfiniment retardés. Les absents ont tou-
< jours tort, et je trouve assez naturel que les
< directeurs de journaux cèdent aux instances ( des amis qui les pressent chaque jour.
(( Vous voilà donc occupé de Rousseau, et vous
< portez sur lui, avec complète connaissance de
< cause, un jugement qui, ce me semble, est
< assez universellement adopté. 11 n'en était
pas ainsi il y a cinquante ans, et on me jeta fort la pierre lorsque j'en parlai dans les termes que vous voulez bien rappeler. Ce qui serait le plus à propos maintenant serait ( un examen sévère de ses doctrines politiques. ( Il a été le prophète des révolutionnaires et ( son influence a été immense et funeste.
< Aujourd'hui, elle a moins d'action. Ainsi que ( toutes les autres opinions, elle a été amortie
< par rindifférence et le scepticisme. On ne
< sait plus approuver ou blâmer. On attend ( patiemment l'événement pour lui dire que
< c'est lui qui a raison. Cette fois-ci il se fait
< attendre, rien ne se décide, aucune espérance, aucune conjecture n'est possible.
Peuples et rois ne savent ce qu'ils peuvent, ce qu'ils veulent, tout parait impossible, la paix comme la guerre. Le pouvoir absolu est
< tempéré par l'indécision. Je ne conçois pas ( ce que pourrait être un congrès dans de telles
< circonstances. Je suis plus occupé du passé
< que du présent. J'écris sans me presser cette
< Vie politique de M, Royer-Collard dont
< M. Cousin veut bien vous parler, mais je ne
< me sens pas de goût à réveiller le souvenir de K nos vieilles querelles et des vives impressions « que nous avions alors (17 novembre 1859).»