CHAPITRE II
Premières correspondances avec M. de Baranle. — Les deux licences. — M. Victor Cousin. — Vie d\Hudiant. — Enseignement ou magistrature. — Lettre de Frcnléric Ozanam. — Incertitudes. — La chaire de philosophie à Stanislas. — La révolulion de 1848. — Le calme renaît.
Les premières lettres échangées entre M. de Barante et Félix Nourrisson sont datées de l'automne de 1846. Un rendez-vous pris pendant les vacances avait manqué ; rappelé à Paris plus tôt qu'il ne pensait, le jeune professeur écrivait pour exprimer sa reconnaissance et ses regrets. Puis, avec cette belle confiance de la jeunesse, de suite, il ouvrait son cœur :
« L'étude n'est pas un passe-temps de rêveur, mais, puisque Dieu a fait que je ne fusse pas au nombre de ceux qui gagnent leur pain de chaque jour par le travail de leurs mains, il m'a semblé que je ne devais pas moins me fatiguer au ser-
ANNÉES 1846-1849 i
vice d'autrui pour accomplir la loi qui pèse sur tous les hommes et les ennoblit par le châtiment même. J'ai hésité quelque temps entre les diverses carrières qui s'ouvraient devant moi; toutes m'offraient du bien à faire, mais c'était un bien surtout matériel, c'est-à-dire excessivement restreint; j'ai dû suivre l'impulsion secrète qui me domine depuis que je pense à m'appliquer uniquement à la philosophie. Le penchant de ma nature me paraît, du reste, s'accommoder aux besoins de notre époque. Peu d'hommes, en effet, s'occupent de philosophie, et, parmi ceux qui s'en occupent, les uns cherchent seulement à satisfaire une vaine curiosité et n'y trouvent qu'affliction d'esprit, les autres, leur ambition et sont plus malheureux encore ; quelques-uns, et ceux-là sont très rares, comprennent que la philosophie est l'étude de la sagesse. Pour ma part, je croirais fort inutile d'ajouter de nouvelles controverses à celles qui ont déjà troublé le monde, si je n'étais intimement persuadé que le temps est venu d'assurer l'alliance féconde de la philosophie et de la foi que le xvii® siècle avait commencée, que le xv!!!*" siècle est venu intiMTompre (commencement d'octobre 1846). »
Ainsi pensait et écrivait ce jeune homme de
li t'NE CARRIÈRE UNIVERSITAIRE
vingt et un ans. M. de Barante, qui se connaissait en hommes et en caract^res, en fut touché et comprit que, malgré la grande dilTérence des âges, cette précoce maturité rendait lamitié possible et la promettait durable. Il lui répondit :
i< J'ai regretté, Monsieur, de ne pouvoir faire connaissance avec vous, mais j'espère que l'occasion se retrouvera. Le jugement que M. Cousin porte sur vous, ce qu'il m'a dit du succès de vos études m'avait déjà donné le désir de vous voir. Votre lettre ajoute à mon empressement, elle respire des sentiments si élevés, un amour si désintéressé de la science, une telle vocation pour la vraie philosophie, que je serai heureux si, malgré une si grande diiïérence d'âge, il s'établit entre nous quelques rapports. Monsieur voire père a, m'a-t-il dit, le projet de venir habiter sa campagne à un quart de lieue de nous. Vous viendrez sans dout(^ le voir ; cène sera pas un dérangement, car vous aurez à Neyron une solitude sans distraction et tout loisir pour l'étudi* et la méditation. Je voudrais que ce voisinage vous convînt autant qu'à moi (H octobre 18iG). »
Et, quelques mois plus tard : « Lorsque vous « m'écriviez, Monsieur, vous ne saviez pas com-
« bien était proche le malheur dont j'étais « menacé. Je suis certain que vous y prenez « part et que vous ne serez pas surpris si je « diffère de quelque temps le plaisir de vous <( voir. Lorsque j'aurai pu reprendre le train de « la vie, toute occasion qui me rapprochera de « vous sera bien accueillie. Non seulement vos (( affectueuses bontés pour mon petit-fils m'ont « pénétré de reconnaissance, mais je me sens « attaché à vous par vos bonnes et belles qua- « lités (20 janvier 1847). »
Au mois de juillet précédent, Félix Nourrisson avait soutenu avec succès Texamen de la licence es lettres. Sur vingt-huit candidats, onze seulement étaient reçus, appartenant tous, sauf lui, àl'Ecole normale. Ilétait classé le troisième; son ancien camarade et ami, Caro, était le quatrième. Un an plus tard, en 1847, une thèse sur le transport des créances lui assurait le titre de licencié en droite
Le jeune étudiant dut mettre en œuvre une grande force de volonté pour préparer à la fois ses deux licences, écrire une thèse sur le transport des créances, tout en étant, à chaque moment, distrait de ses travaux par des sup-
\ . Du transport des créances, Paris, Lacour, 1847, ift-8*.
16 UNE CARRIERE UMVEIISITAIHE
pléances imprévues. Il dépeint h M. de Raranle sa vie austère pendant la période de son t»xistence qui s'écoula entre la fin de ses études et son admission à Tagrégation.
« Dans les premiers jours de mon arrivée, « j'ai été tellement préoccupé et de telle sorte « que je n'ai pas pu me présentt»r chez M. Couce sin; je n'y suis allé que le 13 octobre. Ma « première visite ayant été infructueuse et la « seconde n'ayant pas mieux réussi, je me suis « déterminé à lui écrire, i.e lendemain, j'ai « reçu de lui quelques mots fort aimables où il « me donnait rendez-vous pour le dimanche « suivant vers une heure. J'ai eu en effet « l'honneur de voir M. Cousin dimanche der- « nier et de lui remettre votre lettre qu'il a « lue immédiatement. Il m'a beaucoup demandé « de vos nouvelles et vous fait dire par moi « mille choses, car il ne pourra vous répondre « que plus tard. Grâce à votre recommanda- « lion, M. Cousin m'a accueilli avec une extrême « bienveillance et m'a assuré que l'année pro- « chaîne il suivrait avec intérêt mes travaux (( pour l'agrégation, encore bien qu'il ne dût pas « présider le concours; il a même daigné me « dire quelques paroles obligeantes sur les leçons [ « que j'ai faites à Stanislas et dont lui avait
« parlé un (le mes élèves; enfin, il a mis à madis- « position ses livres rares et ma permis de le voir « quelquefois. Que désirerdavtintage?etne vous t( dois-je pas, Monsieur, mille remerciements? « Courage, jeuiH>homme,m'aditM. Cousinenme « quittant et en me serrant la main. Courage! — o Oui, il faut en avoir. Si vous saviez. Monsieur, « combien ma vie est pénible et solitaire ! J'habite « au n° 5 de la rue Notre-Dame-des-Champs « (|ui, après avoir été la brasserie Santerre, est « devenu un couvent de Bénédictins, et se trouve « aujourd'hui transformé en collège. Là, retiré « dans ma pauvre cellule, je travaille le plus que « je peux, sans guide, ayant à peine les livres « nécessaires, sans cesse tiraillé par des sup- « pléances, soutenu par la seule pensée que Dieu « et vous veillez sur moi. Mon unique distrac- « tion, qui est grande, est d'aller au moins une « fois la semaine chez M""" la marquise de Mathan . « Et cependant, si ma pensée s'élance parfois au- « delàdes murs que j'habite, je ne la surprends « jamais se mêlant aux amusements du monde, « enivrée de ses joies. Quitter un peu Tenseigne- « mentglacé deslivres, medétacherdemoi-môme « pour écouter des hommes éminents et sérieux, « modifier mes idées par le commerce des idées « d'autrui, ce serait là pour moi beaucoup de
18 UNE CARKIÈHE UNIVERSITAIRE
« bonheur. Quand je serai agrégé, ma vie sera, « je Tespère, moins triste; je prendrai part (( enfin à la vie pratique que j'appelle de tous « mes vœux, car je crains fort que la vie pure- « ment spéculative ne soit qu'un contre-sens... « Un des souvenirs les plus doux de mes va- « cances est, à coup sûr, celui des quelques « jours que j'ai passas à Baranle (Paris, 22 oc- « lobre 1847). »
M. de Barante, comprenant son isolemenl et ses tristesses, y compatissait et Texhortait à lu patience :
« Je me sens beaucoup de reconnaissance pour (( Taccueil que M. Cousin vous a fait, pour Ten- « couragement qu'il vous a donné. Plus j'y « pense, plus je crois que, dans votre disposi- « tion actuelle, vous ne sauriez mieuxfaire que « d'arriver à l'agrégation. Vous envisagez ce (( changement dans votre position de la manière « la plus sensée. Oui, vous avez besoin de la vie « pratique, du commerce des hommes, d'une « certaine connaissance du monde. Le savoir « et la méditation ne conduisent pas, lorsqu'on <( s'y enferme exclusivement, à la connaissance (( du vrai, à l'appréciation juste des choses; on « risque de se fausser l'esprit quand on va soli- « tairement droit devant soi. L'enseignement
ANNÉES d 846-1840 19
< public vous mettra en rapport avec des ( hommes distingués, vous imposera des con- ( ditionsde succès, vous ne jouerez pas sur une ( seule gamme. En attendant, je vous plains de
< cette vie de collège que vous me racontiez et
< que vous exposiez dans votre lettre. C'est un
< peu de patience à avoir. Mais vous pouvez ( échapper parfois à votre clôture. La société ( de M™'' de Mathan vous sera une douce dis- ( traction. Cherchez aussi quelque conversation
< d'homme oii vous trouverez bienveillance et ( sympathie pour la jeunesse. Autrefois, il y
avait (les gens de mérite, de science, d'esprit, qui avaient du loisir, qui se laissaient volontiers déranger par déjeunes amis, qui se plaisaient à les écouter et à les informer. Maintenant, celaest plusrare. Chacun est affairé par sa profession et ses intérêts (27 octobre 1847). » M. Nourrisson père, voyant son fils licencié en droit, en était devenu plus ardent h le pousser vers la magistrature. Ces instances répétécîs devaient de temps à autre faire impression sur celui qui en était Tobjet. Il hésitait parfois, se demandant où était la vérité et si son père n'avait pas raison. On voit cette préoccupation apparaître dans les lettres qu'il écrivit à cette époque. Son ancien maître, son ami, Ozanam,
rencourageait à persévérer dans la carrière universitaire :
« Mon cher ami, vous (Mes bon de vous être
< souvenu de moi au milieu des justes distrac- ( tions des vacances, quand vous auriez droit ( de ne songer qu'à poursuivre les perdrix sur
< vos montagnes. J avais plus besoin que vous ( ne pensiez de cet affectueux souvenir; car la
< Providence vient de me faire passer par une ( de ces épreuves où le cœur est plus sensible ( que jamais aux consolations de l'amitié. Voici ( hier deux mois que mon beau-père, après une ( longue éternelle maladie, nous a été enlevé, ( nous laissant toutes les espérances que peut
< donner une mort chrétienne, mais aussi toute
< la tristesse que donne la mort d'un père très ^ aimé, d'un chef de famille excellent, d'un ( homme de cœur et de bon conseil, si nécessaire à tous les siens en des temps comme ceux-ci. Dieu, qui mesure le venta la brebis tondue, a cependant permis que ma bellemère et ma femme supportassent ce coup avec courage et que leurs santés ne s'en trouvassent pas compromises. Priez pour nous.
« Je comprends vos perplexités et je vois, comme vous, tant d'incertitude dans l'avenir, que je n'oserais vous donner un avis. Mais
« peut-être cette incertitude môme qui menace « h peu près également toutes les professions « est-elle une raison de suivre votre vocation « primitive. Le barreau est-il donc plus sûr que « le professorat? En ce qui touche la philosophie, « le dernier résultat du concours d'agrégation <' doit vous rassurer beaucoup. La commission « n'était pas plus mal composée que d'habitude « et vous avez vu le succès de deux candidats, « Caro et Morin, qui ne cachaient pas leurs <( sentiments catholiques. D'ailleurs, si l'Etat en « venait jamais à professer des doctrines impies, « n'est-ce pas une raison de plus de ne pas « mettre sous le boisseau le peu que nous avons « de lumières chrétiennes.
« Je pense, comme vous, que la métaphysique (( fait plus de révolutions que l'épée, et souvent, « quand il m'arrive de mettre la main sur un « volume de Malebranche ou de Descârtes, je « regrette ces belles études où je trouve plus de (( substance et de nourriture que dans les tract vaux historiques et littéraires. Vous ôtesheu- « reux de pouvoir y consacrer une jeunesse que « rien encore n'a entamée et que Dieu bénira (( si c'est lui que vous voulez servir.
« Adieu, mon cher ami, usezbien de cesder- (( niers jours de repos et, quand le (Jevoir yous
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« ramènera à Paris, tâchez de trouver, au milieu « de vos laborieuses occupations, quelques mo- « ments pour venir voir si les ombrages de Bel- « levue sont aussi frais que ceux de l'Auvergne (( (24 septembre 1848). »
Antérieurement, Félix Nourrisson avait, dans une lettre bien intime, consulté aussi M. de Barante. Je résiste difficilement au désir de reproduire en entier cette lettre dans laquelle l'âme du jeune homme, mise à nu devant son vieil ami, apparaît si pure et si transparente; mais il est évident que, dans la volonté de celui qui écrivait, ces confidences étaient destinées à celui-là seul qui les devait recevoir. Je me contenterai donc de quelques citations discrètes :
« Je vais vous dire tout ce que je pense et tout « ce que j'éprouve; jamais personne ne l'a su. (( Il est bien tard; je suis chez un ami loin de ma « famille; je me suis soustrait à toute influence. « Et cependant, si vous ne me trouviezpas assez « impartial, que voire droite raison et votre in- « flexible bon sens fassent raison des sophismes « de mon cœur. Dimanche, quand je vousrever- <( rai, peut-être aurez-vous eu le temps de pen- « ser un peu à moi; vous me direz alors ce qui « vous paraît le meilleur.
« Dès ma plus tendre enfance, mon esprit « s'est trouvé naturellement porté vers la médi- « tation; considérer la dernière fin des choses « m'a toujours paru un critérium infaillible « pour apprécier leur valeur. »
Ensuite, avecune précision, une finesse d'analyse, une propriété de termes surprenantes à cet i\ge, le jeune homme rend compte de Tétat de son esprit, de la nature de la crise qu'il traverse et continue : si l'homme est aux prises avec ridéal, « il est aussi aux prises avec la réalité; « il a des devoirs à remplir, devoirs souvent « pénibles et obscurs ; il faut payer son tribut à « ce monde, il faut agir; se borner h la spécu- « lation, c'est une sorte de paresse, et la paresse « est un vol. Une piété forte et sincère a sin- « gulièrement développé et fait ressortira mes « yeux la vérité de ces réflexions; de sages « conseils venus de bien haut m'ont aussi sou- « tenu dans cette voie... — Je ne puis rien pour (( vous, mon cher fils, m'a dit souvent la mar- « quise de Mathan, car toutes mes relations sont « rompues et je ne songe plus qu'à bien mourir. « Mais, croyez-moi, entrez de bonne heure dans « la vie pratique; ne vous laissez pas aller aux « rêves de la jeunesse, agissez; vous pouvez « elre utile par un dévouement sincère. — Ces
« nobles paroles ne sont point tombées vaine- « ment de la bouche d'une femme si distinguée « par la piété solide et les qualités éminentes « de son esprit. Elle s'est grandement réjouie « quand elle a su que vous daigniez vous occu- « per de moi...
« Encore un coup, Monsieur, c'est la dernière « fois que je veux vous fatiguer de mes irréso- « lutions; aidez-moi à sortir un peu du vague (( mortel où je gémis. M™*" de Matlian hoche la <( tête; vous-même paraissez douter. Quoi!
(( serait-il vrai que la philosophie ne vaut pas « une heure de peine et cette étude des premiers (( principes qui fait mes délices et que je comp- « tais rattacher par un lien intime à la théo- (( logie ne serait elle qu'un brillant fantôme? « Mon Dieu, mon Dieu, je suis bien tourmenté « et bien agité. J'aurai du moins cherché mes « voies et ne les aurai pas prises au hasard. Je « suis prêt au sacrifice que vous voudrez m'im- « poser (7 septembre 1847). »
Le sacrifice ne lui fut pas demandé; on lui permit de continuer ses études philosophiques. Mais, de même qu'il avait mené de front l'étude du droit et la préparation à la licence es lettres, il dut, sur le conseil de M. de Barante, donner à son père la satisfaction de s'inscrire comn^e
avocat stagiaire à la cour de Paris. Il fit d'ailleurs généreusement les choses, suivit les conférences des avocats, y prit plusieurs fois la parole, mais ne plaida jamais. Une fois cependant, un président de la Cour d'assises le commit d'office. Mais, quand l'avocat improvisé se rendit à la prison pour voir son client malgré lui, un confrère plus expéditif l'avait déjà fait condamner; il ne se plaignit pas.
Après la licence, un arrêté ministériel avait régularisé sa situation en le nommant officiellement professeur suppléant des classes de lettres à Stanislas. En 1848, il devint suppléant de M. Jourdain à la chaire de philosophie, et professeur en titre l'année suivante. Ses débuts dans renseignement de la philosophie lui réservaient une petite déception, facile à prévoir et dont M. de Barante reçut la confidence :
« Les illusions passent vite. Je m'étais figuré, « jeune homme que je suis, qu'on pouvait (' remuer par la philosophie les esprits et les « cœurs. Depuis Pâques, je suis chargé d'une (( division de philosophie à Stanislas et je me « suis convaincu qu'im professeur de philoso- « phie ne peut exercer qu'une très faible (( influence sur ceux qui l'écoutent. I^es hommes (( sont fugitifs et errants hors d'eux-mêmes,
« Je me sens, Monsieur, plein de vigueur, de c< volonté, d'amour de ce qui est bon; la vie est « si courte que je désire ardemment l'employer « d'une manière utile et n'en pas perdre une <( parcelle.
« Oh ! je vous en conjure. Monsieur, vous « qui avez tant d'expérience et h qui Dieu a « départi tant de talent, aidez-moi un peu de « vos conseils. »
Pendant le printemps de Tannée 1848, ses travaux furent interrompus par les troubles de la rue. Plus d'une fois, la pensée lui vint de so retirer dans la ferme de Neyron, pour y attendre le retour du calme en so livrant, dans la paix et la solitude, à des méditations et à des travaux qui ne seraient pas sans utilité pour sim avenir. Mais il ne put, malgré tout, se décider à quitter Paris. Sa correspondance avec M. de Barante, pendant cette période, participe de Tagitation qui régnait dans tous les esprits; elle nous permet de pénétrer dans ses pensées intimes et d'apprécier son précoce esprit d'observation :
« 11 n'y a de sérieux et de viril que l'ambition « d'un petit nombre. Les autres s'agitent, ac- (( teurs inhabiles, sur une scène improvisée. (( Jamais on ne vit un pareil déchaînement de « langues. Les clubs se multiplient, les ora-
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« teiirs inondent les clubs, et toutes ces exis- « tences flottent au hasard, semblables à des « propositions qui ne concluent pas. Encore si « de ce chaos devait sortir une société nouvelle, (( forte, régénérée; si le règne de Dieu devait « recevoir de là quelque avancement et la fra- « ternité s'établir plus large et plus pénétrante (( dans notre belle France, on se consolerait des « maux qu'il faut endurer! C'est le vœu de « toutes les âmes honnêtes. Cependant, tout est « en proie et les institutions n'ont rien de si « inviolable qui ne soit brisé par l'arbitraire « des vainqueurs du jour (10 avril 1848). »
« La journée de jeudi, célébrée partout « comme pleine d'enthousiasme, a été, selon (( moi, une preuve irrésistible de l'abattement (( des esprits. Dès sept heures du malin, j'étais « sous les armes avec ma légion; rien de plus (( morne que notre défihî ; quelques cris pousse ses par quelques jeunes gens, cet élan ins- (( tinctif qu'éprouvent toujours les masses par « le contact, l'appareil banal des fêtes offi (( cielles, voilà tout. Au reste, aucune confiance (( dans l'avenir, aucunejoie sincère dans le pré- « sent; partout la crainte. Aujourd'hui se font « les élections; on embrigade les votes et il n'y « a pas moins de vingt ouvriers sur les listes
« qui ont le plus do chance. Je suis bien tenté <i d'aller en Auvergne chercher le calme pour le « travail qui est devenu impossible à Paris, .le « ne me sens plus la moindre velléité de me « présenter au concours pour une chaire de « philosophie (23 avril 1848). »
« Vous justifiez d'une si bonne manière et « avec tant d'indulgence mon séjour à Paris « que j'aurais mauvaise grâce à vouloir m'excu- « ser... D'ailleurs, je pense comme vous qu<* (( mon esprit aurait peu de part au calme que « trouveraient mes sens dans l'absence du « tumulte et des émotions violentes. Ici, du « moins, la curiosité est satisfaite et, si le travail « solitaire est devenu impossible, en revanche « on peut y acquérir quelque connaissance des « hommes et des choses. Cette connaissance « toutefois est si triste et l'arbitraire si odieux « que, malgré mes eCforts pour m'élever à la (( hauteur d'une froide et impartiale raison, jo « me surprends dans un état d'émotion perpé- « tuelle... Cependant, où allons-nous? L'amour « sincère que j'ai pour ma patrie m'empêche de « croire qu'elle marche à sa dc'cadence.
« ... La lecture des Considérations sur la Revo- (( lution française m'a causé un véritable plai- « sir; le caractère de M, Necker y est présenté
« SOUS un si beau jour qu'on regrette de n'avoir « pas connu plus tôt un homme de tant de vertu « et de talent. Je lis et je relis un petit abrégé « de M. Mignet sur la Révolution française.
« C'est un cadre bien conçu, où les idées géné- « raies sont présentées avec une remarquable « netteté. Je reviens aussi très souvent et avec « un goût extrême à votre Tableau de la lit té- « rature française au xvin® siècle^ et il me « paraît à moi aussi très difficile que notre sol (( tant de fois remué puisse désormais prendre « quelque consistance. De plus, lorsque je con- « sidère la mappemonde et que j'y vois cer- (( taines parties du globe subdivisées à l'infini, « exubérantes de population dans leurs étroites « limites, tandis que d'autres parties immenses « sont à peine habitées et cultivées, je me (( prends à croire que, tôt ou tard, il se fera « une diffusion et un rayonnement, et que « l'Amérique, l'Afrique et l'Océanie auront leur « histoire comme l'Asie et l'Europe ont la « leur. Ce sont là, du reste, je l'avoue, des con- « sidérations bien générales et c'est chercher « bien loin les causes de nos malheurs. »
« ... M""" de Mathan est partie pour ses terres « depuis environ deux mois, et je serais bien u isolé sans l'affectueuse bienveillance de M"'*' de
30 UNE CARHlÈUi: LNIVEHSITAIRE
« Nervo, qui m'a permis d'aller souvent la (( voir (19 juin 1848). »
Le calme était enfin revenu et le jeune professeur avait repris ses travaux :
(( Vos lettres sont toujours pour moi si pré- « cieuses et j'y trouve de si bonnes inspirations « que je suis profondément touché chaque fois « que vous me faites l'honneur de m'écrire.
« Dans l'isolement où je vis, il m'est doux de « quitter l'enseignement des livres pour écouter « une parole alfectueuse et pleine d'autorité. « J'ai repris depuis quelque temps mes livres « et n'en suis plus séparé par les troubles de « la rue. Au dehors, en effet, tout est calme, « comme aux meilleurs jours ; TAssemblée « seule s'agite sans résultat. Je ne sais si je me « trompe, mais j'ai peu de foi dans laconstitu- « tion qu'elle nous prépare. La France ne Tac- « ceptera évidemment que sous bénéfice d'in- « ventaire et les événements ultérieurs pourront « la modifier, sinon la mettre à néant. L'opi- « nion, un instant réduite au silence parla cote- « rie du National^ commence de nouveau à se « manifester. La question italienne préoccupe « tous les esprits et l'on redoute une guerre « européenne. Du reste, il n'y a encore sur toutes « choses qu'une désolante incertitude, et Tigno-
(^ rance des affaires n'est guère moins grande « ici qu'en province. Paris enterre ses morts et « les funérailles y succèdent aux funérailles... « Je vais assez souvent à Enghien et M™*" de Nervo « m'y reçoit toujours avec la bonté la plus « obligeante (11 août 1848). »
« Unde mes premiers soins en arrivant à Paris « a été de m'acquitter des commissions que « vous m'aviez confiées. J'ai remis à personne « toutes les lettres spécialement désignées par « vous et sais allé à Enghien porter à M™* de « Nervo celles qui lui étaient adressées. C'était « pour moi tout plaisir; on voyait encore sur « cette délicieuse campagne d' Enghien comme « un dernier rayon de l'été... Ce n'est pas que « Paris soit fort agité; au contraire, jamais je « ne l'ai vu plus calme et plus discipliné, « mais il est à craindre que l'élection du pré- « sident n'y fasse naître de nouveaux troubles.
(( ... M. de Lamartine et sa lyre sont allés « de nouveau charmer les oreilles des Mâcon- (( nais; une foule de députés demandent et ob- « tiennent des congés et M. Ledru-Rollin lui- « même a commencé dans les provinces un « voyage qui n'est pas sans péril. Je ne vous « parle pas de Raspail, cette plate contrefaçon « des révolutionnaires hideux. Quant à M. Ca-
32 UNE CARRIÈRE L'MVERSITAIRK
vaignac, il tient à la Chambre et à Thôtel de la rue de Varenne Tattitude que vous savez et paraît s'entendre à merveille avec le président de l'Assemblée. M. Marrast a donné dernièrement un grand dîner au nouvel archevêque et y a convié tout ce qu'il y avait de prêtres, d'évêques et d'hommes attaches au parti religieux dans la Chambre. M. de Montalembert lui-même se trouvait là, côte à cote avec l'ancien rédacteur en chef du National^ qui, Tannée dernière, l'avait si injurieusemeut traité à cause de son magnifique discours. Il y a eu dans cette réunion une telle cordialité qu'en sortant M. (]a vaignac assurait qu'il aurait pour lui tout le clergé de France.
M. Cavaignac est bien heureux d'être sûr de quelque chose. Autour de moi on n'est sûr de rien et on ne croit à rien. On répète ce qu'aurait dit dernièrement M. deMetternich à quelqu'un qui l'interrogeait sur ses prévisions que, pour croire, il faut savoir (30 octobre (1848). »