CHAPITRE III
Débuts dans la presse. — Projets de thèses. — La loi Falloux. — Admissibilité à l'agrégation. — Premiers projets de travaux. — Paris. — Encore la magistrature. — Direction des études au collège Stanislas. — La contrainte des programmes. — Proudhon et Hegel. — Lettre du P. Gratry sur la philosophie. — L'agrégation. — Rapport de Victor Cousin sur le concours. — Lettre de Frédéric Ozanam.
Félix Nourrisson ne restait pas simple spectateur des événements. Il entrait dans la lutte et s'essayait à écrire dans les journaux :
« Vousavcz dû recevoir dernièrement quelques « lignes écrites par moi dans FEi^e non- « velle^ journal dirigé par de fort honnêtes « gens de ma connaissance, mais avec lesquels (( je suis en grand dissentiment politique.
« Aussi l'article a-t-il été écourté et altéré. « Heureusement, le meilleur en est resté, c'est- « à-dire la citation... Ici, tous les yeux sont « fixés sur l'Italie et on se demande si le pape
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« sera rétabli sur son siège par les troupes « autrichiennes. La Providence a tellement « embrouillé l'écheveau de nos destinées que « les faibles et les inexpérimentés comme moi « ont fini depuis longtemps par n'y rien coince prendre. On s'en tient aux principes et cela « sauve (28 février i 849) . »
« Mon attention se trouve en ce moment « distraite par des études programmatiques qui « doivent me conduire au prochain concours « d'agrégation de philosophie. J'ai pris le « parti de me présenter cette année à ce « concours, et c'est dans cette intention que je « me suis fait recevoir dernièrement bachelier « es sciences... Je suis résolu à prendre l'année « prochaine le grade de docteur, et à me mettre « ainsi en mesure d'obtenir quelque chaire « ou quelque suppléance de faculté. J'en- « trevois déjà le sujet de mes thèses ; si rien « ne modifie mes idées, je me propose d'exa- « miner la valeur des Economiques de Xénoce phon et des Economiques d'Aristote à un « point de vue philosophique, politique et litce téraire. Donnez-moi, s'il vous plaît, votre avis ce sur tout cela (19 juin 1849). »
ce Si j'avais pu éprouver quelque hésitation à ce partir pour TAuvergne, vos obligeantes pa-
« rôles m'y auraient pleinement déterminé, car « la pensée d'être admis quelquefois auprès de <( vous sera, comme toujours, un des charmes « les plus séduisants de mes vacances J'esporc « pouvoir dans quelques jours quitter Paris.
« Vous connaissez les occupations qui m'y re- « tiennent. Les compositions (du concours d'agré- « gation) sont terminées et demain commencent « les épreuves orales. Je viens d'apprendre que (( je suis au nombre des candidats heureux qui « sont admis à cette seconde série d'épreuves, « encore que j'aie singulièrement mécontenté (( mes juges en développant, dans une disserta- (( tion qui avait pour sujet Du devoir du bonheur^ « cette parole de l'Evangile : Celui qui cherche « son dme la perdra^ et celui qui lu perd à « cause de moi la trouvera. C'est pourquoi je « compte moins que jamais obtenir le titre « d'agrégé et ne parle qu'à vous de ce con- « cours.
« Il paraît que le projet de M. Falloux pasce sera d'emblée. Je trouve pour ma part qu'il « affaiblit beaucoup trop et qu'il réduit presque « il néant les garanties de capacité. L'Université « proprement dite se montre grandement émue « et crie à la trahison ; les inspecteurs et les « recteurs repoussent avec colère la supréma-
« lie possible et môme probable des membres « de rinslruction privée, et le gros des profes- « seurs croit déjà voir les religieux de toute « robe venir lui enlever le monopole de Tédu- « cation. D'autre pari, chose bizarre et qui <« parait une pure comédie, les feuilles qui « représentent l'opinion du clergé tonnent « contre M. Falloux et lui reprochent avec « amertume d'avoir déserté la cause de la reli- « gion etderEglise. Comme toujours, les par- «• tis extrêmes sont mécontents, et, comme lou- « jours aussi à notre époque, cette question « vaste et fondamentale de l'instruction puu blique se résout en une question étroite et « mesquine d'intérêts privés (26 août 1849). »
Les prévisions du candidat ne s'égaraient pas. L'oral ne lui fut pas favorable. Mais, quoi qu'il eût, dans sa dissertation, commenta un texte de l'Evangile — qui, il faut bien le reconnaître, n'était pas là à sa place — il avait été classé le troisième à l'écrit.
Déjà, par des projets qu'il devait ensuite abandonner, mais où s'affirment les tendances de son esprit et où on voit poindre le germe d'une partie de ses œuvres futures, le jeune homme se formait à penser et h écrire. Sa méthode historique reposa plus tard surTobser-
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vation des faits associée à la recherche de leurs causes morales et de leurs conséquences, avec des conclusions pratiques comme but. On le voit, dès cette époque, appliquer cette méthode aux choses de son temps et la formuler nettement en exposant à M. de Barante le plan d'un livre en préparation :
« J'ai suspendu la rédaction de mon travail (' et me conforme de tous points à vos avis.
a Plus je réfléchis et plus j'éprouve le besoin « de réfléchir... Il n'y a, pour la France (( comme pour toute société, que trois états pos- « sibles : être stationnaire, être en décadence, « être en progrès. Ma raison se refuse à admettre « le premier état ; je nie le second autant par « sentiment que par système ; il me reste à « prouver le troisième et toute mon argumen- « tation repose sur l'histoire de l'esprit humain « manifestée dans Thistoirc des faits. » Puis, après avoir établi que la désorganisation et la pénurie actuelles ne sont pas les symptômes assurés d'une décadence, il continue ainsi : «Ma « thèse une foi posée, sinon avec succès, du « moins avec candeur, jo m'efl'orce de démontrer « que le progrès doit consister précisément « dans l'abolition de l'égoïsme (12 avril 1849). »
A ce moment aussi apparaît son amour
pour la vie de Paris, malgré risolement dont il souH're : « Les hommes de talent et desavoir « ont porte close et ne souiïrent pas que leur « temps soit gaspillé sans profit par de jeunes « hommes ignorés. Cette situation, du reste, est « plus supportable à Paris que partout ailleurs: « les musées, les bibliothèques, les monuments « offrent quelque compensation, et il n'y a pas . « jusqu^à lair qu'on respire qui n'apporte un « supplément d'activité (19 juin 1849). On « aura beau dire, tant que Paris continuera h « être le centre de toutes choses, chacun aimera « fort h y vivre dix mois de l'année, et les « plus habiles à s'y fixer et à s'y maintenir « seront réputés les plus heureux (H no- « vembre 1849). »
Cette idée, qui devait dominer une partie de sa vie, en explique bien des irrésolutions apparentes.
A la suite du demi-échec à l'agrégation, le père de M. Nourrisson redoubla d'efforts pour le déterminer à entrer dans la magistrature.
Des amis haut placés, des compatriotes dont il fallait accepter la protection pendant qu'ils étaient en situation de l'accorder, car, à ces moments troublés, les hommes politiques étaient vite usés, avaient réussi à faire nommer
Félix Nourrisson substitut à Cusset. M. de Barante intervint près du père et obtint que Ton attendrait, pour prendre une résolution définitive, le résultat du prochain concours d'agrégation. Le jeune professeur se remit donc à Toeuvre. Sa vie était des plus laborieuses, car jamais ses devoirs professionnels ne furent négligés pour la préparation des examens.
En 1848, M. Goschler, directeur du collège, faisant appel à son dévouement, lui avait demandé de se charger, tout en conservant la classe de philosophie, de la direction des études et de la surveillance active de toutes les classes, « afin de maintenir tout le monde en haleine et de voir chaque élève toutes les semaines ». Il se préparait ainsi, au milieu d'occupations absorbantes et multiples, à lutter contre des rivaux qui, appartenant presque tous à l'Ecole normale, n'avaient, sous la direction des maîtres les plus éminents, d'autre souci que leur examen.
En même temps, la contrainte des programmes commençait à lui peser ; son esprit se sentait peu à Taise dans ces limites étroites. Nous trouvons la vive expression de cette souffrance dans SOS lettres à M. de Barante :
^< Je vis aussi un peu pour le prochain concours
iO t'NE CARRIÈRK UNIVERSITAIRE
« d'agr(5gation, où j(» désirerais fléchir la sévérité « de M. Cousin. II y a dans la préparation qui « m'est imposée quelques grandes et belles « questions qu'il serait intéressant d approfon- « dir et que le programme ordonne d'effleurer; « il y en a une foule d'autres, stériles et sco- (i laires, auxquelles on est tenu de consacrer «. un temps précieux, de t'ile sorte qu'on est <( obligé de négliger ce qu'on aime et de culti- « ver ce qu'on dédaigne. Je m'en afl'ranchis « quelquefois en attendant que je sois libre « pour toujours (16 novembre 1849). »
<( Je brûle de répandre mon encre pour la « bonne cause et de défendre cet opprimé « qu'on appelle le bon sens ; je serais, je crois, « un féal chevalier, sinon un chevalier redou- « table, mais je trouve la veillée des armes un « peu longue ; on exige de nous dans les con- « cours je ne sais quelle froideur doctorale qui u ne va pas à un âge où il faut bien aimer « quelque chose, et, pour ma part, je ne puis « comprendre qu'on parle du beau, du vrai et « du juste comme on parlerait d'algèbre ou « de chimie. Eu présence de ces idées, je me « sens tout ému et l'agitation de mon cœur « passe irrésistiblement dans ma parole. »
Quoiqu'il n'y soitplus question de la contrainte
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des programmes, je poursuivrai un peu plus loin cette citation, car elle nous montre bien quelles étaient, dès cette époque, les tendances d'esprit du jeune philosophe :
« Que je partage votre sentiment sur la rhé- « torique et la logique et que vous en parlez « avec une admirable justesse! En vérité, les (( hommes qui font de ces instruments un si « pernicieux emploi ne sont forts que de la fai- « blesse publique. Ils le reconnaissent implici- « tement, et M. Proudhon a laissé échapper « quelque part ce précieux aveu : La dialectique « ni' enivrait; im certain fanatisme^ particulier « aux logiciens^ ni' était monté au cerveau. On « croirait lire un chapitre des Animaux peinte « par eux-mêmes. Il n'y a pas jusqu'à, Hegel, « le maître de ces messieurs, et dont le galima- « tias métaphysique ne sera jamais surpassé, (( qui n'ait ou parfaite conscience de son rôle de « sophiste, et c'est avec surprise que je trou- « vais dernièrement dans ses œuvres les paroles « suivantes : Du moment que chacun raisonne (( sur les lois^ celles-ci perdent leur force,, et,, là « ou règne la moralité,, il n'y a plus de morale (( publique. Un y a plus rien qui ait une valeur « immédiate^ on ne prétend plus reconnaître que « ce qu'on a compris. Du reste, les logiciens à
« tout rompre et les penseurs emmiellés « n'émeuvent déjà plus les passions, et il semble « que la mémorable prophétie de Bossuet est « prête à s'accomplir : Je prévois^ disait ce « grand homme dans ses derniers jours, que les « esprits forts pourront être décrédités non par >c aucune horreur de leurs sentiments^ mais parce « qiion tiendra tout dans l'indifférence^ hors le « plaisir et les affaires. N'est-ce pas Charlemagne « versant des larmes à la vue des barques de « quelques pirates normands (7 janvier 1850)?»
Cet esprit ardent aspirait au moment où il aurait toute liberté de rechercher la vérité pour la faire connaître et la faire aimer; les pures logomachies lui étaient odieuses ; disciple en cela du P. Gratry, qui ne se lassait pas de l'exhorter à fuir le « philosophique pur», à pratiquer une philosophie chrétienne, agissante, qui conduise directement k Dieu :
« Quant à vous, mon bien cher ami, sursum y< corda! Allez au sommet des vérités; allez au « mysticisme chrétien, pratique et spéculatif. « N'oubliez aucun de mes conseils, qui viennent < d'une grande expérience et d'une grande « estime pour vous. »
Vers la même époque, lo P. Gratry lui écrivait cette autre lettre :
« Cher ami, vous m'avez écrit une petite « lettre qui a du poids, et beaucoup. Aussi veuil- « lez bien croire que je ne la perds pas de vue. « J'y ai mis trois pains à cacheter et Tai inter- « calée dans un de mes manuscrits, où je la « retrouverai en son temps.
« Je ne désire rien tant, cher ami, que de « vous voir percer la coquille du philosophique « pur. Notez que chaque chose a son attraction « et comme sa force d'inertie. Un physicien est <( et reste physicien, et le devient de plus en « plus; de même un algébriste; de même un « maître d'écriture; il devient maître d'écriture « de plus en plus exclusivement : or, je vous (( assure que le philosophique pur est de même (( rien de plus difficile que de le percer, de « l'ouvrir vers la poésie, vers l'amour, vers le « mysticisme, vers le dogme. Aussi votre percée « sur le mysticisme chrétien, qui est excellente, (( est l'une des choses qui m'aient fait le plus de « plaisir depuis longtems. Insistez dans cette « voie : que ce soit de cœur, de pratique et « d'amour, et vous vivrez, et vous grandirez, « au lieu de vous étouffer, de vous atténuer « avec M. Cousin, et do vous raccornir comme (c tout autre professeur de philosophie.
« Ces jours derniers j'ai passé deux journées
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< de suite dans ma chambre, tout seul, sans
< sortir môme pour dîner. J'ai un peu médité
< de cœur. Le soir entre six et sept heures
< j'ai été frappé d'une image assez vive du philosophique pur, fût-il en possession de toute
< la vérité. C'était une imperturbable lumière ( et sérénité du tems, par un vent du nord
< désagréablement froid. Vous comprenez. (]e ( ciel sans nul nuage, C(»tte lumière du soir ( régulièrement classée par leintes, la lune ( énorme se levant derrière le Panthéon, sym- ( bole exquis de la philosophie purement ( humaine, vide comme elle, ce froid sous la ( lumière, cette aride et insupportable pous- ( sière continuellement soulevée et lancée aux
< yeux par le vent, tout cela me rappelait le mot de Pascal : la vérité sans la charité n'est pas Dieu, mais elle n'est qu'une idole (16 septembre 1851). »
Au mois d'août de Tannée 1850, M. Félix Nourrisson soutint, de la manière la plus brillante, les épreuves de l'agrégation. Il fut reçu le premier. Voici comment M. Cousin, président du jury, s'exprimait dans son rapport au ministre de l'instruction publique :
« L'épreuve de la composition est celle que « les candidats ont le plus honorablement sou-
« tenue. Le premier rang a été obtenu par (( M. Nourrisson chargé de renseignement de la « philosophie au collège Stanislas.
« Dans l'argumentation, M. Nourrisson s'est « maintenu à la première place.
(( M. Nourrisson a encore été le premier dans (( l'épreuve de la leçon.
« Ces divers résultats comparés mettaient hors « ligne M. Nourrisson. Vous le voyez, monsieur « le Ministre, les honneurs de ce concours appar- « tiennent à M. Nourrisson. Nous vous le présence tons comme étant déjà un vrai professeur par « Texcellence de ses principes, par la maturité H précoce de son esprit et de sa parole... Je « prends la liberté de vous soumettre les deux (( compositions de M. Nourrisson. Celle qui con- « tient une analyse et une appréciation de la « méthode de Bacon et de la méthode de Des- « cartes n'est pas indigne d'cHre lue par vous, et, « si elle était publiée dans le Journal de tins- « truction publique^ malgré les imperfections (( inévitables, elle témoignerait des fortes études « que suppose une telle improvisation et des « travaux que l'Université exige de ses jeunes (( maîtres avant de les appeler à la magistrature « de l'enseignement philosophique. »
Ce qui dut être au jeune agrégé plus doux en-
core que le succès, ce furent les témoignages d'estime et d'affection qu'il reçut à cette occasion, spécialement de ses anciens maîtres, l'abbé Gratry et Ozanam. Celui-ci, plus au courant que les autres, grâce à sa situation de professeur ii la Sorbonne, lui écrivait de Saint-Gildas-de- Rhuys, où il passait ses vacances :
(( Mon cher ami, c'est avec beaucoup de joie « que j'apprends votre succès. Quoique bien « loin de vous, je suivais d'un œil inquiet la « lutte où je vous voyais engagé, et j'avais écrit « h mon ancien maître, M. Noirot, dans les « termes les plus pressants. Mais je sais maintece nant que vous n'aviez pas besoin d'appui et que « l'éclat de vos épreuves a dépassé la mesure « ordinaire de ces concours. Jouissez, mon cher « ami, d'un triomphe que votre modestie porte « si bien : puisse cet encouragement donné au « travail de vos jeunes années vous affermir « dans votre vocation et dans la ferme volonté « où vous êtes de servir Dieu par la science.
« 11 m'en coûte beaucoup de n'être point « parmi ceux qui ont pu vous serrer la main « au sortir du combat. Cependant, je n'habite « point en pays perdu pour la philosophie. Les « rochers où je passe mon temps à contempler « l'immensité de la mer, pendant que ma femme
« et ma fille prennent le bain, sont bien les « mômes que foula votre Abélard. Mais j'y « trouve le repos qu'il n y connut point. L'air pur « qu'onyrespiremefortificetmasanté,àlaquelle « vous avez la complaisance de vous intéresser, « semble se rétablir complètement. J'en aurai « d'autant plus de joie si elle me permet de tra- « vailler un peu avec vous cet hiver. Je crains « par moments que vos nouvelles grandeurs ne « vous fassent exiler de Paris pendant quelques « années. Cependant, je conserve une meilleure « espérance, et je compte bien que, tôt ou tard, « la divine Providence nous rapprochera (6 sep- « tembre 1850). »
M. de Barante attendait avec un vif intérêt le résultat de l'épreuve. Rien de ce qui concernait son jeune ami ne pouvait le laisser indifférent, et lui-même apportait au succès de l'examen un intérêt tout personnel. N'avait-il pas, en effet, obtenu de M. Nourrisson père que, de l'issue de ce concours, dépendrait, pour le fils, le choix défmitif d'une carrière. « Je pense, écrivait-il au nouvel agrégé, après lui avoir exprimé toute sa joie, je pense qu'il ne sera plus question de la magistrature. »