SCÈNE V
Les Mêmes, CHAMBORAN, puis, JEAN RENAUD.
CHAMBORAN, bas.
Monsieur le duc, il est là.
LE DUC
Qu’il vienne! (chamboran sort.) Adrienne, vous avez voulu voir votre .père* (Montrant Jean Renaud qui paraît.) Le voilà!
ADRIENNE, tremblante.
Lui! lui!
Jean Renaud se tient au fond entre deux gardiens et accompagné de Chamboran. Sur un signe du duc les deux gardiens s’éloignent.
JEAN RENAUD
Adrienne! ma fille! mon enfant! c’était donc bien auprès de toi que l’on me conduisait !... C’est donc bien vrai qu’il m’est de permis de te parler, de t’entendre une fois encore!
ADRIENNÆ.
Cette nuit, mon père, j’ai cm que j’allais mourir! Et, comme je vous appelais, comme je demandais à vous voir, madame la duchesse a obtenu que l’on vous conduisit ici.
JEAN RENAUD. a
Je vous remercie, madame, de cette généreuse compas • sion... Ma fille, ma pauvre enfant! comme la voilà pale et abattue! hélas, elle était heureuse, pleine de vie et de santé, avant de m’avoir revu. Pourquoi ne suis je pas mort ?
ADRIENNE
Mon père!
LA DUCHESSE, bas, à Jean Renaud.
Prenez garde, elle a besoin de grands ménagements.
JERN RENAUD.
Oui... oui... je ne veux rien dire qui puisse l’attrister. Regarde-moi, ma fille, je ne pleure plus maintenant que je suis près de toi; je ne ressens plus que la joie bien douce de t’avoir retrouvée ; j’oublie en te voyant tous mes malheurs passés... de bien grands malheurs cependant et quand je te saurai heureuse... ah! je défierai tous les malheurs à venir.
Heureuse ! Comment pourrais-je l’être jamais, moi qui vous ai perdu !
JEAN RENAUD
Ne parle pas ainsi. Ta vie peut recommencer joyeuse et douce comme elle était avant que nous ne nous soyons retrouvés. Rien ne te manquera pour cela, car Chamboran me Ta dit dit, on ne fait pas rejaillir sur toi le prétendu crime de ton père; on ne te rend pas, ici, responsable de son infamie, et, peut-être consentirait-on à te continuer la douce existence d’autrefois, si je n’étais plus là, moi... si mon souvenir ne se dressait plus entre toi et ceux qui t’aiment si bien.
SIXIÈME PARTIE
A DRIENNE.
Que voulez-vous dire?
JEAN RENAUD
Je dis qu’il faut qu’il en soit ainsi, mon enfant, je veux que tu m’oublies, entends-tu? Madame la duchesse, c’est en tremblant que je tends vers vous mes mains suppliantes, c’est en tremblant que je vous dis : ne m’abandonnez pas, ne la repoussez pas... Hélas ! je le sais bien, quand vous lui accordiez votre généreuse tendresse, vous ne saviez pas que son père était un misérable forçat.
AD RI EN NE, avec force.
Mon père !
JEAN RENAUD, avec énergie.
Oui, un forçat! un forçat! Ah! si je pouvais arracher mon cœur de ma poitrine, si je pouvais l’ouvrir sous vos yeux, madame, et vous faire lire ce qu’il renferme, vous ne rougiriez pas de garder ma fille? Car je le dis la tête haute : c’est l’enfant d’un martyr.
LA DUCHESSE
Que vous soyez innocent ou coupable, elle restera près de moi.
ADRIENNE
Non! noE!
__ JEAN RENAUD
Tais-toi!...Tais-toi!... Je vous remercie du fondde mon âme, madame la duchesse... je vous donne ma fiHe; mais hélas ! innocent ou coupable, vous l’avez dit, vous garderez toujours cet horrible doute!... Tenez, il y a bien longtemps que je souffre, il y a bien longtemps que je pleure, que je désespère, eh bien, pendant ces douze années de supplice jamais comme en ce moment, n’a éclaté la révolte de mon âme, jamais je n’ai ressenti, comme à cette heure, l’irrésistible besoin de m’écrier : je ne suis pas un assassin, je suis innocent! Je suis innocent!
LE DUC, avec force.
Jean Renaud !
/ JEAN RENAUD
C’est vous qui m’avez condamné, monsieur le duc, et ce cri de ma conscience ne saurait ébranler la vôtre. Permettez-moi cependant, de vous adresser humblement une question.
Parlez.
JEAN RENAUD
Autrefois, monsieur le duc, avant ma condamnation étais-je~un bon et loyal soldat?
LE DUC
Brave et loyal, oui...
JEAN RENAUD
Et vous, madame la duchesse, Madeleine que vous aimiez, était-elle à vos yeux une chaste et honnête femme?
LA DUCHESSE
Oui, certes, oui...
JEAN RENAUD
Maintenant, c’est devant un juge nouveau que je veux me présenter... que ton cœur et ta raison prononcent, ma fille. J’étais un soldat brave et loyal, on te l’a dit ; Madeleine était une épouse sage et vertueuse, et il y avait entre nous deux un cher petit ange que nous adorions, pourquoi donc aurais-je tué ta mère?
ADRIENNE
Mon cœur n’a pas attendu jusqu’ici pour vous absoudre, mon père; jamais l’ombre d'un doute n’est venu l’effleurer.
LE DUC
Ecoutez-moi, Jean Renaud, ce n’est pas seulement pour répondre au vif désir qu’Adrienne éprouvait de vous voir que je vous ai fait appeler; c’est aussi parce que je voulais moi-même vous adresser une grave question.
Une question?
SIXIÈME PARTIE
LE DUC
Pendant les débats de votre procès, vous répétiez souvent que si la mort ne l’avait pas frappé, un homme aurait pu faire éclater votre innocence.
JEAN RENAUD
Le comte de Mornas, oui, monsieur le duc.
LE DUC, le regardant en face.
Eh bien, que diriez-vous aujourd’hui si Ton vous apprenait que le comte de Mornas existe ?
JEAN RENAUD, hors de lui.
Il existe!... il existe! Ah! monsieur le duc, je vous en supplie, ce n’est pas une épreuve que vous tentez, n’est-ce pas, c’est vrai? C’est bien vrai! il existe!
LE DUC
Nous le connaissons tous... nous l’avons tous vu... il est ici...
JEAN RENAUD, avec une joie folle.
Il est ici!... (Courant à Adrienne et la couvrant de baisers.) Ah! ma fille!... Ah! monsieur le duc!... Madame... ah ! ma fille ! mon enfant! Je suis sauvé ! je suis sauvé !
CHAMBORAN
Eh bien, monsieur le duc, est-ce là le cri d’un coupable?
LE DUC, bas.
Ya prier M. de Mornas de se rendre ici.
CHAMBORAN, bas.
C’est inutile. La voiture qui l’avait emmené rentre à l’instant dans le parc et le voilà qui vient sans doute pour faire s?,s adieux.
ADRIENNE, à part.
Que va-t-il se passer?
JEAN RENAUD
Mais pourquoi ne m’avoir pas annoncé plus tôt ce bonheur inespéré?
LE DUC
Vous allez le savoir.