‹ Une carrière universitaire:Chapitre 8 sur 58 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Mort du père de Félix Nourrisson. — Lettre de Frédéric Ozanam. — Lettre du P. (iratry. — Nouveaux sujets de thèses. — Le coup d'Etat du 2 décembre. — Préparation au doctorat.

Il ne devait plus, en effet, être question de la magistrature : quelques mois après le succès à l'agrégation, au printemps de Tannée 1851, M. Nourrisson père mourut après une assez longue maladie. Son fils était près de lui à ses derniers moments; par quelques mots qu'il adressa à M. de Barante nous pouvons entrevoir quelles furent les dernières préoccupations du mourant :

<( Mon père, dont la tendresse pour moi vous (( était connue, voyait en vous mon vrai pro- « lecteur, et ses souffrances et son délire n'ont « pu faire qu'il ne m'ait parlé avec reconnais-

« sance de rintérôt que vous prenez à ma carte rière (31 mars 1851). »

M. de Baranto, en ce moment à Paris, lui avait déjà écrit, l'entretenant dans des termes propres à le toucher de ce père qu'il avait connu :

« Nous avons reçu hier votre lettre. Le mal- ( heur qui vient de vous frapper nous afflige ( sensiblement. Je connaissais M. votre père; ( vous aviez été un motif de rapprochement ( entre nous et j'avais appris à connaître

< toutes ses bonnes et aimables qualités. Il ( vous aimait avec une tendresse qui me tou- ( chait. La dernière fois que je suis allé à

< Thiers, je n'avais pu le voir et j'avais conçu

< de tristes pensées d'après les détails que

< m'avait confiés M"*'' votre mère. Elle doit être

< fort accablée et va se trouver bien seule ( dans le monde. La piété lui donnera le courage et remplira sa vie (28 mars 1851). »

A l'ami, Frédéric Ozanam offrait comme consolation, avec toutes les tendresses d'un cœur aimant, les hautes pensées de la foi chrétienne :

« Mon cher et malheureux ami, j'apprends « avec une profonde douleur le coup dont « vous êtes frappé. Mais celui qui vous frappe

« est aussi un père, et, s'il vous retire pour « un temps une personne si aimée, c'est vers « lui qu'il la rappelle, c'est une meilleure « vie qu'il lui donne, il met cette, ûmo bien- « aimée dans un lieu d'où elle ne commu- « niquera que plus étroitement avec vous.

« Votre vocation vous fixait ici, bien loin <t de M. votre père, et toute sa tendresse ne « pouvait rien contre cette distance : il ne « vous voyait pas, il ne vous suivait pas, (( il n'apprenait que deux jours après toutes « vos peines, vos joies et le besoin que vous « aviez de lui. Maintenant qu'il est dans le « lien des esprits^ il est avec « le vôtre, il « vous assiste ù toute heure, et que de fois « une bonne inspiration viendra vous avertir « qu'il est h vos côtés ! Non, mon cher ami, « ne disons pas que nous les avons perdus « ces morts chéris : jamais ils m\ furent plus « près de nous, plus en mesure de nous « comprendre, de nous éclairer, de nous sou- « tenir!

« Ah! j'ai connu cette douleur. Moi aussi « une lettre me rappela un jour auprès de « mon pauvre père mourant. Plus à plaindre « que vous, j'arrivai trop lard; je ne reçus ni « sa bénédiction, ni son dernier soupir. Cepen-

dant, j'ai aussi éprouvé la douceur de vivre ( avec lui par la pensée. Voici quatorze ans, ( cher ami, que je ne Tai plus dans ce monde ( visible. Mais accoulumons-nous à habiter le ( monde invisible où est notre patrie. Dieu y

< réside. Mais il voit que malgré Tattrait infini ( qu'il devrait avoir pour nos âmes, il ne

< suffit pas, lui seul, a nous détacher de la

< terre. Voilà pourquoi il rassemble successi- ( vement autour de lui tous ceux que nous ( aimons le plus, afin qu'à leur suite nos ( cœurs prennent l'habitude d'aller à lui. Gou-

< rage donc, cher ami; courage pour M"* votre ( mère qui a besoin de votre appui ; courage ( pour vous qui avez de grands et hono- ( râbles devoirs; courage pour vos amis qui ( ont mis en vous leur espérance. Que Notre- ( Seigneur crucifié vous assiste; lui aussi, sur ( cette croix, a voulu paraître séparé de son ( père, quand il lui cria : « Mon père, pour- ( quoi m'avez-vous abandonné? » 11 comprend

< aussi le cri de votre affliction, il vous bénit,

< parce que vous êtes bon et malheureux. A ( ces deux titres, vous êtes puissant auprès de

lui, priez pour moi.

« Donnez-moi bientôt de vos nouvelles

(2 avril 1851). »

voir M. Cousin pour rentretenir de son avenir universitaire, et surtout des divers projets de thèses, non encore arrêtés, qui flottaient dans son esprit :

<c J'ai vu M. Cousin, qui m'a reçu avec une « afl*abilité charmante et ma chargé de toutes « ses amitiés pour vous. Il m'a dit avoir fort « contribué à ma nomination de titulaire, et « demandé avec instance, mais vainement, à « M. le Ministre, que mes compositions fussent <' imprimées. Enfin, nous avons beaucoup causé *i de mes sujets de thèses et je dois le revoir « quand mes idées sur ce point seront arrêtées. u On a tellement exploré l'histoire depuis « trente années qu'il ne reste presque rien de o nouveau à dire, et, d'autre part, ce n'est pas *f sans péril qu'on aborde les problèmes de pure « métaphysique. La philosophie conduit vite à « la théologie, et, bientôt, la raison se trouvant « aux prises avec la foi, on tombe dans les o embarras et les délicatesses. Il faudra pour- « tant choisir. Ces travaux du doctorat, qui (( m'assujettissent encore à la discipline scoi( laire, permettent à ma pensée d'acquérir la « consistance qu'exige la vraie publicité. Aussi o je me contente maintenant de consigner dans <' des notes mes pensées propres et remets à

ANNÉES 1850-18o2 55

« plus tard leur rédaction. Je connais ici trop peu « de monde pour trouver âmes soirées des dis- « tractions profitables; je vais les employer à « traduire une brochure allemande dont le titre (( m'a séduit : Der Atheismiis in der Politik des « Zeitahers... (28 octobre 1850). »

Deux mois après, les sujets de thèses étaient arrêtés :

« J'ai décidément choisi un sujet de thèse « française : la Philosophie de Bossiiet, et y tra- (( vaille avec une certaine ardeur. Il y aura, je (( crois, avantage à lier commerce avec une « intelligence qui fut si grande dans un siècle « si grand. Afin de me pénétrer des sentiments « de cette époque, je me suis mis à relire les (( Mémoires de Saint-Simon. Quel esprit cha- / « grin, infatué et curieux!... Je vous remercie « de vos excellents conseils; il est, en effet, de (( la dernière importance de donner de la suite « à ses occupations. Aussi je regarde mes tra- (( vaux préparatoires au doctorat comme la clô- « ture d'études générales un peu discursives; i< une fois docteur, il faudra mo «spécialiser». (( M. Cousin, que j'ai Thonneur de voir quel- « quefois, attend avec impatience \otve Histoire (( delà Convention; sa conversation est vrai- « jnent pleine de charme et intéressante. Je

« suis aussi entré en connaissance avec M. Gar- « nier, qui avait été un de mes juges et dont « j'ai reçu le plus gracieux accueil (25 dé- « cembre 1850). »

Le projet de Félix Nourrisson fut complètement approuvé par M. de Barante :

« La philosophie de Bossuet est un beau « sujet de thèse ; il est le prince du sens com- « mun. Nul n'a moins subi le joug des principes « absolus et exclusifs et n'a mieux compris « comment, dans la conduite de la vie, dans les « conclusions pratiques, la tâche de la vertu « et de l'intelligence consiste à faire route « entre des principes vrais et parfois opposés. « Il y a dans le Traité du libre arbitre un pas- « sage qui me semble l'épigraphe de la « philosophie de Bossuet : La jyremière règle « de notre logique^ c'est qu'il ne faut jamais « abandonner les vérités une fois connues^ « quelque difficulté qui survienne quand on « veut les concilier^ mais qu'il faut^ au con- « traire^ pour ainsi parler^ tenir toujours forte- « ment les deux bouts de la chaîne^ quoiqu'on « ne voie pas toujours le milieu par où Ven- « chainement se continue. Voilà encore un « autre passage caractéristique : Outre nos « idées claires et distinctes^ il y en a de cou-

« fuses et de générales qui ne laissent pas de ren- « fermer des vérités si essentielles qu'on renée r- « serait tout en les niant (5 février 1851). »

En réponse à cette lettre, Félix Nourrisson expose le plan complet du travail qu'il prépare :

« Je suis bien heureux de ce que vous avez (( bien voulu médire touchant Bossuet et le plan « que j'avais conçu reçoit par là une complète « confirmation, car je me propose de montrer « dans une série de chapitres comment ce génie « tempérant a su éviter les excès : dans la mé- « thode, au raisonnement allier Texpérience; « dansTétude de rhomme, tenir compteà lafois « de Tàme et du corps ; dans l'analyse de la sen- « sibilité, marcher entre Epicure et Zenon ; dans u la question de la liberté, faire route entre « Pélasge et Port-Royal; dans la théorie des « idées, ne donner entièrement les mains ni à (( Arnauld ni à Malebranche ; dans la théodicée, « concilier Texistence du mal et de la Provi- « dence ; enfin, contre lesfaux mystiques, sauve- « garder la personnalité humaine, et, contre « les libertins, venger Dieu. Théologien avant « tout, il accorde cependant la raison et la foi ; « homme pratique, il fait bon marché du pur (( philosophique et apprend ù démêler l'idéal

58 UNE CARRIÈRE l'NlVERSITAlRE

« d'avec les chimères. La phrase tirée du Libre « arbitre est certainement l'épigraphe de sa « philosophie, la seconde n'est pas moins remar- « quable.

« Vous avez dû recevoir quelques lignes sur « la morale qui sont la reproduction d'un article « publié par moi dans le Journal de Finstruc- « tion publique. Je compte y insérer prochaine- « ment un autre fragment inédit et un peu plus « considérable : c'est un petit traité des causes, « à l'usage du dauphin, où éclate toute la diffé- « rence des temps anciens et des temps nou- « veaux, de la métaphysique et de l'Evangile « (26 février 1851). »

C'est à cette thèse, interrompue par son deuil, que Félix Nourrisson se remit avec ardeur, aussitôt rentré à Paris. Le 26 octobre 1851, il écrivait : « Je poursuis mes travaux, autant « que le permettent les leçons qu'il faut donner « pour vivre, et j'en suis décidément arrivé à « mon chapitre de conclusions sur Bossuet. Il « me faudra ensuite rédiger ma thèse latine, « revoirie tout, et trouver un libraire avec qui « je puisse m'entendre. »

Nous sommes au mois d'octobre de l'année 1851. 11 est naturel qu'aux préoccupations d'études et d'avenir le jeune professeur ait mêlé

les inquiétudes que lui inspirait la situation politique de la France. Déjà, le 28 octobre 1850, il écrivait, non sans clairvoyance : « 11 me « semble que Tembrouillement politique ne fait « que s'accroître et qu'une épée finira par tran- « cher le nœud, faute d'une main qui le sache (( délier. » Et, dans la lettre déjà citée du 26 octobre 1851 : « J'ai bien garde de vous parce 1er de politique. J'ignore le premier mot de (( la situation. Il me semble que tout est chaos « et que l'esprit de Dieu Hotte seul sur les « eaux. » lin mois plus tard, le 26 novembre : « Paris s'attend tous les jours à quelque coup « d'éclat. 11 semble, d'ailleurs, que les choses se « passent uniquement entre le Président et « l'Assemblée, tant la population est calme et « patiente malgré ses appréhensions. »

Félix Nourrisson n'approuva pas le coup d'Etat du 2 décembre ; cet acte d'autorité répugnait à son libéralisme. Il ne put cependant se dissimuler son universelle popularité, et, avec ime grande sûreté de jugement, rendit compte à M. de Barante de l'état des esprits au lendemain de cette journée :

« Apres le 2 décembre je ne vous ai plus (c attendu ici. Que vous dire sur cette triste « journée que vous ne sachiez déjà? Le peuple

00 UNE CAKRIÈRK UNIVERSITAIHE

« n'est point métaphysicien : souvent il a « méprisé les lois eu les violant; celte fois (( il les a méprisées en les laissant violer. (( Quelques jeunes gens, quelques hommes (( ardents du parti républicain ont seuls pris « les armes et se sont fait impitoyablement t\i- (( sillor ; avec eux, beaucoup de curieux ont péri « sur les boulevards; le Gouvernement actuel a « voulu avoir et a eu un' baptême de sang.

« Depuis lors, Paris est dans le calme de la ler- « reur. Néanmoins, il faut Tavouor, Timmense « majorité bénit ce régime ; si les paysans « voient dans Napoléon la hausse des grains, « les boutiquiers y voient la reprise du com- « merce; les peureux se félicitent d'être quittes « à si bon marché des horreurs imminentes « de 1852 ; beaucoup sont comme toujours « pour le fait accompli ; les fortes têtes pro- (( clament qu'on doit soutenir et consolider ce « qui est; enfin, les médiocrités ambitieuses « rôvent un empire avec duchés, sénatoreries, (( pensions et tout le clinquant d'une aristocra- « tie improvisée. 11 ne reste plus aux hommes « intelligents et moraux que la protestation (( illusoire de l'abstention ou d'un vote.négalif; « la France, oublieuse (relle-môme et de « ses véritables intérêts, s'écrie que tout est

ANNÉES 18uO-I8o2 61

« sauvé, fors l'honneur (21 décembre 1851). »

M. de Barante répondit :

« Vous avez fort bien deviné, Monsieur, que « je renoncerais au voyage de Paris. Je n'aime « point les conversations inutiles ni les mu- (( tuelles condoléances. Le provisoire qui vient « de finir n'est pas regrettable. D'ailleurs il « avait fait son temps et se détraquait. La Ré- « publique n'aurait pas abdiqué de son plein « gré, il fallait un coup de main pour la mettre « à bas. Cette vaste conspiration, ce réseau de « sociétés secrètes qui n'attendaient que le « signal pour saccager, incendier et massacrer, « appelaient une répression énergique et telle « qu'un gouvernement légal et régulier ne pouce vait l'employer. On peut remarquer encore « que nous voilà à une étape nouvelle sur la « route des révolutions et que, n'étant nulle- « ment prêts pour le di'noucment, nous élions « condamnés à un autre provisoire. Certes, « les gens qui viennent de l'installer sont tout « ce qui en écarte l'idée de durée. La France « n'est pas encore assez abaissée pour ne pas (( prétendre à un autre honneur et à une autre (( félicité que de ne plus avoir peur des bri- « gands. Je crois qu'elle ne tardera pas à vou- « loir que son gouvernement compte avec elle

62 tNE CARRIÈRE UNIVERSITAIRE

(( et lui donne la stabilité, le bon ordre et la « prospérité qui ne sont pas compatibles avec « le pouvoir absolu. En attendant, notre pays « d'Auvergne est parfaitement calme et n'a eu « que le mal de la peur. Thiers est dans la « joie d'être délivrée de ses rouges (28 dé- « cembre 1851). »

Au milieu de ces agitations, Félix Nourrisson n'en avait pas moins continué la rédaction de sa thèse latine sur les idées dans Platon et de sa thèse française sur Bossuot. Ce dont M. de Barante le félicite :

« Tout en étant convaincu du caractère révo- « lutionnaire et provisoire de la situation « actuelle, je ne prévois nullement quand et « comment elle finira... Je pense qu'il faut faire « provision de patience... V^ous n'avcv. rion de c< mieux à faire que de chercher dans Platon la « règle de votre vie de citoyen, et de conti- « nuer votre travail sur Bossuet. Cette philo- « Sophie ne sera pas plus en faveur que les « autres et il semble que P Univers est bien près « d'excommunier ce Père de l'Eglise commegalli- « can. Je viens de lire un livre intitulé Ins fi lit fions « liturgiques , qui est curieux comme intolérance « et adoration du moyen âge. L'ignorance uni- « verselle et la soumission aveugle à l'Eglise

« entièrement subordonnée à la puissance pon- « tificale sont glorifiées au-delà de M. de Maistre. « Toutes les opinions sont malades d'exagéra- « lion; elles se consolent ainsi de leur impuis- « sance (23 février 1852). »

CILVPITRE V

Le cours de M. Jules Simon est suspendu. — L'Université et le nouveau régime. — Impression des thèses de doctorat. — Vacance de la chaire de logique au lycée Louis-le-(irand. — Brillante soutenance. — Philosophie de Bossuet. — Qiiid Plato de ideis senserit, — Lettre de l'abbé Perreyve. — Lettre de M. (iuizot. — Lettre de M. de Montalembert. — Lettre du P. Gratry. — La chaire du lycée Louis-le-Grand.

En préparant ses thèses, Félix Nourrisson cherchait à ne pas se laisser oublier. Décide h rester à Paris, dont le mouvement intellectuel et les relations scientifiques lui semblaient indispensables, il demandait, dans un lycée de Paris, une chaire à laquelle lui donnaient droit son brillant succès h l'examen d'agrégation et le prochain doctorat. Mais, conséquence imprévue du coup d'Etat, son avenir, avec celui de l'Université elle-même, se trouva tout à coup menacé :

« M. Jules Simon s'est fait suspendre par

« une leçon d'ouverture théâtrale et peut-être « un peu puérile où il avait provoqué, de la « part de ses jeunes auditeurs, les cris de : « vive la République ! Cet accident, dont il a « été délibéré au Conseil des ministres, a achevé « d'aigrir le pouvoir contre TUniversité, qui se « trouve, en ce moment, très menacée. On parle « de supprimer purement et simplement le « ministre et le ministère de Tinstruction pu- «. blique, pour faire de Tun un modeste direc- « teur et de l'autre un annexe du ministère de « rintérieur. M. Fortoul lui-même, que nous « avons vu au jour de Tan et qui me parait « être la doublure de M. Carnot, ne nous a pas « dissimulé ses appréhensions. L'Université a « contre elle une ligue formidable. D'abord, les « généraux qui entourent le Président et qui « n'aiment pas la discussion; ensuite, la partie « ignorante et tracassière du clergé, mais « considérable par le nombre, que représente « le journal f Univers^ enfin la magistrature, « M. Portalis, par exemple, M. Troplong, K M. Mesnard, et, qui le croirait, jusqu'à M M. Rouher. On ignore ce qui sortira de ce « mouvement. La philosophie est d'ailleurs plus « en péril que tout le reste et il est décidé que « le concours d'agrégation n'aura pas lieu cette

« année. J'ai vu M. Cousin qui est fort triste « de tout ce qui se passe et qui me répète qu'il (( est dans son tombeau; je lui ai lu une grande « partie de votre lettre qu'il a grandement (( approuvée. Il vous fait toutes ses amitiés, « mais il me charge de vous dire que, selon (( lui, le régime actuel peut durer longtemps, « parce principe de mécanique que la réaction « est égale en durée à l'action. Or, la Révolu- « tion de février,, contre laquelle on réagit, a « duré quatre ans (18 janvier 1852). »

Un mois plus tard, les thèses étaient achevées et les craintes dissipées :

« Tout le monde lit ici avec grand intérêt « votre notice sur M. de Saint-Priest ; elle a (( eu presque la portée d'un événement poli- « tique. Je suis aux mains des imprimeurs.

« Ma thèse latine, que j'ai faite la plus courte « possible, va être tirée et j'en suis à la « quatorzième feuille de la thèse française, « qui aura environ dix-huit feuilles, c'est-k- (( dire près de 300 pages in-8'*. J'éprouve un « véritable serrement de cœur à me voir ainsi « imprimé en grand pour la première fois. Je « vais être jugé sévèrement peut-être et il me (( semble, en revoyant les épreuves, que j'ai « parlé bien faiblement de Bossuet. Cet écrit,

« qui ne me conduira certainement à aucune u espèce de gloire, me conduira, j'espère, au « doctorat, et le doctorat à une position meii- « ieure. La soutenance aura lieu avant Pâques, « de telle sorte que je serai à même de pro- (( fiter des éventualités qui pourront s'ouvrir à « la suite de la nouvelle loi sur l'organisation « de l'enseignement que l'on nous promet pour (( le P"" avril. Il est bruit parmi nos amis de la « diminution des classes supérieures des col- « lèges et de l'augmentation des chaires de « faculté. Vous connaissez ma répugnance « invincible à quitter Paris, mais, si l'on m'of- (( frait une chaire de faculté en province, «je me sentirais presque ébranlé (22 fé- « vrier 1852). »

La création des nouvelles chaires de faculté fut ajournée. Mais M. Valette, professeur de philosophie au lycée Louis-le-Grand, ayant été appelé aux fonctions de chef de cabinet du roi Jérôme, sa place devint vacante. M. Nourrisson posa sa candidature, comptant beaucoup, pour Tappuyer, sur le succès de sa prochaine soutenance au doctorat. Ses thèses avaient été distribuées au commencement du mois de mars 1852 ; il les soutint le 24 du même mois, quelques jours après son camarade et ami Louis

Lescœur. Le jury était composé de MM. Le Clerc, Cousin, Saint-Marc Girardin, Damiron, Garnier, Ozanam, Saisset, tous hommes déjà illustres ou h la veille de Tôtrc. La thèse latine était intitulée : Quid Plato de ideis senserit^ ; la thèse française : Essai sur la philosophie de Bossue t^.

Le Jonrnal général de r instruction puldique et des cultes, dsius son numéro du 10 avril 1852, rend compte ainsi qu'il suit de cette brillante soutenance :

« La thèse latine est, dans sa concision et sa « correction élégante, le véritable modèle de la (( thèse. Elle a valu à son auteur les éloges « unanimes du grave jury réuni pour en entendre « le développement. Ce n'est pas qu'elle n'ait (( donné lieu à de nombreuses objections, h de « pressantes attaques. Elle a subi le sort de la « théorie môme de Platon sur les idées qui n'a (( pas cessé, depuis Aristote, d'être un sujet perce pétuel de controverses. M. Nourrisson a maince tenu, avec les meilleurs témoignages, que les (( idées platoniciennes sont en Dieu et non pas « hors de Dieu, et il a porté dans le débat, par-

ie Quid Plato de ideis senserit. Lutetiae, Ladrange, 1852, in-8«.

2. Essai sur la philosophie de Bossuet, avec des fragments inédits. Paris, Ladrange, 1852, m-8».

« fois animé, toutes les qualités d'un professeur « déjà exj)(»rimenté : une exposition brillante, « Tordre, Télévation du langage, la clarté dans « des questions tellement abstraites qu'on au- « rait pu l'y croire impossible.

« La thèse française a été plutôt l'occasion « d'éloges de la part de chacun des juges que « d'une controverse (suit l'analyse étendue du « volume)... Dans la discussion de cette thèse, « où quelques critiques de détail disparaissaient « sous la constance de l'éloge, M. Nourrisson « a apporté toutes les qualités que nous signa- « lions déjà : la clarté, la distinction, la noblesse « du langage inspirée par un haut sentiment « moral. 11 a été déclaré digne du grade de doc- « teur à l'unanimité. »

L'abbé Perrey ve, qui avait assisté au triomphe de son maître, faisait part de sa joie à Frédéric Ozanam, retenu par sa santé loin du jury où il avait été appelé à siéger :

(( M. Nourrisson a subi sa thèse; elle est belle « et forte. Elle a pour titre : Essai sur la phi- « losophie (le Rossuei ^s,vec les fragments inédits « que nous avons choisis et trouvés, l'année « dernière, au séminaire de Meaux. L'événement « a eu son importance; il a été curieux de voir « MM. Cousin et Saisset, forcés d'admirer la

« théologie catholique revêtue d'une belle robe « philosophique et s'incliner devant la foi, pasv( sant maîtresse et reine, appuyée sur une '< droite raison. L'effet a été des plus heureux « (22 avril 1852).»

En même temps, l'auteur recevait, des lecteurs de son livre, les témoignages les plus flatteurs : M. Guizot lui écrivait que, rentré à Paris, il serait heureux de causer de Bossuet avec lui, « car, ajoutait-iUje recherche curieusement tout « ce qui se rattache à Bossuet que personne n'ad- « mire plus que moi ».

M. de Montalembert le louait aussi, mais avec les réserves auxquelles on devait s'attendre :

« Le nom de Bossuet exerce sur moi trop « d'attrait pour que je n'aie pas cherché et trouvé « le loisir de lire les pages que vous lui avez « consacrées. Je vous félicite bien sincèrement (( des dispositions respectueuses et conciliantes « que vous apportez à l'étude des doctrines phi- (( losophiques de cet homme incomparable. Je (( ne puis vous dissimuler que je ne partage pas « vos opinions sur la supériorité que vous assi- « gnez au xvii" siècle vis-à-vis du moyen âge, « ni sur la sorte d'égalité que vous semblez « établir entre la philosophie et la religion. Mais,

sur la plupart des autres points auxquels vous avez touché, je suis heureux de me sentir d'accord avec vous et je vous remercie cordialement d'avoir pensé à m'envoyer un volume qui m'a appris en même temps à apprécier votre consciencieux talent et k découvrir dans Bossuet des beautés qui m'avaient échappé. »

Usant des privilèges du maître, aux éloges le P. Gratrymêle les sages conseils :

« Honneur à vous, cher ami. Je saisies détails « et j'en suis fier. Je n'ai pas encore lu tout « votre Bossuet, mais beaucoup et attentive- « ment. Je suis tout à fait content. Vous vous « êtes imprégné de Bossuet à fond. Vous le citez, « l'imitez, l'employez, le déduisez, le filez. Toute « la thèse est bossuétienne. Vous avez fait là « un exercice de style excellent. Bien entendu « que ce ne doit pas être votre dernier style, « ceci étant une imitation trop ex professa. Mais « vous y faites preuve de grandes ressources, « vous pouvez et devez arriver à un très beau « style, plein, profond, clair comme du vin, « simple, sans trace de mauvais goût, classique « et digne de figurer dans un siècle convenable, « tel que celui que nous espérons. Je suis très « heureux de ce résultat, survenant surtout après

è UNE CARRIÈRE UXiVfeRÔlTAlRÊ

le résultat de lathèse de Lescœur, où je trouve aussi un mérite de style et une possibilité d'avenir qui me charme...

« Un certain marquis de Belle val, homme de bien et de cœur, consacre sa fortune à fonder une grande revue. Il m'a écrit. Suivez cette affaire. Voyez-le de ma part, si vous voulez. : On donne son adresse chez M. Lecoffre, rue f du Vieux-Colombier, 29.

c( Ecrivez-moi donc des détails sur Hegel et « sur mille autres choses. »

11 semble bien que Félix Nourrisson avait alors les titres requis pour obtenir la chaire qu'il sollicitait à Louis-le-Grand.

M. de Barante, qui aurait bien voulu l'y aider, craignait de le compromettre en cherchant à le servir :

« J'ai pensé que, dans le triste bouleverse- « ment de l'instruction publique, vous pource riez rencontrer une bonne chance. Cet acte (' de pouvoir absolu, destiné uniquement à « frapper des hommes dont la France s'honore « et qui sont depuis longtemps de mes amis, « sera peut-ôtre par hasard une occasion de « mettre à la place qui lui est due le mérite « encore trop peu connu. Je voudrais vous y « aider. Si j'étais h Paris, je m'informerais des

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« portes où il est à propos de frapper et je vous « guiderais dans vos démarches, en me gar- « dant bien de paraître, car je dois ôtre un « funeste patron en ce moment ; mais je ne « vois pas que nous puissions partir avant « quinze jours. Allez voir M. Bellaguet et pre- « nez ses bons avis. Je lui écrirai demain pour « savoir de lui en quelle disposition seraient « pour une recommandation de moi M. Nisard, « M. Giraud et M. Saint-Marc-Girardin. 11 me « dira aussi quelle influence ils ont sur de « telles nominations. Soyez assez bon pour dire « à M. Cousin ce qu'il sait bien, c'est que, de « tous les actes étranges que je vois apparaître « chaque matin, celui qui le bannit de l'ins- « truction publique est un de ceux auxquels je « m'accoutume le moins (16 mars 1852). »

M. Nourrisson ne trouva pas chez le ministre ni dans les bureaux Taccueil qu'il espérait :

« Il y a déjà plusieurs jours que je voulais « vous mander le succès de ma soutenance qui « a été te. que je pouvais le désirer. Car j'ai « été reçu docteur à Tunanimité, avec éloges de « mes juges et applaudissements de Tauditoire. « Mais j'ai passé mon temps à détourner un « coup inattendu qui allait m'etre porté. Au « lieu de me nommer à Louis-le-Grand, qui est

« bien vacant, le ministre et le chef du per- « sonnel s'étaient mis en tête de m'envoyer au « collège de Poitiers, à la suite de mon docto- « rat. Si cette proposition n'était venue de si « haut lieu, je l'aurais qualifiée d'impertinence ; « je l'ai appelée et mes amis l'ont appelée dis- « grâce aussi éclatante qu'imméritée. Mandé au « ministère par le chef du personnel, je lui ai « déclaré respectueusement, mais nettement, « que je ne pouvais accepter cet exil. En effet, « sans tenir compte des personnes, une pareille « proposition, administrativement, est sans « précédent. Il est inouï qu'on ait songé à en- (t voyer un premier agrégé, un docteur qui « compte déjà huit ans de services et qui, de- « puis deux ans, est titulaire à Paris, dans un « collège de seconde classe. »

Du cabinet du chef du personnel, Félix Nourrisson passa dans celui du ministre et y conserva la môme attitude : « Le résultat, conti- « nue-t-il, est que je ne vais pas à Poitiers; « mais on ne m'a pas caché que ma résistance « me serait une mauvaise note et il n'y a pas « d'apparence qu'on me donne Louis-le-Grand, « malgré la présentation du recteur, les rap- « ports très favorables des inspecteurs gêné- « raux et tout ce que mon dossier contient

« d'excellent... Je ne suis pas accoutumé à « être heureux; ce qui m'arrive me blesse pro- (( fondement, mais ne m'étonne pas. J'attendrai « des temps meilleurs dans une position lan- « guissante, mais avec dignité (2 avril 1852). » (( — Je crois, répondit M. de Barante, que « vous avez bien fait de ne pas accepter Texil « comme une récompense de huit années de « professorat, de l'agrégation et du doctorat. « On m'a écrit qu'il n'y avait nulle espérance « d'exercer la moindre influence sur la volonté « du ministre ou du chef de bureau. Je serai à « Paris dans d ix j ours et j e chercherai comment j e « pourrais vous être bon à quelque chose. Mais « je suis complètement à l'index. Ceux de mes (( amis qui ont conservé quelque indépendance « d'opinion et qui ne craignent pas le contact « d'un suspect n'ont assurément aucun crédit. « Je crains donc de vous être inutile, peut-être « même nuisible, si je montrais combien j'ai « d'estime et d'attachement pour vous. En ce « qui me concerne personnellement, je n'ai « aucun regret de me trouver étranger au nonce veaumonde politique, mais, parfois, j'éprouve « quelque chagrin de ne pouvoir plus solliciter « et obtenir ce qui me semble juste et raisonce nable, ni rendre de bons offices aux per-

« sonnes que j'aime ou estime (6 avril 1852). » On devait, en effet, donner à un autre candidat la chaire de Louis-le-Grand. Peut-être n'y eut-il pas dans cette affaire un mauvais vouloir personnel contre M. Félix Nourrisson. De tout temps, on maintint dans TUnivcrsilé le principe d'exiger des nouveaux agrégés, quels que fussent leurs titres, un stage dans une ville de province. Dans Taudience que M. Nourrisson obtint du ministre, celui-ci lui avait dit : « Je ne puis souffrir que les jeunes professeurs ne veuillent pas aller en province. » On voulait aussi, surtout à cette époque où Stanislas ne s'était pas encore affirmé par les succès qui, plus lard, ont fait sa gloire, éviter que les jeunes professeurs, y entrant dès leurs débuts, pussent ensuite obtenir promptement une chaire dans un lycée de Paris et préparer ainsi leur carrière en dehors des voies administratives. Mais, tout au moins, fallait-il, si l'on voulait, à cause de l'exemple, ne pas laisser fléchir les principes, offrir à un professeur pourvu de titres si exceptionnels un lycée de première classe ou une chaire de faculté. 11 n'est pas non plus impossible que, pendant cette période voisine du coup d'Etat où les relations des fonctionnaires étaient nécessairement surveillées,

Tamitié de M. Cousin, qui venait d'être banni de rUniversité par l'honorariat, et celle de M. de Barante, sans doute considéré comme suspect par le nouveau régime, n'aient pas été, aux yeux du ministre, une note favorable.

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