Félix Pr.ATTKii, loc. cil. p. 'J
rait à expliquer la luarclic lente de ranalomie vers le progrès et aussi rinsuflisunce anatoiiiique des médecins pendant des siècles. Mais ce n'est pas tout. Au moyen âge et au delà, une certaine catégorie des membres du corps médical aurait cru déroger en maniant le scalpel. Les médecins, en tous pays, formèrent longtemps une aristocratie scientifique. Ils affectaient le mépris à l'égard des chirurgiens qu'ils considéraient comme des manœuvres et auxquels ils laissaient le soin de manier des instruments. Disséquer, c'est faire œuvre manuelle; travail de chirurgien : le médecin regarde, critique d'après les anciens, mais n'approfondit pas. 11 se doit à lui-môme, à la corporation de ne toucher ni bistouri, ni scalpel. En France cette attitude du médecin était remarquable et l'on peut dire qu'elle date encore d'hier. A Paris, même à la fin du xvi" siècle, les docteurs régents de la faculté de médecine se seraient crus déshonorés s'ils avaient souillé leurs manchettes au contact d'un cadavre. C'était le prosecteur ou archidiacre qui tenait le scalpel. On a vu » plus haut que Flatter, parlant des séances d'anatomie, cite le nom du professeur j)résident, et la célèbre leçon d'anatomie de Rembrandt donne une excellente idée de la façon dont le professeur faisait son cours. Riolan s'éleva en son temps contre la fâcheuse habitude de ses collègues. Il prétendait sagement qu'on ne peut enseigner aux autres l'anatomie qu'en disséquant soi-même. Et il leur donnait l'exemple.
Je ne suis pas de ceux-là, dit-il, dans la préface de son Enchiridium, qui souhaitent et ont besoin d'un dissecteur plus habile qu'ils ne sont pour rechercher dans le corps humain les pensées anatomiques conçues par la subtilité de l'esprit... Ces parties de l'anatomie sont tellement nécessaires à un médecin qui veut tenir son rang, conserver sa dignité et montrer son savoir dans les consultations et conseils des chirurgiens, que s'il les ignore, il faut qu'il acquiesce à leurs opinions et jugements; car, de tous les remèdes de chirurgie, de pharmacie et de la diète, que les chirurgiens ont proposés par un long discours, ils ne laissent aux médecins que la seule faculté de prescrire, de leurs propres mains, la purgation ou la saignée. De sorte que les chirurgiens seront dorénavant avec nous, si on les laisse faire les consulteurs des choses de médecine, les qualilicateurs des ma-
UNE SÉANCE DK DISSECTION" A L ' UIS 1 V E R S I T É DE P A V I E, AU X\'" SIÈCLE, SOUS LA Pni5siDENCE DU PROKESSEUH
(D'après l'ouvrage de Montagnana. BLbl. nat. Est.)
ladies, et les directeurs des cures. Je rougis de honte de rapporter et de voir le mépris qu'ils font des médecins, étant remplis d'ignorance, de ce qu'ils savent l'anatomie, de laquelle, ils se vantent d'être les vrais possesseurs et professeurs
Cette répugnance des docteurs en médecine pour la pratique de 1 anatomie était si grande que le même Riolan, alors qu'il était professeur d'anatomie à ia Faculté de Paris, crut devoir se justifier de tenir un scalpel :
Qu'on dise maintenant, tant qu'on voudra, que j'exerce une publique escorcherie, que je faicts le chirurgien et que je faicts tort à ma profession, dont les docteurs ne doivent apprendre l'anatomie que dans les livres, et ne sont tenus de l'enseigner que dans les harangues publiques. Quoi ! peut-on bien dire que je fais une publique boucherie des corps, parce que je les dissèque de mes propres mains, qui est une action indigne d'un médecin, au dire de mes censeurs, et qui n'appartient qu'au chirurgien. — J'avoue bien qu'il y a en ceci plus de profit pour mes spectateurs que d'honneur pour moi. Comment peut-on jamais devenir bon anatomiste sans s'y exercer de l'œil et de la main -?
MÉDECINS ET CHIRUIIGIENS
Nous terminerons, sur cette citation de Riolan, ce résumé de l'anatomie, et puisqu'il parle des chirurgiens, nous allons examiner la situation de ces derniers au xw" siècle et dans ses environs. Nous avons déjà dit que cette situation n'était pas privilégiée, particulièrement en France, et nous voyons
1. Sauvix qui, en 1662, publia une traduction fi'ani;aise de VEiichindium, est plus explicite encore : Les chirurgiens, ayant gagné cet avantage d'être appelés en consultation avec les médecins, l'ont les premiers l'ouverture de la consulte, et, selon cfu'ils qualifient le mal et ordonnent les remèdes tant internes qu'externes, les médecins suivent leurs avis, lesquels n'ont cpie la direction et description des remèdes que les chirurgiens ont proposés aussi hardiment que s'ils étaient médecins ; de sorte qu'il semble aux assistants qu'ils ne diO'èrent des médecins qu'en ce que ceux-ci allèguent quelques mots grecs et latins d'IIippocrate et Galien pour se faire valoir. Mais les chirurgiens parlent bon français, hardiment et méthodiquement de la maladie, suivant la connaissance qu'ils ont des parties du corps humain par l'exercice fréquent de l'anatomie, à quoi les médecins ne s'étudient pas volontiers, laissant l'anatomie aux chirurgiens. Ce qui fait qu'ils seront plus estimés que les médecins avec leur grec et leur latin, si l'on ne prend le soin d'instruire les jeunes médecins en l'anatomie, comme font les chirurgiens avec leurs as- [lirants. »
i. A lUIu'opofi rapide, livre Vi, p. 1007.
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avec quel dédain les chirurgiens sont traités par les maîtres régents de la Faculté de Paris. Or, il est à remarquer que la ciiirurgie fut plus en honneur au moyen âge dans les Universités italiennes. C'est en Italie qu'elle fut le plus étudiée dés le xiii'' siècle. C'est là que, pour la première fois, on commença à réagir contre l'empirisme et l'ignorance. Les chirurgiens de Salerne et de Bologne en particulier ont essayé de fixer dans leurs écrits les principes de la chirurgie, et ont montré la nécessité de son union avec l'anatomie et la médecine. C'est ainsi qu'ont agi, entre autres G. de Salicet, Hugues de Lucques, Théodoric et Lanfranc. Ceux qui, en Europe, voulaient s'initiera la chirurgie allaient donc l'étudier en Italie. Ainsi firent Henri de Moudeville et Guy de Chauliac. On sait que Lanfranc, chassé de Milan par la lutte des partis politiques, vint à Lyon et à Paris à la lin du xui« siècle. Dans cette dernière ville, il fut accueilli par la Faculté elle-même et autorisé à faire un cours de chirurgie. H composa à Paris sa Grande Chirurgie, et ses cours, faveur spéciale, furent suivis par les étudiants de la Faculté et par les apprentis chirurgiens.
Les médecins italiens considéraient les chirurgiens lettrés comme des confrères, bien que le rôle de chacun fût nettement défi.ni au point de . vue de la pratique. Au reste, les physiciens de ce pays ne trouvaient pas indigne d'eux d'étudier les principes de la chirurgie, et nous voyons qu'en Italie, aux xv" et xvi'' siècles, elle fut toujours enseignée dans les Facultés en même temps que la médecine. Il y avait à Pavie une chaire de chirurgie alors que Montpellier et Paris laissaient, à la même époque, les chirurgiens aux portes de l'Université. Bien plus, à coté des chirurgiens lettrés, des médecins réputés enseignaient la chirurgie du haut de leur chaire et en traitaient dans leurs ouvrages, tel Ferrari. Les textes à expliquer comportant médecine aussi bien que chirurgie, le titulaire d'un cours médical exposait Tune et l'autre sans penser déroger. C'est ainsi que Pierre d'Argelata, maistre ès arts et médecine et de plus chirurgien, enseigna la chirurgie à Bologne au commencement du xv'' siècle. 11 lisait et commentait les 3'' et i'^Fen du Canon d'Avicenne, qui traitent des apostèmes, plaies et ulcères. » C'était, dit
Nicaiso, un arabislo. Mais il est de l'école de Guy (de Chauliac) et montre assez d'indépendance et d'esprit critique. 11 se dislingue des chirurgiens universitaires qui l'ont précédé par la hardiesse relative de sa pratique et de ses opérations : il osait agir et employer le rasoir au lieu de s'en tenir aux simples topiques. C'est, en effet, au xv° siècle que commence la chirurgie opératoire; car, jusque-là, un petit nombre de chirurgiens seulement avaient osé opérer, tels Mondeville et Guy de Chauliac '. » Bertapaglia, mort vers 1460, était aussi un arabiste. Il professa à Padoue vers 1424 et écrivit un Traité ào, chirurgie dans lequel il suit et commente le 4'' Canon d'Avicenneet traite des apostèmes, plaies, ulcères, solutions de continuité des nerfs et des os; du pronostic d'après les signes célestes, des antidotes. A Pavie, c'est Ferrari qui commente le IX° livre de, Rhazès et le 3" Canon. Il nous décrit, dans ses Exposilio?ies, la cure chirurgicale des hernies, de l'hydrocèle, des varices, etc. Malgaigne, parlant de ses Consilia, dit « que cet ouvrage contient quelques faits assez intéressants pour l'histoire de la chirurgie- ». Nous avons relevé et nous citons, d'autre part, quelques-uns de ces points intéressants. Après Matheus, et toujours à Pavie, son successeur Gatinaria commentera ces mêmes ouvrages. Au XVI' siècle, la chirurgie est enseignée à Florence par Benivieni, le créateur de l'anatomie pathologique; à Rome, par J. de Vigo; à Ferrare, par Brassavole.
A dire vrai, cet enseignement de la chirurgie semble avoir été purement théorique. Les médecins, en Italie, tout en étudiant et en enseignant les principes de la médecine opératoire, ne touchaient pas plus au bistouri que leurs confrères ultramontains. Et il paraît que la majorité des chirurgiens universitaires eux-mêmes se défiaient beaucoup plus de leur habileté que de leur éloquence. Les premiers donnaient comme raison de leur réserve qu'ils ne devaient pas faire œuvre manuelle, elles seconds préféraient le plus souvent passer la main aux barbiers et opérateurs ambulants. Ferrari