TROISIÈME PARTIE
ADRIEN N E
Oui, oui, parlez... Je vous en prie.
JEAN RENAUD
Eh bien, j’habitais avec ma femme un village du Nord quand la guerre éclata, j’avais été soldat et au premier appel je me suis mis en route. Deux mois s’écoulèrent. Un soir, sur le bord d’un chemin, je trouvai un pauvre jeune homme mortellement blessé ; se sentant près de mourir, il me confia des papiers de famille et de précieux bijoux, puis il me donna une somme d’argent qui pour moi était une fortune. La nuit était venue, notre village se trouvait à peu de distance, et je gagnai rapidement notre chaumière afin d’y mettre à l’abri ce dépôt, ce trésor qu’il semblait que le ciel m’eût envoyé. Après avoir embrassé ma femme et ma fille, je me hâtai de retourner au camp où j’arrivai sans que mon absence eût été remarquée. Le lendemain, quand l’armée de Fontenoy chantait victoire, je fus arrêté brusquement et accusé de meurtre !... ma femme, frappée d’un coup de poignard, était morte, sans avoir prononcé une parole. Et quand on cherchait qui avait pu commettre ce crime horrible, quand les amis, les voisins assuraient n’avoir vu personne : « Moi, s’écria ma fille, î’ai vu quelqu’un !... j’ai vu mon père...»
ADRIENNE
Grand Dieu ! votre fille !
^ JEAN RENAUD
Une enfant de cinq ans dont on a accepté la déposition ! « Mon père est venu cette nuit, disait-elle, il nous a embrassées, maman et moi!... » Et comme, sans doute après mon départ, elle a entendu de l’autre chambre la lutte entre ma femme et son assassin, elle a dit que j’avais frappé sa mère. Alors il n’y eut pas une seule voix pour me défendre... j’étais perdu!
ADRIENNE
Perdu !
VALENTINE
Rien n’a pu vous justifier!
Rien!... rien!... ni mes protestations, ni mon désespoir !... Du dépôt qui m’avait été confié, il ne restait aucune trace... et on a nié l’existence de ce dépôt... on a dit que, dans un accès de jalousie furieuse, j’étais allé au village pendant la nuit, et que j’avais tué ma .pauvre Madeleine!
ADRIEN NE, vivement et avec force,
Madeleine ! Madeleine!
VALENTINE
Qu’as-tu donc?
ADRIENNE
C’est étrange! ce nom a résonné jusqu’au fond démon cœur... (Avec émotion.) Madeleine ! j’ai, en le prononçant des larmes dans les yeux... Dites... dites-le encore... Le voulez-vous?
JEAN RENAUD
Si je le veux!... Oh! je ne crains pas de le prononcer, allez, le nom de ma bonne et chère Madeleine.
ADRl ENNE.
C’est comme un écho lointain que j’entends... Ce nom, plusieurs de nos compagnes le portaient, et je l’ai entendu bien souvent répéter. D’où vient donc que, jamais, je n’enfusêmue comme je le suis... quand c’est vous qui le dites? Madeleine !... je sens s’éveiller en moi, je ne sais quels souvenirs confus... oui... je me vois toute petite... les mains jointes et... priant Madeleine!... (Avec volubilité.) Sainte Marie-Madeleine, patronne de ma mère, priez'pouï elle!... (stupéfaite.) Qu’est-ce que je dis donc? Est-ce que je deviens folle?
VALENTINE, effrayée.