QUATRIÈME PARTIE
aurait été acquitté sans doute, si un témoignage, invoqué contre lui, ne l’eût pas fait condamner. «
ADRIENNE
Le témoignage d’un enfant que Ton obligea de déposer contre son père... et cet enfant, c’est moi!
' LE DUC, à part.
Sa fille !... elle! (a chamboran.) Allons, voyons, parle, explique-toi.
CHAMBORAN
A peine la sentence avait-elle été prononcée que la foule s’écoula en silence. On emmena le condamné qui versait de grosses larmes ; mais ce n’était pas sur luimême qu’il pleurait ; ses yeux attachés sur l’enfant semblaient demander à Dieu ce qu’elle allait devenir... Moi, seul, je comprenais cette muette douleur ; mais on venait de donner le signal, les soldats et leur chef se rendaient au quartier, en sorte que l’enfant se trouva seule, effarée, au milieu de la grande salle déserte... Quelques heures après on chantait un Te Deum dans l’église . de Mortagne pour célébrer la victoire remportée la veille ; à l’instant de l’élévation, au milieu du silence et du recueillement général, des gémissements se firent entendre sous le portique et l’on vit apparaître au milieu de l’église et tout en larmes, la malheureuse petite fille dont la mère était morte, dont le père venait de partir pour les galères et qui se trouvait désormais sans soutien. L’enfant s’avançait vers le chœur, et comme ses sanglots troublaient l’office divin, on s’élança pour l’éloigner; mais le vieux prêtre qui l’avait reconnue étendit les bras en prononçant ces mots : c’est ici la maison de Celui qui a dit : Laissez venir à moi les petits enfants ! Il se dirigea vers l’orpheline, la prit par la main et la conduisit près de l’autel comme pour la placer sous la sauvegarde du Seigneur.
LE DUC
Achève, achève...
♦ CHAMBORAN
Quand la messe fut achevée il l’emmena chez lui efc
l’installa dans son presbytère ! Deux ans après, profitant d’un congé, je retournai à Mortagne. Un mal terrible sévissait dans le pays... le brave curé avait cessé de vivre et la petite fille se mourait. Je voulus, à tout prix, l’arracher à l’épidémie. Je l’emportai et je vins, à quelques lieues de là, me poster à la grille du château d'Aubeterre, tenant enveloppée dans mon manteau la pauvre petite créature. Quelques instants après, madame la duchesse, qui rentrait au château, s’arrêta près de ma protégée, elle fut tout émue en la voyant si pâle, si souffrante! Et, en apprenant qu’elle était seule au monde, madame d’Aubeterre s’écria : que Dieu m’aide à la sauver et elle aura désormais une mère!... Et de mes bras tremblants, l’orpheline passa dans les bras de sa bienfaitrice. Voilà ce que j’ai fait, monsieur le duc, pensant qu’il était juste que vous donniez un asile et du pain à l’enfant dont vous aviez condamné le père !
LE DUC
Et pourquoi nous as-tu caché de qui elle était née?
CHAMBORAN
Parce que je ne voulais pas qu’elle fût considérée comme la fille d’un assassin, moi qui étais certain de l’innocence de son père.
LE DUC
Quelles preuves as-tu donc de cette innocence ?
CHAMBORAN
Quelles preuves? Toute une vie d’honneur et de loyauté. Non, je n’ai pas un seul instant douté de lui; j’avais foi dans ses paroles lorsqu’il criait à ses juges qu’un autre était venu qui avait assassiné sa pauvre chère femme On ne Ta pas écouté, on a prononcé contre lui la peine capitale. Mais dites-moi donc, à votre tour, monsieur ie duc, pourquoi cette sentence n’a pas été exécutée?...
LE DUC
La peine a été commuée parce que la veille meme, â Fontenoy, le coupable avait fait une action d’éclat.