‹ Une cause célèbre; drame en six partiesChapitre 10 sur 102 · MADELEINE, JEAN RENAUD · texte numérisé non relu

MADELEINE, JEAN RENAUD

Parle vite, car je sens, je devine qu’une raison puissante peut seule expliquer ta venue à pareille heure et dans un tel moment.

JEAN RENAUD

Tu dis vrai, femme ; car, maigre le désir ardent que j’éprouvais de te revoir, jamais je n’aurais pu quitter notre camp sans une circonstance providentielle qui m’a décidé. (Lui prenant la main.) Madeleine, nous avons passé par de rudes épreuves ; mais nous sommes riche à présent !

MADELEINE

Riches ! Nous !... et comment est-ce possible?

JEAN RENAUD

Ce matin, on nous avait envoyés en reconnaissance du côté de la frontière; une partie du régiment était cachée dans le bois, dans les ravins pour surveiller la route sur laquelle passaient, à de rares intervalles, quelques voyageurs isolés, quelques familles fuyant les événements qui se préparaient. Vers le soir, des tirailleurs hollandais se montrèrent tout à coup, cherchant à nous déloger; mais nous étions sur nos gardes et soutenus par deux pièces de campagne qui forcèrent l’ennemi à tourner les talons. La nuit venait vite ; ou sonna la retraite et je suivais la colonne lorsque, dans un pli de terrain, j’endis appeler au secours. C’était quelque blessé, un cama^ rade, peut-être ; je marchai vers l’endroit d’où partaient les cv\J et, dans l’ombre, j’aperçus deux hommes dont l’un tenait l’autre terrassé sous son genou!... La pensée me vint qu’un des nôtres était aux prises avec un de ces misérables qui suivent les armées pour dévaliser les blessés.

16 CJNE CAUSE CÉLÈBRE

Oh! c’est abominable!

JEAN RENAUD

Je m’élançai la crosse levée !... Aussitôt le brigand prit la fuite, et je me trouvai en présence d’un pauvre voyageur qu’un coup de mitraille avait jeté à terre en lui faisant à la tête une horrible blessure. Je m’efforçai de le soulever, il s’évanouit dans mes bras. L’abandonner me semblait impossible. Je lui fis avaler quelques gouttes du peu de vin qui me restait ; au bout d’un instant, il reprit connaissance... Que puis-je faire pour vous, lui demandai-je?... Il m’indiqua à terre, près de lui, des objets tombés d’une ceinture qui avait été déchirée dans la lutte qu’il venait de soutenir. « Prenez, me dit-il, ce sont des bijoux, des titres que je confie à votre honneur! »Et il m’apprit d’une voix défaillante qu’il était d’une famille persécutée, proscrite; qu’il avait fui de Paris dans l’espoir de gagner la frontière et l’Angleterre où l’attendait son père, le comte de Mornas. Il me supplia de faire tout mon possible pour informer ce dernier de la mort de son fils, et lui envoyer le dépôt qu’il me confiait. Je lui en fis le serment. Alors, il tira de sa poche cette bourse et, la mettant dans mes mains : « Il y a là, me dit-il, trois cents » louis, en pr et en billets de caisse, je vous les donne » Acceptez-les en souvenir de celui que vous avez voulu » sauver et qui va mourir. . » En ce moment, un bruit de pas se fait entendre... Ce sont les ennemis qui reviennent, me dit-il. — partez, partez vite... - Mais je ne veux pas vous abandonner. . . — Partez, il le faut, je ne suis pas soldat, et, si je ne meurs pas, ils me feront prisonnier, vous, au contraire, ils vous tueraient... Partez donc, je le ^eux et souvenez-vous de votre serment!... Les pas se rapprochaient de nouveau, je serrai encore une fois la main du pauvre mourant dont la nuit me dérobait le visage et je me dirigeais déjà vers mes compagnons, lorsqu’une pensée subite me traversa l’esprit : J’ai là, me disais-je, avec ce dépôt sacré, tout l’avenir de ma femme et de mon enfant ! Si, demain, j’allais être tué!... Qu’im-

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