‹ Une carrière universitaire:Chapitre 30 sur 58 · Sur la seconde partie, voir plus haut, p. 263, note · texte numérisé non relu

Sur la seconde partie, voir plus haut, p. 263, note

2. Nous avons vu plus haut, p. 277, que M. Cousin lui avait aussi donné ce conseil.

Malheureusement, une lettre de M. de Barante le contraignit à renoncer à cette espérance :

« Monsieur et ami, il y a longtemps que je « devrais vous avoir remercié du livre que vous « avez eu la bonté de me donner. Je l'ai lu « avec Tattention que demande un tel sujet « traité si h fond et d'une manière si complète : « c'est l'histoire naturelle de l'âme. Jamais le « matérialisme n'avait été si bien combattu. Je « ne m'étonne pas du succès que vous avez « obtenu.

(( J'avais pensé d'abord que je vous dirais ce « que je vous écris. Je comptais être à Paris « pour nos élections. L'hiver était fini et je « n'avais plus peur du voyage; mais j'ai été « repris démon mal habituel, le catarrhe, et j'ai « renoncé au voyage. Donnez-moi de vos nou- « velles, peul-on avoir bonne espérance pour « l'élection? Si les philosophes officiels relisent « votre livre, je pense qu'ils ne vous refuseront « pas leurs suffrages (d2 avril 1865). »

La vacance du siège de M. Saisset s'était longtemps prolongée. Enfin on touchait au terme.

Le 9 avril 1864, avait été lue en séance la lettre par laquelle M. Nourrisson posait sa candidature à la place de M. Saisset. L'élection eut lieu le 6 mai. D'après le vote de la section, TAca-

demie présentait en première ligne, ex aequo MM. Lévêque et Vacherot, en seconde ligne, ex aequo MM. Caro et Nourrisson qui, là comme à Stanislas et sur les bancs de la Sorbonne à Texamen de la licence, se trouvaient encore côte à côte; en troisième ligne, ex aequo MM. Bersot, Lemoine et Waddington. M.

Lévêque fut élu au second tour; M. Vacherot, après lui, resta, pour la prochaine vacance, en bonne situation. Les deux anciens condisciples eurent un nombre de voix égal.

M. . Nourrisson était entré dans la lice ; on l'estimait comme un de ceux que à Tune des prochaines vacances, l'Académie devait acceuillir. Il continua sa vie habituelle, partageant inégalement son temps entre ses travaux personnels et ses élèves qui avaient la meilleure parL Ses vacances se passèrent sans doute en Auvergne, où. Tannée précédente, il n'avait fait qu'une courte apparition troublée par les préoccupations électorales et l'impression hâtive de deux volumes. Puis, la rentrée des lycées l'arracha à sa mère et à M. de Barante qui n'avait pas pu faire, à Paris, son apparition annuelle ; la monotone succession des classes, alternant avec les heures de travail, le reprit dans l'engrenage de la vie journalière. Une étude

approfondie de la vie de Spinoza et de ses théories philosophiques prit une bonne part de son temps. Regardant une école philosophique qui lui semblait dangereuse comme une suite attardée du spinozisme, il voulait la combattre en s'attaquant au maître lui-môme :

« Critiquer les enseignements de Spinoza, ( écrit-il dans la préface de ce nouvel ouvrage ,

< c'est critiquer ces théories mômes qui ne sont ( toutes que des variétés du spinozisme et que

< l'on appellerait bien, en leur appliquant une

< dénomination commune, le naturalisme con- ( temporain. Car, toutes, elles concluent à ( n'admettre d'autre réalité que la nature,

< c'est-à-dire d'autre réalité que l'univers des corps ^ »

Ce paragraphe indique bien l'idée direclrice du livre. A la discussion des théories philosophiques, l'auteur joint, suivant son habitude, une recherche scrupuleuse de toutce qui concerne la vie du philosophe et l'histoire de son livre.

« Monsieur et ami, lui écrivit M. deBarante, « je vous remercie d'avoir bien voulu me donner « votre étude sur Spinoza. Je pense qu'elle a « obtenu le succès qu'elle mérite. Vous avez

1. Spinoza et le naturalisme contemporain. Paris, Didier, 1860, in-12, p. iv.

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« inspirr quelque pitié pour ce fanatique du « néant qui veut un effet sans cause. J'espère « qu'à la prochaine vacance dans l'Académie « des Sciences Morales on vous fera justice « (4 septembre 1866). »

Quelques jours après, une seconde lettre se terminait ainsi :

« Ne viendrez-vous pas faire un petit voyage « dans notre Auvergne? Je ne la quitte guère. « Je suis trop vieux pour les voyages de Paris. « Je ne regrette rien que la conversation de mes « amis et je serais reconnaissant de leur visite « (17 septembre 1866.) »

Jamais plus Félix Nourrisson ne devait revoir, du moins par des lettres nouvelles, ce papier de petit format que l'encre un peu pâle couvrait d'une line écriture, aux lignes droites, aux caractères simples et serrés, h peine tremblés vers la (in de la vie. Jamais plus ces pensées tour à tour élevées ou ingénieuses, mais toujours exemples de recherche», cette pondération dans le conseil et dans les jugements, ce sentiment exquis de la mesure dans Téloge comme dans les amicales critiques, cette urbanité d'un autre Age, celle ailabilité native et sans apprêt. C'est par un appel plein d'angoisse du jeune homme, presque de l'enfant, à l'homme expérimenté et

déjà retiré de la vie active, que s'est ouverte celte correspondance; vingt ans plus tard, elle se clôt par Tappel discret du vieillard, dont, seules, les forces physique sont faibli, à Tami dans la vigueur de Tâge : « Je ne regrette que la conversation de mes amis et je serais reconnaissant de leur visite. » Félix Nourrisson était retenu à Paris par ses devoirs professionnels. Et, d'ailleurs, tant que les ôtres tendrement aimés nous écrivent et font acte de vie, s'ils sont loin de nos yeux, si nous ne voyons pas, sur leur visage qui peu à peu s'éteint, s'agrandir lentement l'ombre de la mort, pourrons-nous jamais croire que le moment approche oii ils vont s'en aller et que le plus récent au revoir, à notre insu, était le dernier adieu ? Le baron de Baranle mourut le 22 novembre 1866, d'une mort simple et chrétienne, dans son château de Barante, au milieu des siens, pleuré de toute une population conquise par la noblesse de son caractère et par le bien qu'avait répandu sa bonté. La douleur de M. Nourrisson fut profonde : il perdait le guide de sa jeunesse, le conseiller de son âge mûr, l'ami de toute sa vie; pour la deuxième fois, il entrait dans un deuil filial.

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