CHAPITRE XXI
La guerre de 1870. — Heures d'angoisse. — La Commune. — Le lycée Napoléon et les barricades. — Première lecture de Tacadémicien à l'Institut, sur Vidée de matière, — Mandé à Versailles. — Fonctions d'inspecteur général. — Suppléé au lycée Napoléon par M. Ollé-Laprune — Hippone. — Le rameau de saint Augustin. — Théories politiques. — V ancienne France et la Révolution, — La souveraineté nationale et la Révolution. — La chaire au Collège de France — Cours, livres et communications. — Trois révolutionnaires : Turgot, Nccker^ Bailly. — Machiavel. — Philosophies de la nature. — Pascal physicien et philosophe. — Défense de Pascal. — Lettre de Cesare Cantù. — Voltaire. — Voltaire et le voltalrianismc. — Rousseau. — Présidence de l'Académie. — Discours à la séance annuelle.
Il est impossible d'écrire la biographie d'un homme né pendant la première moitié du XIX'' siècle sans revivre Teffroyable cauchemar de l'Année terrible. Gomme beaucoup de Parisiens, M. Nourrisson fut surpris à la campagqe par la nouvelle que les portes de Paris allaient être fermées. Aussitôt, par les voies les moins
lentes qu'il put trouver, il se mit en route, pour n'arriver à Tours qu'après le départ du dernier train; l'isolement était fait entre Paris et la province. Après une lutte aussi inutile qu'acharnée contre l'impossible, force fut de se résigner à passer hors Paris le temps du siège. Ce fut la cause d'un chagrin qui dépassa toute mesure et qui, joint aux angoisses patriotiques, fit particulièrement durs ces mois d'attente. « N'aurais-je pas dû, se disait le professeur, surtout en de telles circonstances, être à mon poste, au milieu de mes élèves?» Aussi, dès que l'armistice entr'ouvrit les portes de Paris, il entreprit, à travers les camps et les armées en marche, avec sa femme et ses enfants, un étrange et périlleux voyage, pour envoyer les siens en Auvergne et revenir seul dans la ville 011 la paix n'était pas encore assurée. Peu nombreux furent, cette année-là, les élèves de philosophie au lycée Napoléon; leur professeur n'en fut pas moins exact à se présenter régulièrement aux heures prescrites. Puis, la Commune éclata, le gouvernement se transporta à Versailles; les rues furent fermées par des barricades oii veillaient des gardes nationaux à la mine peu rassurante; M. Nourrisson traversait les barricades pour aller au lycée. Un jour, le
proviseur dut le prier de ne pas revenir. 11 allait non moins régulièrement aux séances de son Académie, et nous voyons, par les comptes rendus, qu'il fit, le 4 mars de cette année, sa première lecture comme académicien sur L'?V/f> de matière.
Sur ces entrefaites, le ministre de Tinstruction publique le manda à Versailles. On pouvait encore, sans trop de difficultés, sortir de Paris. Tout en le maintenant professeur titulaire de la chaire de philosophie au lycée Napoléon, le ministre le chargea pour trois ans des fonctions d'inspecteur général. Gomme suppléant au lycée Napoléon, on lui donna un autre philosophe chrétien de grand cœur et de grand avenir, ami comme lui de Malebranche et de l'Oratoire, et qui, plus lard, en 1898, devait, pendant un temps, hélas! trop court, siéger auprès de lui dans la section de philosophie, à TAcadémie des Sciences Morales, M. Ollé-Laprune. A ses inspections, M. Nourrisson apporta, comme à tout ce qu'il faisait, une extrême conscience. Sachant quelle inlluence ses notes pouvaient avoir parfois sur une carrière, il se préoccupait, avant tout, d'être juste et aussi d'être bon; et, d'ailleurs, la bonté n'est-elle pas, dans une large mesure partie inté-
grante de la justice? Son intérôt se portail surtout spécialement sur les professeurs pauvres, chargés de famille, travaillant obscurément, pour soutenir une existence très modeste, dans les petits collèges de province. Quand la dignité de la vie et la fidélité au devoir professionnel s'alliaient à cette situation pénible, il leur tendait une main secourable, et cherchait, autant qu'il en avait le pouvoir, h rendre leur sort meilleur. Son émotion était grande en face de ces misères cachées et, bien des fois, au retour de ses tournées, il se laissait aller à en parler aux siens dansTintimité du foyer domestique. Mais, quand le devoir et le respect de l'autorité dont on l'avait investi Texigeaient, sa fermeté était inflexible.
Au cours (le son inspection en Algérie, M. Nourrisson visita, avec un pieux respect, le lieu où fut Ilippone, el, en souvenir de saint Augustin, à qui il devait sa plus belle récompense académique et, en partie, son élection à rinstitui, cueillit un rameau d'olivier pour le fixer, comme un e.r-vofo reconnaissant, à la belle gravure (KAry Schefl'er, qui ornait son cabinet de travail.
La guerre de 1870, la chute nouvelle d'un régime, l'incertitude qui, la paix conclue, sub-
sista longtemps encore sur la forme de gouvernement que la France se donnerait, avaient fourni aux penseurs des sujets de méditations et, une fois de plus, appelé leur attention vers ces problèmes nombreux qu'a soulevés la Révolution française et dont, pour la plupart, la solution est encore à trouver. M. Nourrisson, qui avait beaucoup étudié cette période dans ses origines, son histoire, ses effets, devait nécessairement y appliquer son esprit. Gomme résultat de ses réflexions sur ces grands sujets, parut, pendant l'hiver de l'année 1872, une nouvelle édition de son livre intitulé Le xv!!!** siècle et la Révolution française. Des augmentations considérables, le titre de l'ouvrage modifié dans un sens plus large* et, en tôte du volume, une introduction ou exposé de principes qui fut tirée à part sous un titre spécial*^, en font un nouveau livre plus qu'une nouvelle édition. L'auteur en expose lui-même le but et la portée.
« Avant donc d'analyser le drame complexe « qui termine, au xvui" siècle, un long et si glo-
1. V ancienne France et la Révolution, avec une introduction sur La souveraineté nationale. Paris, Didier, 1873, in- 12.
2. La souveraineté' nationale et la Révolution. Paris, Didier, 1872, in-12.
a rieux passé, maisunpasséépuiséetqui laissait, « en somme, plus de place à Tespérance qu'aux « regrets, il m'a paru opportun d'indiquer les « conditions qui pourraient et devraient, h mon « sens, assurer un avenir pour nous toujours « si cruellement incertain. C'est là Tobjet « d'une introduction, qui traite de la souverai- (( neté nationale et de la Révolution ^ »
La théorie exposée dans cette introduction se résume à ceci :
Le centre de la vie des peuples était jadis l'autorité d'où procédait le droit. La Révolution fit du droit le centre d'où il faudrait, dorénavant, que procédât l'autorité. Mais, en substituant à la souveraineté du prince, la souveraineté du droit, elle a eu le tort énorme, source de dangereuses aberrations, de confondre cette souveraineté du droit avec la souveraineté du peuple. Il n'y a, en définitive, d'autre souveraineté que celle du droit. Mais il faut que ce droit s'incarne, car, de môme que la société, le gouvernement est chose naturelle et de fait. Théoriquement, une forme de gouvernement n'est pas meilleure qu'une autre, et, dans le fait, un gouvernement ne doit être, à tout prendre,
1, r. VIII,
que rexprcssioii d'une situation donnée. C'est pourquoi il est criminel et contraire à l'idée de patrie de nourrir ces utopies cosmopolites qui aspirent à réduire en un des peuples de conditions diverses; il est insensé de vouloir, sous prétexte qu'elle rend un peuple fort et puissant, transposer une constitution à un autre peuple qui a d'autres traditions, un autre tempérament et se compose d'éléments différents. Mais, pour qu'un peuple ait le gouvernement adapté à ses intérêts, il faut qu'il abandonne cette idée fausse qui fait d'un gouvernement une conciliation d'opinions : un gouvernement doit être une conciliation d'intérêts. C'estdoncundevoirde mettre un terme à la lutte des intérêts dynastiques, et, en même temps, aux compétitions dont la souveraineté du peuple est le prétexte. Le gouvernement doit être établi par la majorité; non par une majorité numérique et abstraite, mais par une majorité morale et vivante. On constituera cette majorité en divisant le peuple en classes, division d'oii, si elle est bien faite, a toujours dépendu, comme le fait observer Montesquieu, la durée de la démocratie et sa prospérité. La classe diffère de la caste, car la caste est une immo bilisation contre nature de la descendance, tandis que la classe est ouverte et pénétrable à
tous. C'est la démocratie avec une aristocratie. A côté des conditions politiques, certaines conditions morales s'imposent. La principale est qu'il faut reconnaître à la loi une origine divine. La loi, en effet, si on nie ce principe, n'est plus que l'arbitraire ou un conseil in<îfficace, ou une abstraction pliable à tout. Elle n'est plus une obligation, mais un thème à revendications; elle est un droit et non plus un devoir. Or, pour que le droit ne soit pas uniquement le droit du plus fort, il faut que du devoir procède le droit et non du droit le devoir.
(( C'est ainsi seulement qu'en France se réa- « liscront les conséquences légitimes du (( xvin*' siècle et de la Révolution française, <( et qu'en France, au milieu même du contlit <^ interminable des passions humaines, s'éta- « blira l'empire du droit fondé sur l'empire de <( la raison. Le culte du devoir ! là est le point « essentiel, décisif, capital. Ce point négligé, rien « ne vaut, et les politiques n'imagineront ni <^ constitutions ni combinaisons qui nous « j)uissent sauver; ce point obtenu, tout s'en- ( suit, et le reste, république ou monarchie, « n'est que secondaire'. »
Enfin, pour compléter les théories politiques de M. Nourrisson, il faut citer le passage suivant extrait d'un autre de ses écrits :
« Il me semble que j'aime autant que perce sonne la liberté de penser, et qu'autant que « personne je chéris la liberté politique. Gom- « ment, en efl'et, ne pas mettre au-dessus de « toutes choses la vérité et la patrie? Il ne « me paraît pas, néanmoins, que la France de « l'avenir, pour rester la France, doive mentir « à la France du passé en cessant d'être chré- (( tienne *. »
Telles sont les réflexions que suggèrent à l'auteur l'étude du passé et les malheurs que la France venait de traverser. Nous avons, en quelques lignes, analysé ce chapitre de 82 pages nourri de considérations philosophiques et de faits historiques. Dans la préface de la seconde édition d'un ouvrage- qui, par l'idée directrice, se rattache à celui-ci, on voit que le philosophe historien ne se fait par d'illusion sur la popularité de ses doctrines : il adhère aux principes du droit nouveau et reconnaît leurs bienfaits, cela suffit pour déplaire aux idolâtres du passé;