‹ Une carrière universitaire:Chapitre 21 sur 58 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Les affaires d'Italie. — Le professeur. — Leibnitz. — Le prix du Budget à TAcadémie des Sciences Morales et Politiques. — Rapport de M. Damiron sur le concours. — Histoire et philosophie. — Logogriphes spinozistes et hégéliens. — Jugements sur Rousseau. — La philosophie de Leibnitz, — Lettre de M. Villemain. — Lettre de M. Guizot.

Le commencement de Tannée 1860 devait réunir à Paris les deux amis :

« M. Moulin qui est arrivé ici depuis peu, « m'a annoncé que vous ne tarderiez pas vous- « mc^.me à y venir, et M. Cousin, que j'ai eu « l'honneur de voir il y a trois jours, m'a con- (( lirmé cette bonne nouvelle. Vous vous faisiez, « m'a-t-il dit, une obligation de prendre part « aux prochaines élections de l'Académie. Je « me félicite pour ma part de cette circons- « tance qui avance sans doute de quelques « semaines votre installation ici. A moins que « les choses ne changent promptement et beau-

coup, vous y trouverez grande confusion d'idées. La brochure a dérouté Topinion, et, tout en désirant une pacification prochaine, un règlement, s'il se peut, définitif des affaires d'Italie, on ne sait plus de quelle manière il est raisonnable de l'espérer. En somme, la papauté semble fort menacée dans sa puissance temporelle. 11 est vrai qu'elle est habituée à de telles vicissitudes, et c'est surtout de la barque de Pierre qu'il est exact de dire ; fluctuât nec mergittir.

<( Je continue doucement mes études sur le xvm° siècle, dont l'étude sur Rousseau n'était qu'un épisode. Plus j'avance, plus je suis frappé de voir que cette époque, au lieu d'être, comme il semble, la négation de l'âge précédent, en est la conséquence, de môme qu'elle en est la suite. Non seulement Louis XIV a recueilli ce qu'il n'avait pas semé, mais il me paraît, en outre, qu'il a semé ce que le xviu® siècle devait recueillir, l'anarchie. Ce qu'on appelait si bien les ordres de l'Etat, la noblesse, le clergé, le parlement, ont été par lui énervés et brisés. 11 a faussé, en l'exagérant, le principe de la tradition. On dirait vohontiers felix culpa si Je tiers état avait su mieux se conduire et si le règne de l'opinion

228 t'NE CARRIÈRE UNIVERSITAIRE

« s'était trouvé moins orageux. Je ne m'ar- « rête,du reste, à l'histoire des faits qu'autant « que cela m'est nécessaire pour comprendre « l'histoire des idées. La philosophie fran- <( çaise au xviii® siècle est proprement mon « objet. J'arriverai de la sorte à cette période « d'idéologie que vous mentionnez vous-même « dans récrit qui vous occupe maintenant '( (8 janvier 18(50). »

M. de Barante annonçait, en effet, son arrivée à Paris pour l'élection du jeudi 2 février :

« Nous partons dans huit jours et je serai « jeudi, 2 février, à l'élection de l'Académie. « Elle devient de plus en plus un lieu de li- « berté où chacun reste fidèle à ses opinions et « à ses amis, et voilà M. Villemain qui a même « le courage d'imprimer ce qu'il pense. Je n'ai « pas encore sa brochure. J'avance dans la « tâche que je me suis donnée. Cette Vie poli- « tique de M. Roijer-Collard est devenue This- « toire du gouvernement de la Restauration.

« En me reportant à une époque dont j'ai le « vif souvenir, je m'étonne et je m'afflige que « l'opinion française, alors si animée, si libre, « si féconde en talents et en esprits distingués, « soit tombée dans une telle indifférence apa- « thique. Les circonstances graves qui af-

ANNÉE 1860 â2(»

« fligent le présent et menacent l'avenir ne ré- « veillent même pas l'esprit public. Faites de « nous tout ce que vous voudrez, telle est, pour le « moment, la devise du peuple français (28 jan- « vier 1860). »

M. Nourrisson ne parle jamais de ses élèves à M. de Barante. Il ne faut pas, cependant, en tirer la conclusion qu'ils ne tenaient pas une grande place dans son travail et ses préoccupations. Mais l'inévitable monotonie d'une classe subordonnée à un programme, le retour périodique des mêmes développements de vérités mises à la portée d'intelligences novices et ignorantes de la vie, l'étroitesse des limites tracées à la pensée par les contraintes nécessaires d'un enseignement officiel, tout cela n'était guère matière à correspondance entre deux esprits si cultivés, si curieux d'études et d'idées nouvelles. Mais ce n'en était pas moins à la classe, aux élèves que le professeur consacrait les heures laborieuses du jour. Sa manière d'enseigner était cordiale, atreclueuse, empreinte d'une bonhomie propre à tempérer la crainte respectueuse qui, trop souvent, tient le cœur de l'élève éloigné de celui du maître. Dès le début de l'année, entrant en rapport avec de nouveaux élèves^ il

commençait par les inlerroger sur leurs études antérieures, exigeait d'eux des réponses et des définitions exactes, un langage précis. Puis il leur démontrait que toutes ces connaissances plus ou moins approfondies supposaient déjà une connaissance préalable, celle des principes, une science première sans laquelle les autres sciences n'auraient pas de fondements ou seraient purement mécaniques. Une autre classe était consacrée à leur poser des questions auxquelles ils avaient peine à répondre ; et la conclusion de ce nouvel interrogatoire était que ces jeunes gens n'avaient pas encore réfléchi, qu'ils avaient, jusque-là, accepté les idées ambiantes par un aveugle instinct et sur la foi d'autrui ; que, maintenant qu'ils devenaient hommes, ils avaient le devoir de descendre en eux-mômes et de s'en rendre compte. La philosophie devait les guider dans cette investigation ; elle allait poser devant eux et les aider à résoudre les problèmes les plus intéressants et les plus sublimes que puisse agiter la pensée humaine. Enfin, il établissait nettement la distinction entre la théologie et la philosophie pour appuyer ensuite son enseignement sur la seule raison qui conduit à la porte du temple où la théologie fait entrer.

ANNÉE i860 231

Tout son cours se poursuivait ainsi, partagé entre les leçons dont le ton était plutôt familier, et la correction orale des dissertations, où abondaient les conseils utiles pour la conduite de la vie et les observations pratiques. Ensuite venaient les causeries dialoguées ou interrogations par lesquelles le professeur provoquait la réplique, avec une vie, un entrain et même une gaieté qui donnaient de l'attrait aux vérités abstraites et les gravaient dans les mémoires. Rien d'ailleurs, dans sa parole, qui rappelât, même de loin, le pédantisme : une grande simplicité, aucun fatras d'érudition dans Thistoire et Tétude des systèmes philosophiques, nul étalage d'hypothèses brillantes dans Texposé des théories qu'il voulait nettes et précises, telles que peuvent les saisir les jeunes intelligences, mais une grave autorité pour asseoir dans l'esprit de ses élèves les principes fondamentaux qui doivent être la base immuable des croyances et des opinions diverses. Au lycée comme à la faculté, il voulait que son cours fût pratique et fît du bien.

Pendant la dernière année passée à Clermont, M. Nourrisson avait entretenu ses auditeurs de Leibnitz; plus récemment, sa correspondance nous a appris qu'il étudiait encore le philosophe allemand; quand l'Académie des Sciences Mo-

âââ bNÉ CARRIÈRE UNÎVEhSlTÀtRË

raies et Politiques mit au concours, pour le prix du Budget, Laphilosophie de LeièntV^, ce difficile sujet le trouva donc tout préparé. Son mémoire obtint le prix ; ce fut sa première récompense académique, présage heureux du jour où il serait admis à siéger parmi ceux qui les décernent. Elle fut proclamée à la séance publique annuelle du 26 mai 1860. M. Damiron, rapporteur du concours, terminait ainsi Texamen du mémoire présenté par le lauréat :

« Le mémoire n°l doit maintenant êtresuffi- (' samment connu dans son dessein, son esprit, « son économie générale et ses principaux dé vc- « loppements. Mais ce que nous n'avons pu « également faire connaître, ce sont les quali- « tés solides que Fauteur y déploie...

« Nous avons déjà parlé de son application « scrupuleuse à suivre le programme de TAca- « demie, et, sans s'y asservir, aie prendre pour « appui. On ne saurait mettre plus d'intelli- « gence au service de plus de fidélité.

« On a pu aussi entrevoir, dans quelques-unes « de nos appréciations, combien il s'était nourri « et pénétré des pensées de Leibnitz. Mais il « faut, comme nous, l'avoir vu de près et à « Tœuvre pour bien juger de Tétude approfondie a à laquelle il s'est livré et de la connaissance

« approfondie à laquelle il estparvenudece beau « génie philosophique... Ce qui avait(^.téjusque- « là publié de Leibnilz, thèses, articles, frag- « ments, lettres, traités, écrits de toute sorte, « l'auteur du mémoire n*" 1 a tout examiné, « scruté et mis à profit, témoin cette abondance « et même cette surabondance de textes qu'il « rapporte et qu'il |)uise à toutes ces sources « diverses. Aussi peut-on dire qu'avec lui on « connaît Leibnitz par Leibnitz et peut-être « mieux que par Leibnitz; car Leibnilz n'a pas « pris soin de rapprocher, de lier, d'éclairer les « uns par les autres tous ces documents qu'il « nous livre un peu au gré de son génie inces- « samment diverti d'une recherche à une autre « et plus enclin à se répandre sur l'infinie variété « des sujets qui l'attirent qu'à se concentrer en « une unité où tout rentre et se compose; lance dis que son diligent et savant interprète n'a « rien négligé, rien omis pour proposer dans le « meilleur ordre et présenter dans la plus claire « lumière tous les grands points de sa doctrine... « A cette connaissance de Leibnitz, qui, si con- « sommée qu'elle soit, ne suffirait cependant pas « en elle-même, et qui devait ôtre le commen- « cément et non la fin de l'étude historique que « le programme de l'Académie demandait aux

« concurrents, se joignent, chez Tauteur du « mémoire n° 1, une familiarité judicieuse avec « les questions philosophiques, une netteté de « discussion et une sûreté d'appréciation qui « en font un disciple sans doute fort respcc- « tueux de Leibnitz, mais aussi, quand il le « faut, un juge indépendant... »

En môme temps que M. Nourrisson, son ancien condisciple à Stanislas, M. Foucher de Careil, avait déposé un mémoire pour le même concours. Lui aussi eut le prix. Non pas que ce prix fût partagé entre les deux concurrents, car l'Académie spécifia que la récompense accordée à Tun ne diminuerait pas moralement celle que l'autre obtenait. Et, pour qu'il en fût bien ainsi, le ministre alloua un crédit supplémentaire afin que chacun des deuxlauréats eût la somme complète. Il y eut donc, cette année, non un prix partagé, mais, par extraordinaire, deux prix.

Cette même année, a la librairie Didier, M. Nourrisson publia un volume de mélanges dans lequel il réédita, en y ajoutant quelques pièces nouvelles, ses articles de critique insérés dans divers périodiques entre les années 1851 et 1859^ L'introduction de ce volume contient

1. Histoire et philosophie. Etudes accompagnées de pièces inédites : Saint Thomas. Savonarole. Baglivi. Bossuet. M*"" do

une page intéressante, propre à bien faire connaître les tendances générales de Tauteur et malheureusement non moins vraie aujourd'hui qu'hier.

Après avoir constaté le fait d'une renaissance religieuse, M. Nourrisson en recherche les causes et continue :

« Maintenant, qui nourrira cette divine flamme i< Quels sont les souffles contraires qui peuvent « la menacer?

« Qu'on le sache ou qu'on Tignore, il y a, « pour le sentiment religieux, à notre époque, « un double et sérieuxpéril,d'une part dans les « superstitions qui s'organisent obscurément et « poussent des sectes en démence à de fantas- « tiques évocations; d'autre part, dans les doc- « trines positivistes, qui aboutissent, par les « mathématiques, à la négation de tout ce qui « ne tombe point sous les sens. Les âmes ont à « se garder de la contagion des esprits faibles « et du dogmatisme des esprits faux.

« Mais le danger le plus immédiat peut-être

Sévigné. J.-J. Rousseau. Buffon. Les Girondins. Desaix. M. Ozanam. De la règle. De l'àme. De la vie future. De la réflexion. Paris, Didier, 1860, in-12. — En 1863, sous le titre : Portraits et études^ Paris, Didier, in-12, il en publia une nouvelle édition augmentée, à la suite de laquelle il ajouta les articles suivants : les Pères de l'Eglise latine . Descartes. Spinoza.

« pour le sentiment religieux se rencontre pr^- « senlem(»nt dans l'espèce de (lilettnntisme méla- « physique que s'efforcent d'accréditer d'habiles << ot ingénieux rêveurs. Les uns, raffinés de « méthode, les autres, idolâtres d'érudition, se « sont mis à disserter sur la philosophie enruii< nant toute philosophie et à traiter de reli- « gion en ruinant toute religion... Ce leur est « assez de définir Dieu la catégorie de Pidéal^ « d'adresser àce pur abstrait de lyriques prières; « après cela, ils n'ont plus qu'à sourire d'un « Dieu personnel, créateur et providence. On « dirait qu'ils s'inquiètent fort peu d'être com- « pris, pourvu qu'ils étonnent, et qu'ils se « soucient moins de substituer aux ténèbres la i< lumière que d'embrouiller ce qui, jusque-là, « avait paru clair.

i< Les logogriphes spinozistes et hégéliens « qu'ils proposent ne piquent plus, même par « la nouveauté. Et, néanmoins, ils affirment « d'un ton si cavalier, leurs manières sont si « délibérées, ils se savent si bon gré de tout ce « qu'ils écrivent qu'ils imposent à plusieurs et « se leurrent eux-mêmes'. »

A la findu volume, M. Nourrisson réimprima sa

Page 1