CHAPITRE XVII
A la recherche des papiers de Leibnitz. — La bibliothèque de Hanovre. — Première lecture à rAcadéraie des Sciences Morales et Politiques. — Une visite à Hanovre. — Grave préoccupation. — Le discours de réception du P. Lacordaire. — La Vie de Royer- Collard par M. de Barante. — Traité de la nature humaine, — La psychologie et les Droits de l'homme. — Concours à TAcadémie des Sciences Morales sur la psychologie. — Concours sur la philosophie de saint Augustin. — Lettre de M. Victor Cousin.
Le volume sur la philosophie de Leibnitz venait de paraître. Rien ne retenait plus M. Nourrisson à Paris. Comme il en avait annoncé le projet, au commencement du mois de septembre, il partit pour TAUemagne à la recherche des lettres de Leibnitz :
(( Je venais de passer trois années dans un i< commerce assidu avec Leibnitz, interrogeant « avidement sur toutes choses cet incomparable (( penseur, admirant, même lorsqu'il me semu blait s'égarer, les ressources de son génie et
« sa subtilité prestigieuse, goûtant avec lui i< et par lui les délices fortifiantes de la médila- « tion.
« Cette étroite fréquentation de tous les jours « m'avait rendu Leibnitz comme présent. Il « n'était plus, h mes yeux, cet ôtrc abstrait ou « déguisé qu'on appelle un auteur. Ses intimes « pensées m'étaient connues; je les avais vu « naître, se transformer et grandir ; je savais « quels desseins il avait conçus, quelles résolu- « tions il avait formées. Pour moi, désor- « mais, ce n'était pas seulement un sage dont « j'aurais aperçu, dans le lointain des siècles, « l'image glorieuse : c'était un grand homme « qui m'avait honoré de ses leçons, j'ai presque « dit de ses confidences.
« Qu'il me suffise de l'affirmer : loin d'affai- « blir le respect dont me devait pénétrer un « tel esprit, une noble familiarité n'avait fait « que l'accroître. Mais, en m'initiant au secret « de ses doctrines, elle m'avait inspiré en « môme temps une vive curiosité de tout ce qui « touche à sa personne.
« Je résolus donc d'employer mes plus pro- « chains loisirs à visiter les lieux que Leibnitz « avait habités et oii il avait dii laisser quelques « vestiges. C'était me proposer, avec rAllemague
244 UNE CARRIÈHE UMVERSITAIHE
« presque entière k parcourir, Leipzig, Berlin, « Vienne, Dresde pour points principaux, mais « très particulièrement Hanovre. Car ce fut à « Hanovre que s'écoula, dans la solitude d'une « bibliothèque ou Télogante domesticité d'une « cour, la plus grande partie de sa longue et « laborieuse existence^ .»
M. deBarante admirait cet amour de Leibnitz et de la philosophie au moment où de graves inquiétudes préoccupaient les esprits :
« Qui pourrait croire qu'en ce moment, au « milieu des préoccupations politiques, lorsque « l'Europe s'inquiète d'être bientôt en proie aux « révolutions et aux guerres, un philosophe so « met en route pour Berlin et pour Vienne « afin de rechercher des lettres de Leibnitz ? « Assurément, vous entendrez parler de tout « autres choses qui seront plus curieuses et (( vous intéresseront davantage. Ce n'est pas que « sur la rive droite du Bhin comme sur hi « gauche il y ait des décisions prises et des « projets arrêtés. Là-bas, comme chez nous, au- « cune conjecture n est probable et l'avenir <( de demain doit inquiéter l'Allemagne autant « que la France... Vous me parlerez de ce que
Iv Une visile à Hanovre^ pp. 3-6.
« VOUS aurez vu et entendu lorsque vous vicn- « (Irez terminer vos vacances en Auvergne « (11 août 1860).»
Le voyage de Hanovre fut pour M. Nourrisson lin pèlerinage plein d'émotions. Il put, grâce à Tobligeance de M. Schaumann, conservateur de la bibliothèque, examiner les manuscrits de Leibnitz : registres, cahiers, lettres, feuilles volantes, notes de toute forme et de toute dimension, que contiennent à peine de vastes armoires. «C'est d'un regard ému, écrit-il, que, « pendant des heures trop courtes h mon gré, « j'ai parcouru ces feuilles jaunies par le temps, « muets, mais fidèles dépositaires des conceptions « qu'a nourries Tune des plus fortes têtes de Thu- « manité. Je croyais, h les lire, entendre Leib- « nitz me confirmer lui-même, me répéter de « sa propre bouche ce que déjà ses ouvrages « m'avaient appris. Je surprenais les hésitations, « j'assistais au travail de son style et de sa pen- « sée. Enfin, je rencontrais çà et là d'intéres- « santés curiosités ^ »
Parmi ces curiosités, un petit nombre de pièces inédites ou très peu connues, propres à jeter quelque lumière sur la vie du grand