UNE CUA.TELA.INE. 6S
— Nenni vraiment : c est un trop beau champ pour la gloire et les talens.
— Vous aurez oui conter les faits du chevalier de Jugny ? Il s'est mis en grand renom à la cour du roi Baudouin , d'après ce que m'en ont rapporté raaiuts pèlerins et pieux dévots dignes de foi...»
— Eh ! pourquoi ne les ai -je pas vus j Qioi? ce dis-je alors à Alix.
— Je les ai éloignés, on sait assez tôt ce qui doit affliger.
— Ciel! parlez , troubadour... que m' allez-vous apprendre ? connaissez-vous mon damoisel ?...
— Votre.... c'est ce que j'ignore ; mais je connais le chevaUer de Jugny, et vraiment
64 UNE CHA.TELATNE.
il n'en est pas de plus vaillant en guerre , ni de plus volage aux amours, sachant de telle gente foçon pourchasser les damoiselles, qu'il se fait aimer de fine amitié quand il veut persuader qu'il aime , et pardonner quand il n'aime plus, à telle preuve qu'il n'est ni père ni mari en la principauté d'Edesse, qui ne dérobe la beauté aux regards perçans d'Eginard de Jugny et de JosseHn de Courtenai ; aussi ce prince voluptueux et ami des débauches a-t-il élu le chevalier son plus cher favori.
— Vous ne connaissez pas le chevalier de Jugny , troubadour; quelle est votre insolente audace , de lui prêter des actions qui emportent le blâme...?
— Ecoutez -moi, noble damoiselle, et vous verrez si je le connais. Le corps du
chevalier est souple et aligné comme un jeune peuplier.
— Vous dites vrai.
— Ses yeux pétillent d'ardeur guerrière, s'il lient son glaive au poing et de flamme amoureuse auprès des dames.
— Las, cest encore vrai, dis-je avec le sourire d'une mourante.
-- Je l'ai vu en champ clos , pareil à celui-là, qui est dieu de la guerre, terrasser dix redoutables rivaux , et les amener vaincus aux pieds d'Edelinde la belle , petite.fille du comte de Toulouse, laquelle, pour récompenser le vasselage du beau chevalier, a dénoué son écharpe pourpre tissée d'or, et la lui a passée au col.
— Ici se découvre votre cauteleuse raa-
66 USTE CHATELAINE.
lice , troubadour, et vous dites des choses qui nous tourneront à vergogne. Apprenez que le chevalier de Jugny a reçu de moi une écharpe blanche et bleue , dont il a juré de ne jamais se départir.
— Oh ! oh ! il n'en coûte guère au beau chevalier de fourber fille crédule : pourtant il ne les déçoit en tout , quand il leur promet de ne pas se départir de l'écharpe ouvrée par leurs blanches mains. Oyez comme : il en a tant reçu de ces tendres gages 5 que de leur nombre réuni il s'en fait une couche molle sur laquelle il s'endort, voluptueusement balancé par les songes amoureux. Au reste , on dit qu'Edelinde la belle vient d'enlacer l'inconstant par le nœud du mariage.
Peut-être que le troubadour apprit d'autres perfidies du chevalier de Jugny aux
rochers, aux échos de iMexpres; peut-être que les nymphes forestières s'enfuirent épouvantées d'un tel parjure ; moi je n'en entendis pas davantage. Le venin que distillaient les lèvres du méchant, me perclut en mes cinq sens, comme si j'avais passé de vie à trépas.
— Plus tard je me trouvai sur mon lit pressée dans les hrasde mon père. Instruit par dame Alix , sire de IMexpres jurait de percer la langue au traître imposteur qui avait profané le nom révéré d'un preux.
— Aloïse , celui qui chausse les éperons d'or n'est nullement capable de telle félonie.
— Le croyez-vous, mon père, que les marques extérieures d'honneurs mettent le cœur de l'homme à l'abri de honteux méfaits? Vrai Dieu ! je le crois, et ils l'ont cru
6S UNK CHATELAINE.
fermement ainsi ceux de ma famille; et vous , qui avez montré une trop facile créance à l'aventurier déhonté , quand vous ne lui deviez que mépris et dédain, sachez qu'il ne faut juger personne sur des rapports calomnieux , faciles à connaître par le fiel qui les empoisonne; les uns pour celer leurs vices ou les rendre moins odieux , en prêtent à autrui ; d'autres, par méchant passe-temps, disent indifféremment le bien ou le mal, selon que leur langue tourne ainsi; je tiens qu'ils sont de faible vertu, ceux qui vont écoutant des dits calomnieux , quand l'accusé absent ne peut se défendre. Ceci est pour la majeure part , et ne concerne en rien le chevalier de Jugny, dont vous avez la foi. Eh! quelle plus sûre caution faut-il à votre méfiance ?
' - Ah ! cher sire , quand les liens d'à-
UNS CnilTELAlNE. 6g
mour se brisent, l'amant frivole restc-t-il enchaîné des autres ? ce dis-je défaillante. Sur ce, mon père me rc|3art vivement : La foi jurée est souveraine de l'honnête homme , et nul ne peut la violer sans forfaiture. L'habitant des déserts l'engage sous l'arbre touffu qui l'abrite ; mille flèches dirigées sur son cœur ne pourraient lui faire fausser son serment; et, s'il en avait le lâche oubli , l'instant d'après il croirait entendre une voix dans chaque feuille pour le maudire et l'accuser. Si les barbares ont un tel respect pour la parole solennellement engagée, que doit-ce être d'un chevalier en qui doit briller le type des sévères vertus ! Mais une assurance que vous auriez dû trouver en vous-même , c'est que de pareils affronts certes ne s'adresseraient point à Bertold de Mexpres.
Vous avez vu l'épais brouillard du matin
no UNE CHATELAINE.
étendre sur la plaine sa malfaisante vapeur, quand tout à couple soleil paraît amont du ciel , tout faible et pâle d'abord ; mais bientôt son disquebrillant, perçant les ténèbres, les dissout au loin.... Or, voilà comme firent en moi les paroles de mon père ; et quoiqu'il leur eût donné la direction du reproche et du courroux , elles me parurent lumineuses et infaillibles. Tenant à maligne déception ce que m'avait dit le trouvère, faisant intérieurement amende expiatoire, à mon fiancé Eginard, à monseigneur mon père et aux ombres de tous ces preux dont je descendais, pour avoir si promptement délibéré , qu'aucun d'eux eût pu faire une offense, ou la recevoir; et, pour combattre un reste de tristesse , je mis en ma fantaisie ie plaisant avenir qui ni était réservé, quand, unie au chevalier, nous userions le restant de nos vies en licitesplaisirs, sans con-
VNE CIIATELAmE. y 1
troverse aucune : ainsi vogue la nacelle d'amour sur le fleuve de l'espérance.
A peu de jours de là , mon père s'en vint à ma chambre , où piteusement j étais alitée , me criant de loin : Voici 1 ecuyer de l'ami, Aloïze.... il apporte une lettre; allons , allons , il n'est pas de mal qui tienne au bonheur.... Dame Alix voulut sortir.
— Restez , restez , gouvernante ; cette lettre est de mon cher fils; il ne m'écrit point des mystères que vous deviez ignorer. A moins cependant que, pour calmer l'impatience de mes vassaux , vous n'alliez leur apprendre que mon cher fils nous écrit. Mais non , restez , c'est moi qui veux les en instruire; en même temps il décachetait le paquet fermé du scel du chevalier. Moi , assise sur mon lit, les mains enlacées, l'attention avide, j'attendais la désirée lecture...
7 a tTNE CnlTEtAINE.
Mon père se taisait, il regardait le papier et restait immobile. Subitement me fixant par un air terrible : Aloïze, il te renie ; le vagabond qui t'a parlé n'a point menti. Aloïze de Mexpres refusée.... voire même grossièrement, en langage de vilain. L'auriez-vous osé supposer, gouvernante?... maie mort au misérable ! La fille du baron de Mexpres refusée !... Ah ! plus que jamais je dois déplorer de n'avoir pas un fils !... Le lâche me sent vieil, et croit m'offenser sans risque à la honteuse faveur de l'impunité!... Sire de Gombault, quand vous me répondiez de son noble cœur^ vous deviez savoir qu'il était sujet à félonie. Vous aussim'avez porté dommage Ainsi le métal de bas aloi peut emprunter l'éclat de l'or dans les mains de la fraude et tromper l'acheteur confiant... Vrai Dieu, où m'emporte une ire désordonnée!... Et qui eût mis en doute les vertus héroïques
l'NE Cn\TELAINE. 73
que j'admirais en lui , sans paraître à mes yeux prévenus le vil enfant de l'imposture?...Dame Alix se prit à dire : Par le respect que je dois à monseigneur, j'ai la croyance que sire de Gombault a trempé en ceci, parce que le troubadour ma dit.
— Le chevalier de Jugny tient à grand estime un sien ami d'une gravité reconnue, lequel lui a donné connaissance que le seigneur de Mexpres avait vendu le restant de ses biens, et qu'ainsi il lui conseillait de rejeter damoiselle Aloïze comme un trop faible parti; or, qui peut avoir donné ces renseignemens et ces avis, si ce n'est sire de Gombault ?
— O gouvernante effrontée!... Si vous n'étiez femme , votre ignoble sang eût expié les blasphèmes que vous venez de proférer sur mon ami et loyal frère d'armes,
cria mon père en bouillante exaspération , montrant ainsi la véritable opinion qu'il avait de son ami, quoiqu'ilTeût accusé dans l'oubli du désespoir. Ce que voyant dame Alix, elle se mit à geindre et à protester ce qu'elle n'avait raconté le dire du troubadour, que par affection à moi et à son seigneur, et non en guise d'offenser sire de Gombault. » Tandis que dame Alix se disculpait, mon père tournoyait la chambre à pas précipités, et mettait en morceaux la fatale lettre; puis tout subit il s'arrête, et ces mots retentissent dans l'appartement : Quand on saura l'opprobre du chevalier de Ju gny , cité avant com me un fanal de loyauté, l'honneur de l'ordre entier n'en recevra-t-il pas atteinte?., ainsi qu'un couard ne peut se dire le compagnon de vaillans hommes sans les entacher d'ignominie. O! saint ordre de chevalerie, est-ce sous ton égide sacrée
UNE CniTELAINE. ']5
que doivent se réfugier les traîtres!... Ici une larme, la première que la honte eut fait couler, vint mouiller Toeil ardent de mon noble père.... Allons , allons , fille d'un chevalier sans reproche, levez-vous, vous commettriez un grand péché si vous conserviez un regret; levez-vous sans demeure.
— Je le veux volontiers, cher seigneur, dis-je accablée de nos communes douleurs.... Mais au même instant la fièvre chaude me saisit au cerveau; et, pendant six semaines , tout fut chaos pour moi. L'engourdissement du jugement dans les chagrins sans mesure est une insigne faveur du ciel.
Ma maladie fut longue et périlleuse. J'en restai si appauvrie, que je n'avais plus que le souffle.
— Je vous le dois, disais-je languissam-
7 6 UNE CHA.TFXAINE.
ment à mon père etàsiredeGombault, s'il m*est devenu supportable, c'est seulement parce que vous m'aimez. Le passé me paraissait un son^e fatis^ant. Ma mémoire affaissée ne pouvait faire d'examen , sans que tout ce qui fut sensible en moi n'en restât gravement endolori. Monseigneur mon père , s'étant avisé que l'aspect de l'écuyer du damoisel m'était pénible , le pressa de retourner à son maître. Il s'y refusa , tant il avait épousé le ressentiment de mon père comme neveu de dame Alix ; sire de Gombault l'attacha à son service.
Lorsqu avec la santé je repris mes habitudes, je me ressouvins de ma mie Praxède.
— Laissez-moi lavoir, disais-jeàmonpère, vous ne devez pas la confondre avec Eginard. Sire de Mexpres me refusa net, et
pour détruire toute possibilité , il lui écrivit ce billet ;
— N'en veuillez à ma fille, si elle rompt tout commerce avec vous; c'est moi qui le lui ordonne; moi , qui suis son père, vous devez induire de ceci que votre frère est un lâcbe , et que je ne veux d'accointance avec qui ne ressentirait à l'égal de moi l'injure que j'en ai reçue.
Mes prières ne purent obtenir que cette dure lettre ne fut envoyée. C'était le dernier sacrifice : je le fis en gémissant, et l'amitié fidèle se trouva immolée au perfide amour.
Cependant on n'ignorait plus aux alentours ma rupture avec le chevalier. Les témoins de nos accords vinrent à Mexpres
78 UITE CHATELAINE.
nous en montrer leur mécontentement; chez quelques-uns c'était sans feinte, d'autres y mélangeaient un brin de cette satisfaction dont on ne se peut rendre compte en les malheurs d'autrui. Je me dispensai de recevoir ces visites : le mal qu'on se croyait obligé de dire du chevalier , m'en eût trop fait à moi-même.
Par tout ce que j'ai expliqué ci-dessus , on se souviendra, que le jour malencontreux que je fus promise au conquérant de l'étendard du soudan, il dînait au château un seigneur provençal. Je n'en ai plus parlé depuis, pensant qu'il n'importait guère.
Or ce seigneur, riche en patrimoine et issu d'honorable souche , devait retourner à Marseille, résidence de sa famille. Devinez qui il requit pour compagnon de voyage? J^a dolente Aloïze. Et mon père,
UîfE CHATELAINE. 7Q
aussi prompt à accepter ce second prétendant que le premier, ne laissa à terminer que la cérémonie. En apprenant cette décision , je me crus frappée du tonnerre ; le désespoirs'eraparademoi.Vivre seule, vivre auprès de vous, voilà mes seuls souhaits, m'écriai-je, éplorée. C'est une torture horrible de laisser piller les tendres droits d'amour à qui ne vous inspire que répugnance... Ah ! cher seigneur! n'employez point votre absolu pouvoir à me précipiter en tel noir abîme, lorsque mon cœur, saignant encore d'une récente brisure , regrette et chérit ses illusions perdues. Mon père me repoussa sans vouloir rien entendre : son orgueil offensé ordonnait mon mariage pour prouver au chevalier de Jugny qu'Aloïze de IMexpres n'était dédaignée de qui ^e valait
8o UNE CHATELAINE.
Le bon seigneur de Gombault s'apitoya sur moi.
— • Pourquoi tant vous désoler, Aloïze... Quand vous le connaîtrez, vous aimerez votre prétendu. Croyez-moi , on voit peu de mariages ourdis en la cécité des passions qui soient heureux. En l'état où vous êtes, vous ne pouvez juger sainement.
— Me fait horreur jurer foi et tendresse à qui jamais je ne pourrai aimer... Si ce funeste hymen s'accomplit, j'en mourrai.
Cher sire , intercédez pour moi !
Ne voulez-vous jamais contracter ma-
riage ?
— Jamais , si mon père le permet.
— Vous êtes bien jeunette, damoiselle,
UNE CIUTELA.INE. S\
je crains qu'en quelques ans d'ici vous ne vous repentiez d'avoir rejeté un mari aimable et jeune : peut-être qu'alors vous en prendriez un vieux.
— Je Taimerais mieux, sire de Gombault.
— Dites-vous vrai ?
— Vrai.
— S'il me ressemblait , je suppose ?
— Je souris à travers mes larmes. Vous êtes déjà mon plus consolant ami.
— Eh bien , damoiselle, je vais trouver sire de Mexpres , et ne le laisserai qu'avec sa promesse d'éconduire tout jeune soupirant.
Me voilà soutenue par ce peu d'espérance
82 xm'E CHATELAmE.
qui ne fat point trompeuse, car sire de Gombault m'annonça que mon père me rendait ses bonnes grâces et congédiait le seigneur provençal. Cela fait, je me trouvai débarrassée d'un que je ne pouvais aimer, et en liberté de mes actions.
L'intérieur du château redevint paisible. Las ! s'il en eût été de même du mien, je me serais crue reportée au temps où dame Alix inspectait ma toilette. Puisque je m'en rappelle, je veux raconter ce que je lui répondis une fois que j'étais plus nuageuse que de coutume , et qu'elle usait d'un hypocrite empressement à me distraire.
— Je ne peux m'esjouir, dame Alix, bien que je m'efforce; il suffit qu'il me vienne souvenance de lui, et sitôt j'ai envie de pleurer.
— Vous pouvez le croire, damoiselle; si un autre pouvait prendre la charge de vos maux, je la lui souhaiterais.
— Ah ! repris-je, même par la plus juste représaille , je n'en voudrais charger mon ennemi.... Si possible en avait celui qui de la vie ne méfît à aucun , vous le savez , gouvernante , mon pied s'écarte de l'insecte pour ne pas l'écraser.,.. Loué soit Dieu qui m'a départriant grande mortification !
— Il se peut, damoiselle, que le délaissement que celui que vous aimez a fait de "VOUS , soit en punition de quelque injustice de votre père ou mère : Dieu vengeant sur les descendans les crimes des pères, ainsi qu'on le lit en l'histoire de son peuple.
— Presque suffoquée d'indignation ,
j'interrompis dame Alix , et avec un imposante dignité je lui dis ceci :
— Observez désormais , sous peine de châtiment, proportionné à votre ingratitude, de n'employer auprès de moi de pareils prétextes : je ne supporterais d'aucun, de pareils outrages , et de vous ils m'offensent doublement : vous, honorée longues années de l'affection de madame ma mère , qui vous traita en sœur, quoique vous ne fussiez née que de sa nourrice; qui mieux que vous devrait révérer la mémoire de ma tendre mère, dont la pure vie ne fut souillée ni d'injustice , ni de crime ; et quel pervers dirait différemment de monseigneur mon père , qui mourrait plutôt qu'ébrécher son honneur? Jusqu'à présent vos avanies n'attaquaient que moi; aussi j'ai dédaigné de jn'en plaindre. Mais quand vous oubliez le
riNTE CïTATELATNE. 85
saint respect que vous devez aux auteurs de mes jours ; je serais coupable de me taire, et sire de Puexpres en sera instruit.
Ma gouvernante épouvantée me cria merci; elle si arrogante, me suppliant de ne point prévenir son seigneur contre elle. Voyant que ma réprimande avait eu son effet , je le lui promis , et depuis elle fut plus discrète.
La hideuse séquelle des chagrins se va traînant sur une même file et si proche les uns des autres, que leur souffle enflammé se confond; une de leurs mains décharnées s'ouvre pour saisir la proie. L'autre est armée d'une dague acérée, toujours prête à poindre. Rarement les cruels s'en tiennentils aux premiers coups; ils les redoublent, jusqu'à ce que le pauvre cœur martyrisé
86 UrfE CHATFXAINE.
n'offre plus de place saine. Ainsi, l'ai-je expérimenté tant et plus que ne peux le dire, quand mon bonheur s'est trouvé surmonté par l'adverse fortune.
Lorsque le seigneur de Mexpres eut la conviction par le message du damoisel de Jugny, qu'un chevalier pouvait se dégrader jusqu'à fausser la foi jurée , il se fit en ses esprits un revirement d'autant plus affreux, que par l'extension qu'il donnait au méfait , il croyait que l'ordre entier de chevalerie devait en être confusionné ; et quand le mépris éteignit en lui l'indignation, il souffrait encore de la persuasion que sa fille ne l'éprouvait point comme lui. Joint à cela ses inquiétudes sur ma santé , et de ces déplaisances réunies se forma le germe de la maladie dont il fut atteint ; et qui en peu de temps le poussait à sa fin.
UNE CUATELAINE. 87
L'état de mon prère rouvrit mes yeur anx pleurs. Les médecins les plus experts se rendirent à Mexpres; je leur demandais de sauver mon père, comme s'il eût dépendu de leur art d'annuler l'irrévocable arrêt du destin. Ne pouvant me le promettre, ils me péroraient des discours sententieux, croyant me consoler, et par cela même ils me désolaient davantage.
Et dites-moi ! o mon cœur failli ! ce me dis-je à part moi, en si peu de temps révolu , n'avez-vous pas connu tous les mensonges de ce monde?... Et ces affections trompeuses qui vous avaient enivrée, et que vous pensiez durer à toujours, ont jeté leur masque en fuyant, après avoir ravagé votre paix. Pouvez-vous en douter après tan t de mécomptes, qu'il n'est ici-bas ni bonheur ni repos durable?... Ah ! cher père et
88 UNE CHATEtAÏNE.
bon seigneur , obtenez de Dieu qu'Âloïze vous suive. Sinon , vous me laisserez comme l'arbrisseau, sans appui, triste jouet des bourrus aquilons , tant qu'à la fin il est déraciné. Que ferai-je en cette vie sans votre aide , comment me garantir des pièges que le vice rusé tend à l'inexpérience, et du malheur qui menace l'orphelin ?... Oh I il vous suffira de penser un instant sur tant de risques et de périls pour ranimer votre force. Las! j'avais beau me réclamer de celui qui ne pouvait rien entendre , en son agonie de mort!
Un soir étant à prier tout bas au chevet de son lit, j'entendis sa chère voix :
— Étes-vous là , Aloïze ?
— Toujours là, mon père, fis-je en sursaut. Toujours auprès de vous; Dieu veuille
UNE Cn\TEtATNE. 89
ne pas nous séparer, ni en ce monde, ni en l'autre.
— Je me trouve plus calme ; aussi veuxje en profiter pour vous instruire qu'il dépend de votre libre volonté d'amener la paix sur ma dernière heure. Certes , ce n'est pas de votre soumission qne je veux rien exiger , mais de votre raison seule.
— Ah ! cher père , tout le semblable de Dieu pour moi... Rien qu'à vous entendre, je mesens tressaillir... Il me semble que lasanté vous revient déjà pour le bonheur de votre fille, qui à tout jamais vous jure respect et obéissance.
— Vous êtes une bonne créature , mon aimable Aloïze; si vous n'aviez refusé le seigneur provençal , je n'aurais nul repro-
QÔ UNE CHATELAINE.
che à vous faire. Pour ne pas vous contraindre, je l'ai congédié, et quoi qu'il m'en coûtât , je vous eusse laissé vivre à votre guise, si ma mort ne vous otait tout soutien sur la terre : qu'y ferez-vous tant jeunette et belle?... J'ai assez feuilleté le livre de la vie , pour vous augurer un triste avenir , si vous suivez le sentier tortueux de l'erreur ; nonobstant les avisemens d'un père. Eh ! à qui gardez-vous cette amour folle ! à un ingrat perfide , qu'à la honte de votre nom vous continuez d'aimer. Or , avisez donc s'il y va tellement de votre repos à venir , que vous ne puissiez accomplir les vœux d'un père mourant.
Pendant que sire de Mexpres parlait d'un pénible effort, j'étouffais mes gémissemens pour ne pas l'interrompre, et recueillir ses paroles sacrées. Mille pensées de sublime
UNK CnATELAIlNT. gl
dévouement m'exaltaient et me disaient avec véhémence : « Malheur à l'enfant rebelle qui rejette le vœu d'un père mourant, dût-il lui en coûter son repos à venir. » Et d'après ces inspirations, je m'écriai : Je ferai à votre gré, mon père, vous ne pouvez rien exiger de moi dont je ne retire la récompense au centuple; pardonnez -moi ma désobéissance passée, pour que je sois ainsi pardonnée par celui qui commande soumission aux parens. Et ma figure en larmes posait sur son front vénérable. Alors sire de Mexpres me dit de l'aider à se mettre sur son séant; et, quand ce fut fait, il me couvrit le chef d'une de ses mains, et, élevant l'autre :
— Beau sire Dieu , qui serez tôt mon juge, laissez pénétrer jusqu'à votre trône mes prières pour ma fille ; j'appelle sur sa
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tête chérie toutes les joies et bénédictions saintes que vous réservez aux enfans pieux. Que ceux qui doivent naître d'elle fassent sa consolation , ainsi qu'elle a fait ma consolation et ma joie.
Et voilà comment s'exprima mon géniteur avec un saint enthousiasme; heureux sur tous, l'enfant ainsi béni ! un souvenir si auguste l'accompagnera aux portes du tombeau pour en écarter les terreurs.
Notre émoi nous fit immobiles quelques instans. Ensuite mon père continua :
— Tu peux élire entre deux , Aloïze ; il s'est offert récemment un nouveau parti.
— Eh quel? demandai-je ébahie.
— Mon plus estimé et digne ami, le seigneur de Pouvelle.
UNE CHATELAINE. gj
— Je restai muette.
— Tu préfères le jeune, n est-il pas vrai?
— Celui que vous voudrez, mon père; je n'ai point de vouloir.
— Tu t'en remets à ma décision ?
— Vraiment oui.
— Eh bien , ton père mourant te lègue à sire de Gombault, comme au plushomme de bien.
— Cher sire, j'obéirai.
Le malade se trouvant fatigué me dit de le laisser. Je fus m'asseoir au fond de la chambre sans ra'occuper de ce que je venais de promettre. Tout occupée du danger de mon père, je ne pouvais rester en
place et à chaque instant je m'avançais en tapinois pour l'observer... Il sommeillait quièteraent, et son teint se colorait... O! quels flots de bonheur entraient en [mon âme ! la légère espérance voletait autour du lit , et la laide mort se trouvait frustrée. Beau seigneur Jésus î vous aviez eu pitié de l'orpheline... J'accourus prendre le médecin, et sans bruit nous regardâmes le malade. Le médecin ému m'entraîna hors de la chambre , et me dit :
— Il est sauvé, damoiselle. Il s'est opéré une crise; je ne me vante pas que ce soit mon savoir : il vient de plus habile.
— C'est moi, lui dis-je avec transport, c'est poi! heureuse que je suis... Dites, messire, pensez-vous qu'il y ait sous la cape des cieux un bien, tant désirable qu'il soit, qui vaille la vie d'un père?...
UNE CIIA.TELAINE. r^5
— Je ne sais lequel se doit féliciter le plus ou du père qui a une telle fille , ou de la (ille qui a un tel père, ce nie répondit obligeamment le médecin. Dans ces entredites, le malade se réveilla soulagé, et depuis, chaque instant lui rendait la santé.
Tranquillisée sur mon père (ce que c'est que l'instabilité de nous ) , je sentis en mon cœur mal dompté des élans de passion et de langueur mortelles. Je m'étonnais d'avoir tant promis et voulais me dédire. D'autres fois, condamnant les larmes que je versais secrètement, je faisais ma figure allègre, et, le sourire errant sur mes lèvres celait l'intérieure combustion. Ainsi on voit des monts émaillés de fleurs et de verdure, receler en leurs flancs des volcans destructeurs. Le jour de la cérémonie venu , nous nous rendîmes à Pouvelle. Mon père me
nommait sa chère fille, son enfant bien-aimée... Ces tendresses paternelles se confondirent avec le mot redoutable qui m'interdisait jusqu'au douloureux plaisir de penser au chevalier de Jugny.
Je le confesse avec repentance , je^ne pus à ce point commander au sentiment révolté que, durant le repas, je ne misse en parallèle, par très-grand crève-cœur, la chauveté de sire de Gombault, son teint jaune et flétri ( et on soupçonnait qu'une maladie interne en était la cause), son dos courbé, avec le trop aimable visage, les cheveux touffus et luisans ainsi que des flocons de soie brune, et la taille svelte du beau damoisel, sans que l'équité me remontrât la^ foi mentie de l'un et les vertus de l'autre.
Sire de Gombault arrêtait sur moi les
UNE CHATELAINE. C)l
regards d'un tendre protecteur. Les convives contraints semblaient appréhender de donner lieu à la moindre allusion ; et, de lait, la plus simple m'eût suffi pour fondre en eau, comme le vase trop empli qu'une goutte de plus fait déborder. Aussitôt qu'on sortit de table, je profitai de la confusion pour m'enfuir en ma chambre, sans réfléchir à ce que je faisais. Alors, me trouvant devant un miroir, je levai mes tristes yeux sur mon image et je fus éblouie: les ornemens et joyaux dont j'étais couverte auréolaient en tour de moi une vive lumière. Je me mis à dire très-orgueilleuse : Il reviendra le perfide, il me verra dans la splendeur de la beauté et des richesses; il gémira de son abandon... Et moi, le regardant avec le calme de l'indifférence, je lui rendrai plus que du mépris. Je me pris à pleurer en soupirant ces derniers mots , ex-
^8 UïfE CttXWÉtAINfe.
pression inversé de leur vrai sens. Ah! iWàl apprise! fis-je en sanglottant, il faut un autre bautne à ta plaie, que celui que t'offre la vanité... Loin de moi, vains ornemens; votre faux éclat be dissimule la douleur qu'aux regards stupides; sous votre pompe trompeuse vivent les ennemis dévorans, les regrets inquiets, les alarnfies et tous les maux qui prennent possession du cœur; loin de moi, vous ne pouvez me rendre la paix que me ravit son parjure, et je défis et brisai mon riche corps de jupe. Comme le prince de l'Enfer m'excitait à cette rébellion, j'aperçus le portrait de sire de Gombault, vivant de ressemblance; de prime abord je crus que c'était lui... Grâce! grâce! m'écriai-je éperdue, d'un amour méconnu je punirai la honteuse faiblesse... Grâce et pitié, digne seigneur! Ah! quel est C(3lui; si affermi qu'il soit, qui n'ait eu
besoin d'être reconforté pat la génétoise indulgence? et je rajustai de mon mieux ma parure déflorée. En rentrant dans la salle, je remarquai que sire de Gombault n'y était point, et ce ne fut qu'après deux heures d'absence qu'il revint, et si pale que je me mis en grande appréhension. Il m'a vue! pensai-je; n'osant avancer, lui-même s'approcha du coin où je m'étais tapie , plus morte que vive; et comme il me parla avec sa bonté coutumière, je perdis la crainte de l'avoir offensé; mais le regret de m'y être exposée s'en augmenta.
Cependant la nuit silencieuse étendait son manteau ténébreux; les convives, lassés d'une si triste fête , se retirèrent. Mon père en fit autant, après nous avoir embrassésd'amitié satisfaite, son gendre et moi; avec lui disparut mon courage. Je deman-
lOO VNE CHATELAINE.
dai (lame Alix, qui le matin m'avait suivie. Sire de Gombault m'apprit qu'elle avait quitté le château depuis quelques heures, ainsi que son neveu, qui s'était fait chasser par son libertinage. Cette réponse me persuada que mon époux, voulant m'ôter tout ce qui pouvait me rappeler le chevalier, avait saisi un prétexte pour renvoyer ces deux personnes. Le lendemain , j'appris que dame Alix's'était retirée chez les nonnes, de quoi je restai en grand étonnement.
Sire de Gombault m'offrit la main; et, me faisant traverser les appartemens illuminés, il s'arrêta devant le mien :
— Votre parure vous gêne, Aloïze, al* lez la quitter. J'attends ici que vous me permettiez d'entrer chez vous. Mes femmes me déshabillèrent de mes habits de no-
ces. Dieu des faibles, ne m'abandonnez! cUsais-je enlremoi. Quanti leur office fut fini, elles se retiraient; je m'avançai soudainement,transied'effroi. Ah! parpitic, restez encore!... et, me reprenantaussitôt, parceque ma conduite était messéante, j'ajoutai : Ne voyez- vous pas que je vais m'habiller derechef? Elles ne lardèrent guère à me faire prête. Sire de Gombault entra ; nous restâmes seuls. La voix de mon époux me parut altérée; pour son visage, je ne sais, à cause que je tenais le mien baissé, aheurie que j'étais ainsi qu'une brebiette égarée.
— Aloïze, levez sur moi ces beaux yeux qu'oppresse une pudeur souffrante ; avezvous déjà oublié que je suis votre second père... ? un titre de plus, que je n'ai désiré d'obtenir qu'afin d'avoir le droit de vous rendre heureuse, doit-il transmuer en cou-
trainte l'amiable bienveillance que vous nie témoigniez?... Il n'en sera plus ainsi quand vous saurez qu'il ne peut vous arriver nul mal que je ne voulusse le détruire ou le partager. Je ne suis point étranger aux agitations de Tâme, je pourrais même en être médecin, connaissant par expérience comme se traitent de telles maladies. Les remèdes violens leur sont contraires, en guise d'éteindre la douleur ils ne font que l'engourdir , et ensuite elle se réveille tant plus violemment.
— Ah ! cher sire, en votre sagesse sans seconde, vous excuserez les faiblesses d'autrui, dis-je confuse à fait.
— Gardez-vous de rien exagérer, Aloïze, ici-bas il n'en est qui ne faille ; et moi aussi j'ai été débile..., et pour cela, votre cœur
UNE CHATELAINE. loS
si pur n'exhalera point un soupir, qui n'aille vibrer au cœur du vieil ami... Si cette longue journée ne vous a trop fatiguée, je vous conterai mon histoire afin que vous connaissiez votre époux.
Je m'empressai d'être attentive. Sire de Gombault commença ainsi ou approchant, car il est rare que celui qui va redisant, n'y mette un tantinet du sien.
— Le comte de Gombauît, mon aïeul, dans la distribution de biens qu'il fit à ses deux fils, avantagea mon oncle , comme l'aîné, de la terre de Pouvelle où nous sommes, et des fiefs qui en dépendent; et ces biens devaient, si mon oncle mourait sans géniture, revenir à la branche cadette dont j'étais le seul rejeton. Mais dix ans d'infertilité d'un premier mariage et cinq
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ans d'un second, ne laissaient pas présager à mon oncle que cesserait la stérilité de sa couche , lorsque mon père mourut le laissant chargé de ma curatelle, jusqu'à ma majorité.
A ce moment désastreux, je me trouvais en Ibérie, simple servant d'armes à la suite d'un vaillant seigneur, ami de mon père. Je quittai mon protecteur et vins en toute hâte recevoir sa bénédiction et ses derniers soupirs. Après les obsèques, "je me déterminai d'aller visiter mon oncle. Je ne l'avais jamais vu et me sentais disposé, venant de perdre le meilleur des pères, à reporter mes affections sur celui qui devait m'en tenir lieu. Plusieurs gens m'objectèrent que ma tante, fièrement dédaigneuse et d'un caractère chagrin, vivait mal avec son époux, et recevait déplaisamment les amis
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d'icelui. Bon , dis-je, en lui portant une soumission respectueuse, je lui éviterai d'exercer sur moi sa méchanceté. Dans cette disposition, je partis du Dauphiné pour me rendre à Pouvelle. Ayant préalablement annoncé ma venue à mon oncle, en mes pensées de deuil je n'avais guère pris garde aux diversités du voyage, et même j'étais presque devant Pouvelle s'en m'en apercevoir, lorsque le chemin me fut barré par une gaillarde troupe de cavaliers, dont l'un était mon oncle, allègrement convoyé de ses amis. A la vue d'un si proche parent, mes yeux se remplirent de larmes et je me mis à sanglotter. — Ça, mon neveu, dit le comte de Gombault, foin de tristesse. .. Assez d'un jour pour d'inutiles regrets... Passe si vous les aviez d'être arrivé à l'âge d'homme aussi simple qu'un oison ; certes , je l'eusse parié à coup sûr, que le bonhomme défunt
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me taillait besogne : pourtant Fétoff^ me paraît belle et méritant d'être ouvragée. Et se tournant devers ses convives : Ce jeune gars, frais et dispos, m'appartient par droit d'aubaine; amis , je vous le fie et confie , à vous, maîtres passés en faits aventureux de joyeuse vie, afin que de lui sorte un bon compagnon.
Vous pouvez concevoir ma stupeur à cette scandaleuse réception; je dissimulai en frémissant; mon oncle et sa compagnie étaient dans l'ivresse du vin.
Piendu au château, je m'enquis respectueusement de ma tante, le comte me répondit : « Je vous tiens pour inepte , beau fils , puisque vous ne savez les statuts et les réglemens de la seigneurie de Pouvelle.
Or, apprenez-les et conservez-les en votre
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conception, pour les maintenir à votre tour. En premier lieu, le seigneur de Pouvelledoit se délier descourroics de Thymen ; les tristes conjoints qui en sont garrotés, vont piétinant l'un amont, l'autre aval, chevauchant de pire guignon sur d'épineuses broussailles , et le plus fort entraînant le plus faible , ce dernier se trouve renversé et foulé, contre le droit naturel qui veut juste parité.
» Item. 11 sera réparti entre le comte et la comtesse, égale licence et liberté; deuxièmement, le seigneur de Pouvelle doit être le très-gracieux patron de toute gente bachelette en souffrance, et par lui elle sera assistée jusqu'à pleine satisfaction ; tiercement, le seigneur s'aidera de diligens compagnons, afin que par eux il soit représenté , si par défection de nature ou de maladie,
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il ne pouvait vaquer à ce que dessus. Seront réputés bons compagnons et digues d'admission , les apôtres zélés de doctrine joyeuse. »
Le seigneur de Pouvelle avait déjà trop parlé; je l'interrompis. Par l'ombre indignée de mon père, je jure de ne laisser aucun accès dans mon âme à telles mœurs licencieuses, et d'y conserver en adoration la pure morale que j'ai apprise de lui.
Bien que ma voix s'élevât avec véhémence, à peine fus-je entendu, tant étaient tumultueusement bruyantes les acclamations qu'ils donnaient à l'envi à la péroraison de mon oncle ; taudis que ma répartie me valut forces moqueries de la part de six dames, lesquelles tour à tour maîtresses, faisaient les honneurs du châ-
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tcaii... Mais chut. Ces immondes détails ne doivent pénétrer vos oreilles pudiques.
Deux mois passés à Pouvelle n'amenèrent à fin ni. ma répugnance ni mes affaires. Et trop mal voulu de mon oncle, pour avoir avec lui aucune intimité, je m'étais fait libre de sujétion , et vivais dans le château comme un étranger; le cœur navré de stérile compassion en voyant ces misérables vassaux dîmes par l'injuste pouvoir, apporter dans un morne silence le fruit de leur labeur pour subvenir à d'ordes excès. Outre qu'ils étaient tenus en une telle épouvante par mon oncle et ses parasites amis, qu'il ne me fut jamais possible de parler à aucun ; ils me fuyaient ainsi qu'un loup cervier, parce que j'étais le neveu de leur maître.
Cependant la fortnne me réservait une
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compensation d'autre part^ en Fatnitié du baro^n de Mexpres^ depuis votre père ; et au temps d'alors, jeune et hardi jouvenceau. Je l'avais connu en Ibérie, d'où il était revenu préparer son père à une plus longue absence, puisqu'il allait à l'armée des croisés. Le seigneur sous lequel je servais portait aussi ses armes en Syrie ; le baron et moi, résolûmes de partir ensemble, nous jurant loyalement fraternité d'armes et de cœur; et d'après cette détermination, je ne songeai plus qu'à quitter le château.
La veille de mon départ, à la tombée du jour, raon oncle et les siens prenaient le frais sur la fougère, quand leurs joyeuses clameurs cessèrent tout à coup; les dames se dispersent et les hommes se lèvent d'un commun mouvement. — C'est votre tante qui s'en vient ici , me dit un de ces désœu-
UNE CHATELAIiVE. JH
vrés €^ s'avanraiit avec les autres du coU't du parc, tandis que je me sentis déplaisaniment surpris de cette arrivée subite , ayant tenu à faveur d'éviter une dame si repoussante en ses façons, selon les rapports cju'on m'en avait faits et que je crus au dessous du vrai envoyant le rabat-joie complet que faisait sa venue sur ces gens qui ne craignaient ni ciel ni terre, d'où je conclus que la châtelaine était méchante en sus de tout. Et naturellement, en ma répugnance, je me tins en arrière et même je me serais caché si mon oncle, sur ses jambes mal affermies, ne m'eût crié de tout l'effort de son gosier :
— Eh! beau fils^ voyez-vous fuir ces femelles ainsi que des chèvres effarées... Ah ! queje m'esjouis à leur plaisante course ! coup sûr elles se vont fourvoyer dans les
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dédales de pins... Beau cher neveu , lancezvous après elles et ramenez-les au bercail : quand le berger fait face au loup, faites l'office du chien qui veille.
Et comme je ne bougeais, il m'accoste en chancelant.
— Eh donc! puisque vous avez peur de courir après six, allez au moins par devers une. Voyez-vous cette litière qui s'arrête à côté d'ici? Là-dedans est la châtelaine. Présentez-vous devant elle, et, de bout en bout, débitez-lui ce message :
Dame châtelaine, ni le vent d'autan en furie, ni grêle tombant à dru sur grappe mûre, ne font un si grand dégât que votre arrivée céans...
Ce disant, mon oncle s'en va trébucher
UNE CHATELAINE. I 1 :>
contre une table et s'étend de son long parmi les coupes fracassées. Au cri qu'il poussa, parut précipitamment une dame qui m'assista de son aide pour relever le comte abruti; puis, se tournant vers moi, et comme si je l'eusse dû connaître :
— J'ai su depuis peu seulement que vous étiez en ce château et le malheur qui vous y a conduit. Croyez, mon neveu, que j'ai bien compati à votre chagrin... Il doit être sans bornes si vous le proportionnez à la perte... Mais l'ombre d'un père veillera sur vous, si, en quelque lieu que vous soyez, vous ne vous départez des vertueux principes qu'il vous a donnés durant sa vie^, digne en tous points autant que possible.
Voilà les mots que prononça sa voix mé-
Il4 UNE CHATELAINE.
lodieuse avec l'accent flexible et doux que doit avoir l'ange de paix.
Si les ténèbres et le voile noir de ma tante ne m'avaient offusqué ses traits, mon envie curieuse eût été satisfaite; mais quelle rouge bonté eût-elle lue sur mon front... Mes préventions me parurent un crime après l'avoir tant seulement entendue. Je balbutiai quelques phrases que probablement elle n'entendit, et auxquelles je n'aurais pu déterminer de sens, troublé et repentant que j'étais.
Les amis de mon oncle étaient en suspens, s'ils iraient rejoindre leurs dames ou s'ils attendraient que le lourd somme du maître fut achevé. La comtesse les décida, quand de la plus courtoise manière elle les convia à souper en sa compagnie; surpris,
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ils acceptèrent et me surprirent davantage en se comportant comme d'honnêtes gens, tant le vice perd de son audace devant la vertu.
Placé à côté de ma tante, je recueillais toutes ses paroles, si amiables et polies à tous, qu'un chacun s'extasiait de l'ouïr et de la mirer. Chose à remarquer, certes, de ces hommes accoutumés à une vie de corruption; si bien que j'aurais cru que c'était de sa part une prétention orgueilleuse de produire de si subits effets. Mais par la suite, je discernai la belle candeur de son âme et sa modestie, qui ne cachait qu'à elle seule les qualités et les séduisans attraits dont elle était apanagée.
La dame de Pouvelle avait vingt-cinq ans; son corps unissait à des grâces non
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pareilles , un décent abandon qui subjuguait les plus rebelles; son visage, en ses traits si délicatement façonnés et assortis, n'aurait laissé désirer à aucuns que des couleurs plus vives , et à moi me parut mieux touchante, et beaucoup plus, sa tant douce expression; ses cheveux noirs et lustrés annelaient sur soncol , gracieux comme celui du cygne; et cette enveloppe, toute de charmes, s'animait en ses moindres mouvemens par l'instigation d'une âme aussi belle.
C'était là l'épouse de mon oncle... Celui dont la calomnie essaya de l'atteindre est maleficié à toujours, me disais-je, me remémorant ce qu'on m'avait dit; et de tous ces rapports, il n'y avait de vrai que son humeur mélancolique. Le rire joyeux n'entr'ouvrait jamais ses lèvres, mais plutôt un
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soupir mal retenu; sérieuse sans froideur, elle parlait peu, mais cela quelle disait se gravait en la mémoire, ainsi je l'éprouvais quand elle m'enseignait cela qui est bien et me formait le cœur d'un honnête homme; je récoutais avidement, croyant entendre la sagesse de mon père inciter la beauté à me rendre meilleur.
Cependant, à mon grand souci, le temps de mon départ s'avança, il fallait suivre votre père ou trouver un prétexte pour rester après lui. La passion qui me travaillait me fournit l'idée de dire que, mon oncle n'ayant pas fini les affaires concernant la succession de mon père, je ne partirais qu'après leur conclusion. Voyez, lui dis-je tout confus, en quelles prodigues mains se trouve ma fortune.
— Mon père nous enverra toute la
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sienne, me répondit Bertold; et certes, quand le roi et l'armée vous attendent, dussiez-vous hériter des trésors de Salomon, vous ne les troqueriez contre votre part du premier choc? Aloïze, je vous fais cet aveu à ma très-grande coulpe, vous allez renverser Tautel que m'aviez élevé. Je mis à néant la sainteté de ma promesse, les devoirs d'un sujet fidèle et d'un brave guerrier; et, m'en veloppant moi-même dans un réseau d'ignominie , je laissai croire au plus généreux des preux qu'un vil intérêt avait plus de puissance sur moi que la voix de l'honneur. Votre père détourna la vue de dessus moi. Il fut quelques minutes comme un homme qui cherche en vain à comprendre ce qu'il entend: puis il me quittabrusquement sans déclore la bouche, et je ne le vis plus. Je cherchais à détruire l'amertume de ce souvenir dans la compa-
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gnie de madame ma tante ; déjà je ne vivais plus que de ses beaux regards, lorsqu'elle changea tout à coup, sans que je pusse en deviner la cause. Les momens où j'étais favorisé de sa loyale accointance, furent plus rares et plus courts; parfois elle me parlait avec distraction, parfois avec un air sévère qui me transissait. Mon respect me liait la langue à requérir merci pour les manquemens que sans doute j'avais commis, puisqu'elle devenait sans miséricorde pour moi, elle si clémente! Ensuite m'observant minutieusement, il me semblait ne point mériter un pareil traitement d'une dame si indulgente pour autrui , et sur cela je m'affligeais et me consolais ensemblement, par la croyance que les inégalités de son caractère provenaient des chagrins que lui faisait son époux.
Un jour (depuis quatre je languissais
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sans l'avoir vue), elle me manda en sa présence et me parla de la sorte : J'ai refusé de vous voir, mon neveu, pour n'être pas détournée en des occupations qui me tenaient à cœur, puisqu'elles vous concernaient. — Votre oncle m'ayant permis de traiter vos affaires , je les ai mises en tel état que vous pouvez suivre les damoisels de votre âge, qui, au lieu de se délicater, vont quérir renom de gloire et périls par honneur.
Vous désagrée telle perspective ?
— Il y a trois mois que je la voyais briller de rayons immortels!
— Il y a trois mois ! Eh ! pourquoi n'en serait-il de même présentement ? Nobles ardeurs de renommée ne décroissent en 1 ame magnanime.., elles s'avivent et se renforcent à mesure que se développent les désirs du
UNE CnATELAlIVE. 1 2 i;
cœur... Il faut partir demain sans délai
vos intérêts restent à ma charge, et si le sort vous est prospère autant que je le souhaite, vous n'aurez point à vous plaindre de lui. La châtelaine se tut, comme touchée de ma peine et cruelle surprise qui se manifestait sur mon visage, dont je sentis les muscles contractés, et n'ayant pas assez de force pour sonner tant seulement un mot; je m'en fus si reculé d'espérance et si pantelant, que plus j'en eusse perdu haleine.
Je trouvai ma chambre remplie des présens de ma tante, pour mon équipement de guerre, des armes d'une fine trempe et de haut prix, et un surcot brodé par ses belles mains d'une guirlande de soucis et de pensées. Ma bouche s'attachait à ces objets et les baisait quand et quand, et le
lendemain, après m'en être couvert, je me présentai pour recevoir ses derniers ordres.
Recluse en son appartement , la châtelaine s'occupait à broder. A ma vue , elle se leva incontinent; et, sans m'adresser la parole, se tint debout, une de ses mains appuyée de l'extréniité des doigts sur son métier, et de l'autre, distraite, se jouant d'une reine-marguerite qu'elle avait prise en une corbeille de fleurs, qui lui servait de modèle. J'osai la mirer, il me parut que ses lèvres tremblaient, et que ses joues étaient plus pâles que de coutume.
Au demeurant, je ne pourrais dire, ni même alors je ne sus bien exprimer ce que me dicta ma souffrance , que pire en avoir ne se peut. Je lui requis humblement par-
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don de Tavoir offensée, non à mon escient, mais je n'en doutais au changement de ses bontés, quoiqu'elle se montrât si généreuse... La suppliai de me bailler franc aveu et garantie d'amitié, pour qu'à moi fût permis de conserver sa chère image en ma pensée, hii faisant serment qu'après Dieu, ce serait elle que j'honorerais le plus. Ce disant, je courbai un genou devant elle, mes yeux supplians s'élevaient vers les siens, il me semblait que mon existence allait à son terme, lorsque cheut dans mon casque la blanche fleur que la comtesse roulait entre ses doigts; ses bras destitués de vie retombèrent le long de son corps, et ses yeux attendris répandirent des larmes que je sentis sur ma figure brûlante comme une rosée du ciel. Ah! de ce moment seul je goûtai la vie, et l'heur des élus pénétra mon âme. J'embrassais les genoux de la
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comtesse et les pressais sur ma poitrine palpitante ; et elle, penchée sur moi, échauffait de son doux respir mes joues pâHes par l'excès de mon émoi. Ma langue, enchaînée par l'amour timide, ne formait aucun son. J'étais ainsi dans la première extase d'un saint amour, lorsqu'un éclat de rire la remplaça par la terreur: le comte nous observait sur le seuil de la porte.
— Eh! mon mignon, vous n'êtes point tant apprenti en l'amoureuse courtoisie, que vous vouliez le paraître , et lorsque je pensais niaisement que vous étiez ni plus ni moins qu'une jouvencelle, moi j'étais une dupe , de quoi vous me devez réparation , beau neveu; après quoi nous serons amis comme devant. Cent fois sot je tiens celui qui se croit honni , et se prend de colère pour les baisers et mignotises de sa femme.
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— Il n'en est point de plus haute en vertu que la votre, dis-je alors; je tiens pour impie et blasphémateur celui qui démentirait mon dire. Je peux attester le ciel, qu'en prenant congé d'elle peut-être à toujours, mes regrets et mes vœux avaient la pureté des anges.
— Beau fils, laissez ce langage de moine, et m'écoutez. On sait bien à la ronde que les fêtes et les festins sont de mon goût; mais peut-être on ignore que j'ai dépensé ce que j'avais en possession , même la dot de la châtelaine, qui, j'en suis sûr, regrette de n'avoir pris sa part de mes régals et libéralités. Il me faut donc user du bien de mes amis, et je vous dois la préférence. A présent tout doit être commun entre nous ; et vous, comtesse, n'effarouchez plus mes privés convives par cet air en dessous qui ne sied point à votre gente mine.
Le comte, en finissant ces mots, fut prendre une écritoire et du papier, et me le présentant, il me signifia qu'il me fallait faire une cession des biens qui par succession des temps devaient me revenir : et ne voulant me laisser ignorer l'usage qu'il en voulait faire, il m'en fit le détail avec une odieuse impudence. Transporté d'indignation contre le plus dépravé des hommes, je tirai mon épée, et d'un revers j'alais trancher sa misérable trame , si la dame de Gombault ne lui eût servi de bouclier. Le comte sortit en riant d'un fol rire , et ma tante, dans la stupeur que vous pouvez penser, me fit promettre de partir sans retardement. Elle n'eut pitié ni d'elle ni de moi en me donnant cet ordre auquel je dus obéir à ma déplaisance, et ainsi fut fait. Ses derniers conseils furent ceux d'une mère, « Fuyez le vice, me dit-elle, fuyez-
UIVE CnA.TELAI]?nE. Il']
le sous quelque attrait qu'il se montre; que Teffrayant exemple de celui auquel je ne puis donner aucun litre respecté, reste en votre mémoire. Ce n'est tout d'un coup, mais par gradations insensibles qu'il est devenu si corrompu... N'en parlez jamais pour vous venger ou pour me plaindre Non plus de moi, ne soyez inquiet. Eh ! mon Sauveur! fit-elle en baisant son reliquaire, cette épreuve que vous venez de me faire subir, m'est un bon augure que mon pèlerinage se va finissant. J'ai gravi le mont de douleur jusqu'au sommet... Vous seul savez s'il a été rude...; et, s'animant par cette présomption, sa figure brillait d'une joie divine, et il me semblait que la martyre voyait déjà sa place dans les cieux. Me voyant grevé de douleur, elle dit entre soi : Pauvret! si peu en avance dans la vie, il n'en sait endurer les premières peines.
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Eh donc, comment fera-t-il quand il en viendra surabondance... Lors, détachant son reliquaire : Tenez, me dit-elle, il m'a appris à pâtir sans murmure; je vous en fais don. Portez-lui dévotion fervente... Las! je voulus encore tomber à ses genoux, mes paroles désassujetties de crainte se précipitaient en prière éloquente... Mais elle avait déjà repris son air austère, et forcé me fut de la quitter: moins heureux qu'elle, je n'eus point sa sublime vertu pour supporter le faix de mes adversités.
Je fus de suite à Marseille, où je m'embarquai pour rejoindre notre armée. En mettantle piedsurla Terre-Sainte, je m'enquis du baron de Mexpres. Le moindre soldat pouvait me répondre. Le baron était sous les murs d'Antioche, dont les croisés poussaient le siège vivement. Je demandai
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et j'obtins d'être du nombre des guerriers qu'on y envoyait encore. Je \is votre père, et, sans en être connu, je combattais près de lui : j'attendais', pour lever la visière de mon casque, d'avoir le droit de lui dire : ce Efface de ton esprit la vilaine impression que ma faiblesse te donna. «
Cependant les Sarrasins envoyèrent un renfort aux assiégés, et les gens d'armes campèrent à quelques lieues d'Antioche.
Notre chef demande un chevalier que rien n'intimide. Tous se présentèrent, Bertold fut choisi. Il s'agissait de pénétrer dans le camp de l'ennemi et de reconnaître ses forces. Le succès couronna l'audace, Bertold rempht sa mission ; et autant prudent que brave, il remit un écrit à son écuyer et lui fit prendre un chemin différent de celui qu'il suivait lui-même. L'écuyer revint au
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camp en peu d'heures ; mais, son maître ne paraissant pas, tout le monde fut consterné , et moi j'avais un pressentiment que l'heure où je devais reprendre mon rang dans l'estime du baron était arrivée ; je demandai d'aller à sa rencontre , et quand ce me fut octroyé, je m'élançai sur mon coursier et pris à toute course le chemin par lequel Bertold devait revenir. Un varlet dévoué m'accompagnait. Nous n'avions pas cheminé bien loin, quand un cliquetis d'armes frappa notre ouïe, et que nous vîmes un héros chrétien couvert de sang et de blessures, appuyé contre un arbre et se défendant du restant de ses forces avec le tronçon de son épée, contre un farouche mécréant; deux autres, hors de combat, gisaient étendus sur le sable. Le Sarrasin, à notre aspect, fit volte-face j sa bouche s'ouvrit pour injurier le nom sacré du Christ.
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Mais point ne la referma, le barbare; mon glaive laboura son gosier, et son âme impure se départit du corps avant d'acbever le blaspbème.
A grand heur de tous , aucune des blessures de Bertold n'était dangereuse ; notre retour au camp fut une fête. Antioche fut prise quelque temps après, et votre père et moi ne nous séparâmes plus.
Enfin,aprèstroisans,jerevin3en mon pays natal, ignorant de ce qui était advenu. Ah ! je rappris bientôt avec douleur vive ! la dame de Gombault était morte , était mort aussi son époux. Leur seigneurie m'appartenait. Grand Dieu ! vous savez que je reçus ces biens comme un de vos fléaux, et cependant l'hérilier cupide qid va prendre possession d'un riche avoir ne met pas une
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plus diligente presse que je n'en mis à me rendre à Pouvelle , pour visiter seul et à loisir le tombeau de la châtelaine. Je le cherchai dans le caveau de mes ancêtres parmi les autres tombes avec le triste plaisir qui naît de l'extrême malheur, et voilà que je me trouvai auprès d'un mausolée récemment fait.
Mon cœur se creva de deuil, et les plantes de mes pieds restèrent clouées au sol. Le mausolée était double. Deux figures en pierre représentaient le mari et la femme , côte à cote ensépulturés et gisans ensemble dans le lit de l'éternité ; j'en fus indigné. Il me paraît injuste de niveler ainsi le bon et le méchant sans différence aucune... La voiià donc, cette égalité de la mort !... Froide argile , à quoi se peut distinguer pour celui qui ne vous a connus à votre court passage, que l'un de vous posséda toutes les vertus, et que l'autre fut surmonté par tous les
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vices ? Et m'inclinant sur le marbre qui renfermait l'ange que j'avais adore , je lui parlai, comme si elle|3ouvait m'enten(]re,le langage incohérent de la douleur. En mon délire, je résolus de revenir avec la nuit, pour exhumer le corps de la châtelaine et et de plus m'en séparer. La nuit vint.... je Favais attendue avec autant d'impatience que si j'avais dû revoir la châtelaine en vie; et, muni d'instrumens propres à mon dessein, j'entrai dans la chapelle souterraine... Quelles ténèbres! Quel silence! J'entendais distinctement la pulsation de mes artères. Arrivé près du tombeau , je posai ma lampe sur le soubassement d'un des quatre piliers qui le décoraient ; une inscription frappa ma vue. Oyez ce qu'elle disait : « Homme qui veux connaître la valeur de la vie , viens interroger la tombe et méditer sur ses secrets. Pénètre du regard de ta pensée ce marbre
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somptueux, vois les misères qu'il enferme. Devine quelles passions, quelles haines agitèrent vivans ceux qui ores sont si paisibles ! Ils ne pouvaient assez se fuir dans le vaste monde : ici trois coudées de terre les enserrent et réunissent ; l'oppresseur et Topprimé ont entremêlé leur poussière et signé le traité d'éternelle paix; tout s'oublie ou se pardonne au domaine de la mort. »
— Malheureux , m'écriai-je épouvanté du sacrilège que j'allais commettre... N'estce pas sa voix qui m'a parlé ? Oh ! pardonne, ombre sainte ! apaise-toi , cendre irritée , désormais je ne viendrai ici qu'avec un seul sentiment; et toi, frère de mon père, que celui qui n'a jamais dévié du droit chemin paraisse pour être ton juge ; et quand il sera trouvé , ce juste , qui osera devant
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lui éiuimérer tes fautes quand on le verra prêt à les couvrir du manteau de la charité? Repose; et que des songes d'épouvante me montrant à toi, t'accusant devant Dieu , ne fassent pas entrechoquer tes os dans ton cercueil! Et le marbre froid s'échauffa sous mes larmes de contrition.
Cependant, gouverné par une morne tristesse, le dégoût de la vie me prit. Je résolus de la terminer, poussé que j'étais à commettre un crime. Ce projet m'occupait sans trêve; mais, au point de l'exécuter, la nature épouvantée refusait à mon bras la force nécessaire. Elle triompha , je repris un petit de courage , et je me mis à courir le monde pour m'étourdir ou m'enseigner. Partout je vis le malheur planant sur les hommes sans distinction ni choix. Le disetteux gémissait dans ses haillons et sa mi-
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sère, l'opulent dans l'or de ses riches lambris, et tous, qui plus, qui moins, payaient leur tribut à cette foule de tribulations qui affligent l'humanité. D'où me vient , ce me dis-je, cette prétention à un sort différent? Le limon dont je suis pétri est-il mieux épuré pour faire une exception parmi tant de créatures? Ainsi je me donnais toujours de beaux et salutaires conseils, et peu à peu je désobstruai mon esprit de ses erreurs , et le calme rentra dans mon âme. Je vous ai narré cette confession afin de vous démontrer que la pointe du chagrin s'émousse, et que telle virulente et âpre peine qui semblait n'avoir de refuge que la mort, finit par ne laisser qu'une souvenance légère. Tant que m'a duré ma verte jeunesse; j'éprouvais souvent une grande langueur d'être ainsi désoccupé d'attache mondaine ; plus d'une fois j'ai échappé au
UNE CIIATELAlNi:. 187
péril en allant au tombeau de madame ma tante. Je la priais avec componction, et par sa très-spéciale faveur, j'ai surgi au port, sans mener grand souci de voir fuir les folâtres jeux, et les ris leurs frères. Mais ils ne m'ont point laissé en totale disette ; il me reste l'estime et la confiante amitié, consolation de la vieillesse. J'ambitionne ces sentimens de vous, Aloïze, comme une récompense et un juste retour de ma sollicitude. Donc, vous serez pour moi un dépôt sacré que m'a confié la Providence. Si je n'ai le pouvoir de vous faire aussi heureuse que je lé voudrais , au moins je vous garantis une sécurité entière... Je n'entendis pas ce qu'il dit ensuite , ému qu'il était : je crus distinguer qu'il parlait de victime.... Sous la puissance de l'admiration je me prosternai à deux genoux devant sire de Gombault; ma gratitude s'exprimait par mes yeux d'où
l38 UNE CHATELAmE.
coulaient sans douleur de grosses larmes. Sire de Gombault me prit en ses bras comme le faisait mon père , et me baisant au front :
— Allez reposer, Aloïze, que la paix, compagne de la vertu^ veille à votre chevet, n'ayez que d'heureux songes sur votre existence à venir; demain je vous soumettrai le plan que j'ai tracé pour la distribution et l'agrément de nos journées.
Il est possible que ma belle pupille dise à la fin :
«Il n'est malheur, qu'il ne vaille quelque chose. »
Alors le seigneur de Pouvelle me laissa pleine de vénération pour lui et de pitié
UNE CHATELAINE. 1 Sg
pour cette noble cliâtelaine dont je comparais le sort au mien , et il m'en restait tout l'avantage.
Je ne me couchai pas avant d'avoir fait mes oraisons et prières , remerciant le bon Dieu , qui m'avait préservée du désespoir au délaissement du chevalier, avait conservé la vie de mon père, m'avait accordé la force de lui obéir, et à tant de biens que je recevais de sa grâce, ajoutait la générosité du seigneur de Pouvelle.
Le somme me surprit ainsi, et calma mes esprits si long-temps agités.
Les jours suivans furent employés à visiter les gens de distinction du voisinage : après quoi nous nous enfermâmes à Pouvelle , et , hormis mon père , nous ne
t4o une CHA.TELAINE.
voyions que nos vassaux. Sire de Gombault, pour occuper mes loisirs, me mena à sa librairie, laquelle était nombreuse et choisie en manuscrits estimés. Ce seigneur était consommé en sciences et profond savoir.
Chose grandement rare en nos seigneurs d'aujourd'hui, lesquels sont en général non lettrés , et seraient fort dans l'embarras s'il leur était prescrit de Jtraiter en matières savantes, et que pourtant ne devraient ignorer des gens du haut parage affublés décharges et d'honneurs. En ce temps-là j'étais ainsi qu'eux ignorante : quoique fussent jà filés m.es dix-huit ans, je ne savais li re qu'en mes heures pour la messe ou autres dévotions : à cause de quoi je n'osais ouvrir la bouche. Sire de Gombault, qui s'en aperçut, me dit ceci :
— Étant chargé de votre aimable tutelle,
UNE CHATFXAINE. I^ï
je serais obligé , par devoir, si mon goût ne m'y portait , à développer en votre esprit les germes précieux que la nature y a semés. Ils sont en tardiveté , par défaut de culture; mais bientôt ils produiront des fruits d'inappréciable saveur. C'est par une instruction solide qu'on se fait un bonheur dépendant de soi, le seul désirable : celui qu'on attend des autres est trop sujet à varier , et pour cela toujours incertain. L'étude et le travail en sontles principaux mobiles; l'un fortifie l'âme et l'ennoblit par les connaissances qu'elle lui donne; l'autre est profitable au corps , et c'est ainsi qu'on chasse l'ennui qui ronge l'ignorant oisif. Tendre fleur de jeunesse brille un instant, puis disparaît. La tarde saison est là qui la suit de près. Elle est longue et stérile pour la femme folle qui n'a mis en réserve ni raison ni savoir. DonC; pins prévoyante,
i42 tJNÊ CHATELAINE.
ainsi que la fourmi , amassez pour votre hiver.—Et sans se dégoûter par les redites , il me donnait de fructueuses leçons; il m'expliquait avec patience et bonté paternelles les livres savans qu'il me faisait étudier , et mon esprit devint tellement avide de savoir à mesure qu'il jouissait des ressources de l'instruction, qu'avant un an j'étonnais mon maître, fier de mes progrès. Pour ne pas me laisser trop captiver par une application suivie, il me menait promener dans les environs, aux lieux qu'il supposait me plaire, et il m'apprenait la propriété des simples pour les différens maux.
— Il est si doux, mon Aloïze, de pouvoir soulager son semblable î et outre ce but d'humanité , vous apprendrez à admirer les largesses de la nature , les biens nombreux qu'elle a distribués à l'homme
UNE CHATEL.UNE. i 43
pour ses besoins et ses plaisirs; le^^jnerveilles de la création vous démontreront toute la puissance et la bonté du Créateur, et rendront plus solide votre piété, consolation la plus réelle en toutes les chances de la vie.
Ainsi le bon seigneur de Pouvelle formait mon cœur, en étendant les facultés de mon âme.
Et si dans ses nombreux vassaux il se trouvait des souffreteux, il m'envoyait par devers eux chargée de ses dons, dont il me faisait distributrice.
a Ce secours offert par vos mains sera plus lénifiant à son mal » ; ou bien il disait encore ;
l44 UNE CHATELAINE.
« ft croira, le pauvre dolent, que ce bienfait lui vient du ciel donné par un ange ; » enveloppant ainsi les leçons de vertu d'un langage amiablement flatteur.
Je ne sais si dans le monde il se fût trouvé un être pour qui tant de générosité , de soins et de complaisances eussent été perdus ; mais, grâce à Dieu, ce ne pouvait être Aloïze , sensible et reconnaissante au moindre bienfait : aussi ma plus tendre affection se partagea entre mon père et sire de Gombault; et si je ne pus mettre en oubli le damoisel et nos tant doux sermens, du moins je pouvais lui opposer les vertus de mon époux et les murmures de l'amour offensé. J'avais toujours conservé un vif désir de revoir Praxède, afin de réparer, autant que se pouvait,, ce qa'avait eu d'humiliant
UNE CHATELAINE. l/|5
la lettre de mon père. Etant souvent soucieuse à ce sujet , je priai le comte d'obtenir de mon père la révocation de l'ordre rigoureux. Je remarquai en lui une grande altération ; mais, empressé de me complaire, il fut à Mexpres , et m'en rapporta la dispense désirée : je pus connaître par là tout son crédit sur l'esprit de mon père. En même temps sire de Gombault m'apprit avec certain embarras qu'il était survenu des inconvéniens àPraxède,etque, ne voulant inutilement m'affliger, il ne m'en avait point instruite. «Contristée, j'écoutai siredeGombault. » La tante de Praxède mourut à l'époque de notre mariage; à ses derniers momens, dirigée par un moine astucieux, elle annula le testament qu'elle avait fait en faveur de sa nièce et d'Eginard, et fit le don de sa fortune au couvent de ce moine imposteur.
l/jÔ UNE CRATELAIÎTE.
Praxède se trouvant frustrée d'un riehe héritage, la dame de Pountis, dont l'avarice réglait l'affection maternelle , avait rompu le mariage de son fils, qui persistait à vouloir son amante, au mécontentement de sa mère , qui lui faisait menace de le déshériter, voire maudire, l'inhumaine, s'il ne suivait ses volontés. Praxède s'était retirée chez les clairistes de Clermont, et, résistant au désespoir d'Etelred, elle voulait prendre le voile et pressait les apprêts du sacrifice en l'exaltation de son malheur. J'interrompis plus d'une fois le récit succinct du comte de Gombault, et j'osai me plaindre de ce qu'il m'avait caché ces événemens. J'aurais fléchi mon père, dis-je, et conforté laffligée. Plaise à Dieu qu'il ne soit jà trop tard! Sire de Gombault, secondant mon impatience, manda tout préparer pour le voyage de Clermont Quand tout fut prêt,
UNE CHATELAINE. l [^rj
nous partîmes en une commode litière, et au principe du voyage, voici quoi nous arriva. Comme nous traversions le parc pour joindre la route, un inconnu de l'effrayant aspect d'un bandoulier, se jeta au devant des mulets et les arrêta, me criant « Pardon ! » d'une piteuse voix. Moi, épouvantée, je poussais des cris perçans, ne sachant ce qu'était cet homme; tandis que sire de Gombaut, qui avait l'air de le connaître , lui ordonnait de se retirer d'un ton impérieux ; etjComme cet homme n'obéissait nullement, il sortit de la litière, et, aidé de ses valets , il l'entraîna dans le bois , et je ne le vis plus. Sire de Gombault revint tout nébuleux , et nous continuâmes notre route sans encombre. En chemin faisant, le comte me dit, à magrande surprise, que cet homme que je venais de voir était le frère de ma gouvernante, et qu'il était insensé j qu'en
l48 UNE CHA.TELA.INE.
un moment lucide il avait sans doute trompé la vigilance de ses gardiens pour venir voir sa sœur qu'il supposait être à Pouvelle; et qu'il l'avait remis aux soins d'un valet pour le ramener au couvent de moines , qu'on voyait tout près, en les priant de le mieux surveiller. Je témoignai ma surprise au comte de n'avoir jamais entendu parler de ce frère de dame Alix. Le comte me répondit : Dame Alix a trop de vanité pour divulguer cela, d'autant que ce frère avait perdu toute considération pendant qu'il fut serf de votre père; et voici comme. Etant à guerroyer en Palestine , votre père vit un des siens qu'on portait sur un brancard; il le reconnut et dit: Que Dieu te soit ami, bon Ulric. Tu as pris les devans ; conduit par la gloire, va cueillir ta palme, brave défenseur de la foi. Puis, se courrouçant fort contre ceux qui l'avaient couché sur la
UNE CHATELAINE. ï/|f)
face, il leur dit : Doit être tourné vers le ciel celui qui mourut en défendant sa cause.
— Oh! sire, il n'est ni mort ni même mourant, répondirent les soudards, mais seulement blessé par les mécréans.... Lors sire de Mexpres s'approcha d'Ulric.
— Mort Mahoum (i)! vous avez fui, manant ; ce n'est point la poitrine que vous avez opposée au fer de l'ennemi : ce n'est point en lieu où vous les avez que les braves guerriers reçoivent les blessures. Filer à la quenouille vous convient mieux que de brandir la lance. Et votre père indigné s'en retourna, tandis qu'Ulric se tai-
(i) Parla mort de Mahomet! Jurement des croi-
l5o UNE CHA.TELA.ÏNE.
sait, ne pouvant démentir des marques accusatives.
— En écoutant ce cas , je fus touchée de l'idée que la folie de cet homme était provenue de l'affront qu'il avait reçu : je le dis à sire de Gombault.
— Tous le jugez trop favorablement, me répondit-il : le poltron ne s'amende point d'une couardise qui lui fait sa vie sauve, on doit attendre plutôt de lui de nouveaux méfaits et vilainies. Comme nous étions ainsi à discourir de ma gouvernante, je racontai le propos qu'elle me tint un jour, concernant mes révérés parens, et que j'ai rapporté plus haut, de même que ma réponse.
Sire de Gombault, qui paraissait savoir
VUE CniTELÀÎNE. 1^1
toutes ces choses, me donna l'explication de celle-ci.
— Votre mère avait une si singulière prédilection pour Alix , sa sœur de lait, dont elle était encore la marraine , qu'elle la fit bien enseigner , l'accabla de bienfaits , et lui fît la promesse de ne jamais la séparer d'elle ; et de fait, lors de son mariage, votre mère conserva sa protégée , et même plaça près de son époux le frère de dame Alix, celui que vous venez de voir qui, fin matois , et aidé des ruses de sa sœur, devint pour son maître ce que dame Alix était pour votre mère, c'est-à-dire qu'il s'attira sa confiance et ne la perdit qu'en Palestine. A votre naissance, ne voulant pas vous remettre en des mains étrangères, votre mère consacra à votre faiblesse tous les instaiis de sa vie. Elle fut la victime de
j5a UJNE CHATELAINE.
son amour maternel et fauchée de la mort , que vous saviez à peine épeler son nom. Avant d*expirer, elle pria votre père devons laisser élever par dame Alix, s'imaginant qu'elle serait pour vous une seconde mère. Mais l'âme généreuse ne peut juger des autres par soi sans tomber en erreur : les inclinations basses d'Alix ne lurent point déracinées par l'éducation. Elle apprit seulement à les dissimuler sous un vernis flatteur qui laisse les gens simples sans défiance. Votre père, respectant la volonté d'une épouse si regrettée, laissait dame Alix absolument maîtresse en son château.
— Un peupargentillesse,plus par coquetterie , dame Alix entailla le cœur d'un des gentilshommes attachés à sire de Mexpres, et si bien sut le choyer que ce soupirants'en lut, tout résolu, dire à votre père le dessein
UNE CHATELAINE. l53
qu'il avait de la prendre pour légitime femme ; et votre père , religieux observateur des prérogatives de la noblesse , remontra au vieil gentilliomme l'inégalité des conditions, et le danger de nouer un pareil lien à son âge, et à la veille de partir pour la guerre. Quelque sagement que parlât sire de Mexpres , l'amant affolé n'en voulait revenir. Seulement, votre père obtint que le mariage ne se conclurait qu'au retour de la croisade.
La haine furibonde s'empara de dame Alix , quand elle vit ses projets avortés à jamais ; et pourtant elle faisait la doucette et dissimulait. Votre père partit, et vous restâtes aux soins de votre gouvernante, qui si bien s'habitua à gouverner, qu'au retour de votre père, il n'y eut ni serf ni valet qui ne s'en plaignît. Sire de Mexpres
î54 ^^^ CHATELAINE.
remit dame Alix en son lieu , et lui fit défense de s'ingérer à autre chose qu'à votre éducation; et, pour combler son dépit, le gentilhomme ayant réfléchi à son âge avancé, et aux avances d'AUx, renonça de la prendre à femme; ainsi elle se vit méprise, et dès lors, ne pouvant se venger que sur vous, elle vous prodigua le mal qu elle pouvait vous faire. Je ne pouvais revenir de ma stupéfaction à ces détails jusqu'alors ignorés de moi. Plusieurs circonstances me revenaient à la mémoire, et avec un peu d'aigreur, les rudesses de dame Alix; mais quoiqu'il me fût démontré que le récit de sire de Gombault était vrai en tout , je ne pouvais concevoir l'activité de ce lutin malfaisant qui agit sans relâche sur les cœurs corrompus.
Il me restait encore une obscurité sur
UJVE CHATELAINE. 1 55
quelques points de l'histoire de dame Alix, dont j'allais demander l'éclaircissement , lorsque les clochers de Clerinonl se présentèrent à nous.
L'image gémissante de ma mie Praxcde éteignit en moi toute curiosité, et quand je considérai l'enceinte du couvent, les portes grillées comme d'une geôle , et les murailles élevées de ce cercueil de l'espérance , je soupirai de compassion pour celles qui par contrainte s'y trouvaient enfermées.
La noble abbesse,bientôt avertie, vint au parloir, mais refusa de nous laisser voir la damoiselle de Jugny , nous prétextant qu'il ne fallait pas la distraire à la veille de former des vœux visiblement inspirés par le ciel ; qu'on encourrait le blâme de la déranger
l56 UNE CHATELAINE.
de son pieux recueillement, et que le surlendemain, après sa profession seulement, il nous serait permis de l'entretenir.
Je bouillais d'impatience aux empéchemens de l'abbesse; mes larmes roulaient sans choir dans mes yeux enflammés; et sire de Gombault, voyant mon affliction , tint bon près de la none,lui faisant mine d'aller à l'évêque , si elle ne voulait pas nous montrer la novice de son bon gré. Enfin , un tantetessouflée, elle consentit à nos désirs, et bientôt parut la damoiselle de Jugny. Nous nous jetâmes dans les bras Tune de l'autre, mues par la même impulsion, et je mouillai de pleurs son sein délicat couvert de grossière bure.Praxède ne pleurait point ; s'était tarie la source de ces larmes qui soulagent le cœur oppressé. Nous nous tenions pnlacées, moi me taisant par grand émoi,
elle n'osan t parler à cause de la dame abbesse qui jà lui eût ordonné de rentrer , si le bon seigneur dePouvelIe n'avait promis un legs au couvent en faveur de Praxède. Ce legs consistait en quelques arpens de bois qui se trouvaient enclavés dans les biens de la communauté. L'abbesse en fut si reconnaissante , qu'elle me permit de visiter le dedans du cloître en compagnie de ma mie Praxède , me certifiant par là que l'intérêt satisfait pouvait seul l'apitoyer. Quand nous sortîmes , Praxède et moi , sire de Gombault lui fit un signe que je ne pus comprendre, et non plus je n'y portai pas grande attention , non plus qu'à visiter le cloître ; car, vite, nous fûmes à la cellule de Praxède.
Soit que la souffrance l'eût abattue, soit qu'elle di^siràt vraiment d'entrer en re-
l58 UNE CffATELAlNE.
ligiôn , comme dans un port à couvert des tempêtes , je la trouvai concentrée. Elle m'entretint brièvement de ses désastres, et nullement de nos anciens liens. Si le sire de Gombault ne m'avait assurée qu'elle ne conservait aucune rancune de la lettre de mon père, j'aurais craint de lui être moins chère ; cependant une fois elle porta sur moi ses yeux languissans, et je crus y reconnaître les regards deMexpres: je commençai alors à la questionner. Ses réponses étaient concises : oui et nennù Aucune autre expression ne sortait de ce cœur si plein. Je continuai.
— Vous avez fait vos vingt ans, Praxède ma mie , et se sont écoulées rapidement ces années de la jeunesse, n'cst-il pas vrai?
— Vrai.
UNE CHATELArNE. I 59
— Celles qui viennent devant vous ne s'écouleront pas de même; elles compteront double et non en bonheur. Souvent on prend pour force le faux enthousiasme qui précipite les actions. L'heure qui précède brouille et confond la pensée; celle qui suit laisse voir distinctement; le repentir s'attache à l'ame faible pour ne la plus quitter.
— Dieu qui reçoit le sacrifice sera mon soutien.
— Il faudrait , pour cela^ le lui offrir dégagé de toute affection terrestre , de tout regret. Dites , chère mie , en est-il ainsi du du vôtre ?
— J'invoque la grâce divine d'une continuelle oraison , et parfois il me semble
l6o tJNE CHATELAINE.
que Dieu m'exauce, et me presse de me donner à lui.
— Feu d'amour déguisé, qui deviendra feu d'enfer en l'éternelle solitude. Toute précipitation est condamnable quand on doit décider du destin delà vie. Etelred saitil votre détermination ?
— Il la sait.
— Y consent-il ?
— Tantôt il menace..., tantôt il prie et conjure.
— Votre ami est fidèle; et vous allez prononcer des vœux qui ne sont pas pour lui ! Ah ! Praxède ! vos deux amours n'étaient au pair.
— Ah! me dit Praxède, vous percez mon cœur en ses endroits les plus sensi-
UNE CHATELAINE. l6l!
Lies; vous détruisez le travail, las! si pénible et si long.... Si je l'avais moins aimé, j'aurais cédé à ses instances, avec lui je n'aurais pas redouté la misère.... Mais lui, l'aurait-il toujours bravée? Aurais-jepu, en l'entourant de toute la tendresse d'une heureuse épouse, éloigner de lui les funestes effets de la malédiction maternelle?.; Vous venez de me mettre en troublation... Ne prononcez plus jamais un nom trop chéri.Allez goûter les ébattemens du monde, et laissez la triste Praxède achever sa destinée.
— 11 n'en sera pas ainsi , fis-je , je veux vous sauver de vous-même. Ce que vous prenez pour pieuse résolution , n'est que désespoir. Ces murs épais et ces sombres voûtes retentiraient de vos clameurs. Vous vouciiicz prier, et seriez sacrilège. La
%Qi UrTE CïtATELAlNK.
bouche jà habile aux doux propos d'amour ne s'habitue facilement à chanter des cantiques. La chère image vous suivrait aux autels, convoyée d'inutiles et perpétuels regrets. Vos adorations seraient pour elle , vos plaintes seules seraient pour le ciel; et, profane à Dieu , et parjure à l'amant , vous auriez perdu votre paix en ce monde, et risqué celle de l'autre.
Praxède m'écoutait et fondait en pleurs; l'amour malheureux avait rompu la digue du silence et repris ses droits usurpés. Je contemplais l'aimable victime déjà revêtue des habits du sacrifice ; si tendre et si timide , et cependant si hardiment persévérante à s'immoler. O Eginard ! les mêmes flancsvousontportés '.Praxède est ta sœur!.. Oui , on le voit aux traits charmans de son
UNE CHATELAINE. l63
visage. Pourtant, quelle dissemibdance entre
vous
Cette réflexion me vint comme la jeune novice disait : A présent que vous m'avez mise en désarroi , dites-moi ce que je dois faire.O ciel ! si la pauvre créature chancela nte excite votre colère , ne la punissez pas en l'objet qui la rend criminelle , épargnez mon Etelred.
— Eh, Praxède, ne frappez pas votre esprit des vengeances de Dieu ; il ne les fait point peser sur l'innocence, lui dont la bonté dirige la justice même quand il punit le crime. Agissez par mon conseil , demandez un nouveau délai. Ne mettez en cela ni hésitation ni fausse vergogne; mais, certaine de faire bien , laissez-moi le soin du reste.
l64 UNE CHATELAINE.
Un spasme de joie saisit Praxède , et moi ( oh ! comme je m'humilie en faisant cet aveu), j'avais été moins pénétrée des douleurs de la digne sœur que du souvenir du frère coupable; car la pensée que je pouvais accomplir la félicité de Praxède me fut suggérée par le bas plaisir de me venger d'Eginard, en le forçant de rougir de sa trahison. Las ! nos meilleures actions ne sont donc pas indépendantes de notre intérêt personnel. En vain , aveuglée que j'étais devenue ! j'attendais qu'elle me parlât de son frère.... Ses lèvres restèrent closes^ et moi, je ne pus brider ma honte et l'interroger.
Madame l'abbesse , à qui un si long entretien faisait ombrage , nous dépécha une noiinain. INous descendîmes au parloir. Je tenaisPraxède sous mon bras , fière de mon
UNE CHATELAINE. lÔ5
succès ; et en bref je déduisis à l'abbesse pourquoi Praxède demandait un retard. Le rond visage de la dame devint tout rouge d'expression colérique. Ainsi elle ne put nous dissimuler l'empire d'un des sept péchés capitaux , même en les lieux les plus saints. Tant il est avéré qu'il n'y a pas de murs inaccessibles au rusé tentateur. Sire de Gombault apaisa la tourmente en ajoutant au legs déjà promis un ornement complet pour la patronne de l'église : moyennant ce, la benoîte eut l'air satisfait. Nous convînmes que nous reviendrions voir Praxède , et que nous resterions à Clermont jusqu'à une favorable fin.
«. La châtelaine détaille ici les moyens » qu'elle employa pour faire sortir son amie » du couvent , et les conversations qu'elle
r66 UNE CHATELAINE.
» eut à ce sujet avec le comte son époux, » où ce dernier démontre toute sa bonté , » en promettant à la comtesse d'aller en > Dauphiné offrir à la dame de Pontis de » doter Praxède pour la faire consentir au » mariage de son fils. Praxède ignore cette » démarche. Les deux amies restent en- » semble au couvent , tandis que sire de » Gombault, malgré sa santé languissante, » part pour le Dauphiné. Il trouve Etel- » red dans un état alarmant. La dame de » Pontis^ qui voit combien la munificence » du comté contraste avec son avarice ^ se » rend au désir de son fils et joue le désin- » téressement d une âme noble en refusant » la dot offerte. (Ici l'histoire , jusqu'à pré- » sent simple en ses détails, me paraît » manquer de vraisemblance, en ce que » l'avarice sordide a des entrailles de pierre, » et n'est point accessible aux sentimens
UNE CHATEti/VINE. 167
» généreux.) On va prendre Praxède chez » les clairistes ; les noces se célèbrent à » Pouvelle, Les deux amies se séparent, » et Praxède reconnaissante et heureuse » suit son mari en Dauphiné. »
De même qu'il m'est impossible de rendre combien fut cuisant pour moi le renoncement d'Eginard à ma personne, de même je ne pourrais décrire sans l'affaiblir, mon contentement, quand ma mie Praxède fut en possession de son fidèle ami et servant d'amours. Bien à l'opposé de ces vilains qui trouvent leur plaisir à préjudicier autrui, il me sembla que mes ennuis sV moindrissaient à les voir enfin unis après tant de traverses. Et aussi j'en eus plus grand respect pour sire de Gombault^ sans lequel je n'aurais point connu un si parfait plaisir. Praxède partie, je m'adonnai à
'l68 U5E criATÊÎ,ATNE.
mes occupations et délassemenscoutumiers, avec un goût que je n'avais pas avant , évitant autant que je le pouvais d'embesogner ma mémoire dans les événemens passés.
Mais Dieu ne nous a pas départi telle maîtrise sur nous-mêmes, que nous puissions agir long-temps contre les lois delà nature, ainsi qu'il m'en advînt à moi , comme je vais le dire avec la même vérité que si j'étais au confessionnal de pénitence, et l'on sait bien que toute croyance doit être ajoutée à ce que disent les dames.
L'hiver ridé s'enfuyait, ramassant, dans les plis de sa robe traînante, et grises brumes et bises et glaçons. La riante primevère courant d'un pas subtil dans les campagnes attristées , éclosait à foison papillons et fleurettes, quand je sentis en mon cœur sa chaleureuse influence 5 elle le
Vm CHÂTELAINE. 169
dilatait et le rendait plus enclin aux tendres désirs, qui, pour avoir rté étouffés, n'en étaient pas niorls pour ra. Et donc je me sentis travailler par le mal étrange d'amourettes. En vain je voulais me distraire, et méditer dans les livres que sire de Gombault m'avait appris à admirer : ils ne me récréaient plus ! Mes yeux langoureux n'y voyaient que des lignes noires ou des mots insignifians. Les aventures des loyaux amans seules me plaisaient au possible; et si je me procurais furtivement de telles lectures, j'en étais très-contente et alléchée, découvrant en ces livres des charmes insinuans, et un fin déduit, au mépris des autres, tant savans et doctes fussent-ils.
Maintes personnes m'ont assuré depuis que je n'étais la seule sur qui les ouvrages d'esprit n'avaient aucune souveraineté
1^0 UNE CflATET.A.lNE.
lorsque l'âme est calamiteuse; et par celte conformité avec des gens en qui d'unanime voix on reconnaît un mérite extraordinaire, j'ai été certaine que mes facultés intellectuelles possédaient autant d'intensité et de délicatesse qu'on pouvait le désirer; et pour retourner à mon dire, je m'en allais dolente et assaillie de tant aimable et dure souvenance ensemblement, que j'en perdais ma fermeté.
Sire de Gombault m'avait fait bâtir, à l'orée du parc, un petit pavillon qu'il appelait mon cabinet d'étude. Couvert par la ramure de grands arbres, les chaleurs delà saison d'été ne pénétraient en ce plaisant manoir. Sur les fraîches rives du ruisselet qui le ceignait de ses limpides eaux, croissaient en profusion libérale et sans labeur ,
DNE CHATELAINE. I^I
la tant belle fleur de glayeul à longues feuilles pointues, le nénuphar ami do chasteté; la blanche narcisse qui se penche vers Tonde limpide comme pour s'admirer, et qui a donné heu à cette antique et prudente fiction sur le danger de trop s'aimer soimême; le liset à jolies clochettes de diverses couleurs, si affectueux de sa nature qu'il s'agrafe à ce qui lui est proche par ses souples lianes et festons élégans; le droit cyprès consacré au deuil , le buis docile au caprice du jardinier, et l'aubépin qui s'empresse d'épanouir ses bourgeons rosés pour orner le bavolet desbergerettes aux ides de mai , et tant d'autres arbustelets que je ne saurais dire. De nombreuses troupes d'oisillons divers vivaient sous ces ombrages avec leurs fécondes femelles, dont je m'amusais quelquefois à voir les amours. Leurs petits dépits de jalousie
17a UNE CHATELAINE.
quand elles se trouvaient en rivalité, et puis elles se querellaient en vive dispute dans leur jargon ramage , jusqu'à ce que le boute-feu eût laissé la partie. Après , la femelle outragée se tenait coi et morne de ressentiment 5 mais la nature qui ne sait bouder par grimace , lui rendait bientôt son appétit d'aimer, et avec une coquetterie agréable elle se perchait sur le vert branchage, et puis très-doux chantait pour son ami; lui, voletait à l'entour d'elle, et puis ils se becquetaient à leur bel aise quand et quand, et plus chaud et ferme que jamais mieux.
Ces naïves choses me remuaient de fond en comble, et pourtant je ne pouvais m'en sevrer, les trouvant plus récréatives, encore qu'elles me fissent fondre le cœur, qu'aucuns délassemens mondains, lesquels ne m'offraient que désaccord et tristesse.
UNE CHATELAINE. I^S
Voila donc Texposé du dehors. Au dedans étaient mes livres, un psaltérion dont j'aimais à jouer, et mon canevas, sur lequel j'avais, inquiète, historié le premier tournoi où je vis le chevalier.
Voilà qu'un soir j'y restai plus tard que de coutume. Pensive devant ma croisée, mon esprit s'égarant en ses conceptions bizarres, trouvait l'histoire de la vie sur les vitraux bariolés. lien est ainsi, dis-je tout haut, de cet amas confus de peines et de plaisirs, en ce qui compose le plus de Texistence, et aux deux extrêmes, de cette quiétude où nous ne sentons ni les im^ ni les autres. Je la dépeindrai celle-là par cette nuance pâle et unie; les teintes graduellement colorées, les plaisirs simples. Celles à ne se pouvoir distinguer, de confondues qu'elles sont, et néanmoins vives à leur surface, les menteurs contentemens. Vien-
1^4 ^^^ CHATELAINE.
nent immédiatement les orages et tourmentes du cœur.... Ah ! quoique les pinceaux soient chargés et rembrunis, ils n'ont su rendre au juste ce qui ne se peut que sentir î... Par suite de ces réflexions, mes idées mélancoliques prirent le dessus. Le beau ciel se montrait pur et scintillant. La lune y brillait en toute majesté. L'auster, suave et apaisé, laissait la feuillée immobile : tout était coi dans ces campagnes, sauf le petit grillon réjoui chantant l'hymne à la nuit sur sa plus forte gamme , et le clair ruisseau faisant sourdre ses eaux comme de courroux de n'être seul bruissant en cette solitude. De petits chardonnerets avaient niché sous ma croisée; emmi les jasmins et les chèvrefeuilles les ouïssais doucement gazouiller comme s'ils devisaient d'amour sur leur tendre couvée. Ah! m'écriai-je en émoi et attendrie, tout est en joie et liesse
UNE CHATELAINE. lyS
à Tenviron de moi! Seule ici je forme un contraste, fragile et déconfortéc que je suis. Telles images ne sont propres à celui qui en son aimer fut tant méchamment déçu; les âpres climats, les campagnes s'ilvestres et tout ce que la nature enfanta de tristesses en ses jours de deuil, lui convient mieux que non pas ces tapis gazonnés, ces oiseaux accouplés et ces fleurs printanières flairant au loin leurs magiques senteurs. Belles et charmantes merveilles, vous convenez aux heureux ; mais pour l'infortuné, vous êtes un poison subtil. Je me levai pour sortir. Adieu, lieu trop chéri, je vais fuir ton dangereux silence : te dis adieu! adieu à tout jamais; et puissé-je laisser en tes murs le souvenir... Ici ma complainte fut abrégée brusquement. Un téméraire chevalier sort du massif où il s'était posté en embuscade, et me saisit
au corsage si étroit serré, que je n'en peux souffler. Ah! comme une telle insolente hardiesse me scandalise... Je vais crier àTaide, ausecours et faire punir l'audacieux; mais au clair luminaire des nuits , je le vois en plein ; un charme irrésistible m'enlourdit et me rend toute lâche et pusillanime, je ne peux plus rien vouloir contre lui; au lieu de le regarder avec sévérité, mes prunelles douillettes se vont roulant mignardement sous leurs dômes humides, et l'enchanteur, qui à son gré me transmue , me tient ce langage :
— Renie tout soupçon outrageux , Aloïze, ma mie! une ruse infernale t'a abusée... Toujours vivante en mon penser, je t'ai trouvée partout. Dans le tumulte des combats, ton image ^ marchant devant moi, me montrait de glorieux périls à affronter; dans le repos de la victoire, je te
UNE CnATFXAINE. I77
voyais pour récompense... C'est pour te mériter que j'ai conquis l'étendard du soudan; c'est en amour de toi que, réprimant une aveugle fureur, j'épargnai le guerrier qui le défendait, alors que son épée servant mal son courage, se brisait sur mon armure. Ami! lui ai-je dit^ tu as peut-être une bien-aimée... ne veux faire couler ses larmes quand ma victoire sur toi m'assure ma fiancée.
J*ai précipité mon retour. Je venais chercher le prix de mon servage; mais n'a vécu long-temps l'espoir fallacieux. Praxède ra'apprit ton hymen; j'en faillis mourir. Je t'ai nommée déloyale , perfide. Bien loin de toi , t'accablais de reproches ; te revois et ma bouche ne peut plus prononcer que ces doux noms, amour et Aloïze.
]n8 UNE CHATEL.UNE.
Tandis que le ch^evalier disait ainsi , que faisait Aloïze? Pâmée dans les bras d'Eginard, sans voix, sans pensée distincte, son âme ravie flottait s\}v les nuages les plus voisins des cieux, et les ennuis de ce bas monde allaient fuyant avec le flux du ruisselet.
Ame perplexe et trop assujettie, et comment n'as-tu mis à profit ce doux passeavant pour rompre et secouer cette enveloppe mondaine et t'envolertout d'un trait dans ces Champs-Elyséens dont tu prenais un avant-goùt ?
Ne sais combien de temps aurait duré la savoureuse vision^ si un rayon de la lune n'eût fait entreluire mon anneau de mariage comme par grâce et avertissement divin.
UBTE CHA.TELA.mE. ! -Jf)
Seigneur Dieu! m'écriai -je, vous le voyez. Je suis dépourvue de défense; secourez-moi en cet assaut, où je vais tomber dans la voie de perdition , pauvre diverse créature!... Et sitôt finie cette prière, je sentis s'apaiser la délirante ivresse ; mes engngemens avec sire de Gombault se représentèrent à mon esprit; je me rappelai sa bonté, ses soins et les vertus suprêmes qui abondaient en lui. Je me retirai à quelques pas , et d'une voix tremblottante , mais d'un vouloir déterminé, je parlai ainsi au chevalier de Jugny :
Nul sur la terre ne se peut vanter de vaincre l'élan impérieux de Tâme ; et moi débile, lorsque je l'éprouve jusqu'en la moelle des os , et que frémissante , c'est par l'assistance du ciel seulement que je peux
l8o UNE CHATELAINE.
répriaier un coupable abandon , il faut que je vous fuie, sire de Jugny : quoiqu'une ruse infernale m'ait abusée, comme vous l'avez dit, la ligne du devoir n'en est pas moins tracée entre nous , et ne me la ferez dépasser, vous, chevaleureux et loyal, type éclatant d'honneur.
— M'élancerais plutôt dans le néant que m'éloigner de toi, dit Eginard dans une forte frénésie. O Aloïze ! non plus vous ne pouvez le désirer, ce n'est point chose naturelle à la plus forte attraction, de repousser ce qu'elle attire , et nos âmes se sont unies à ne se pouvoir disjoindre. J'ai entendu vos soupirs* ils m'ont décelé que vous avez pâti des tourmens de l'absence. Les richesses ne peuvent tenir lieu de l'ami du cœur; les trésors sont misères sans lui, et avec lui, dans la misère, se trouvent des jouissances ineffables parles consolations et
UNE CnATELAlNE. l8l
merci d'amour. Et donc ne laissons échapper le moment fugitif! Viens à moi, viens! La jeune viijne s'étreint au vigoureux onnel et non point au chêne caduc. Viens, ma mieux aimée! je te veux apprendre que ce n'est mie pour un front dénu''», que croissent les myrtes aux jar» dins de Vénus.
— Eginard , ô Eginard ! Eloignez-vous, m'écriai-je en me dégageant de ses bras; ne changez en remords l'heur que j'ai ressenti en vous retrouvant digne de mes premiers vœux. — Eh ! pourquoi les avez-vous rompus, ces vœux? Je vous ai gagnée, vous étiez mon bien , nul n'a pu en disposer sans félonie et manque de foi. Votre hymen est un parjure qui blesse cet honneur que vous invoquez tant.
UWE CHATELAINE.
— Mon père n'a disposé de moi qu'après que vous m'eûtes refusée par cette lettre scellée de votre sceau. Il vous fut surpris par le crime sans doute, je le crois ainsi, encore que vous ne m'en ayez parlé, comme s'il suffisait de votre seule présence pour vous innocenter de tout délit.
— Eh l que n'avez-vous été aussi équitable , quand, sur les lointains rivages, je cherchais à mériter vos amours? Aurais-je pu craindre qu'il vous suffirait d'un coup de langue enveminée pour méjuger à malheur ? Un écuyer traître, mensonger, a trouvé cette créance auprès de vous , alors qu'il vitupérait son seigneur, net et sauve jusqu'alors, à vos yeux, de toute vilainie, qu'un chevalier pouvait ainsi jeter aux mauvais esprits de l'air tous ses sentimens
UNE CnATEtAINt. 1^3
d'honnête homme , sans que rien l'ait défendu de l'inculpation d'un vil valet. Ah! de lui du moins je me suis fait justice : j'ai branché le larron par sa gorge mensongère. Si le hasard ne l'eût mis en mon pouvoir, je l'aurais cherché jusqu'aux confins du monde. Ahl pourquoi mesuis-je tant pressé de punir le traître avant que de l'interroger! Son indigne cœur n'aurait su garder le secret du complice. Mais ce n'est pas assez , madame; il faut que je parle à sire de Mexpres; il m'a honni, il m'a blessé au vif... Mais il est votre père! Pour toute vengeance, je veux tant seulement deviser avec lui, et connaître l'ennemi ténébreux qui m'a attaqué si lâchement. Pour votre époux.... Ah! que ce penser me fâche et me combat 1 Votre époux m'a rendu ma sœur, et toujours ma chère Praxède se mettra entre lui et moi Ainsi chacun
l84 UNE CHATELAINE.
d'eux a sa sauvegarde... Vous pouvez le croire ; il n'en fallait pas moins pour qu'Eginard de Jugny eût reçu un outrage sans le laver en un fleuve de sang.
Ici j'interrompis le chevalier, et je lui retraçai l'effet de sa lettre et du récit du trouvère, après plus d'un an de silence; ma douleur, les chagrins de mon père et les ménagemens paternels du seigneur de Pouvelle ; je parlai avec effusion de mon digne époux, mais je fus taisant ce que la pudeur timide défendait de divulguer. En m'écoutant, Eginard attendri s'était approché de moi, et nos larmes confondues tombaient doucement sur nos mains entredoigtées.
D'après ce que vous venez d'apprendre,
UNE CHATELAINE. l85
continiiai-je, vous ne me ferez le chagrin d'en causer à mon père et à sire de Gombault, honoré de tous à si juste titre. Les paroles mensongères dont nous ignorons l'auteur , à part le mal qu'elles nous ont fait, ne peuvent désavantageusement influer contre celui qui a par devers lui tant d'honorables actions et glorieux faits d'armes. Non, vous n'obscurcirez point tant de gloire par une vengeance indigne d'un preux, d'autant qu'en y portant une juste réflexion, on voit que c'est une main omnipotente qui a dirigé le trait qui nous a atteints, comme pour nous punir d'avoir aspiré à une si grande félicité dans un monde où il n'en est de parfaite, ni de stable. De pareils événemens ne peuvent ni s'expliquer ni être imputés à aucuns, et semblent à ces coups de foudre qui frappent dans la sécurité, sans qu'il soit permis
l86 UNE CHATELAINE.
à l'humaine prudence de les prévoir et de les éviter.
— Aloïze, ta sage raison captive la passion rebelle. Parle, parle plus encore, afin qu'en me remplissant de ta volonté, je détruise en moi toute inclination perverse de haine et de destruction.
-r- Eginard, repris-je, vous fuirez de ces lieux, vous ne verrez mon père, pour que voire présence ne lui soit un reproche. Vous pouvez , d'un généreux élan, mater ce monstre aveugle d'amour-propre qui assujettit, et même à injustice, les gens de mauvais acabit. Mais à vous conviennent les nobles sacrifices. Et combien de bénédictions et de vœux ardemment conçus vous adressera Aloïze pour les contentemens que vous lui aurez faits. Heureuse seulement alors que votre heur sera aussi parfait que vos mérites. Ici je fus oppressée d'un grand
VUE CIIATELAJJVE. 187
émoi à le voir si soumis, après l'orage que j'avais craint. Sus, se fit un silence; puis il me dit :
— Ordonne de ton Eginard; à trop haut loyer tu ne peux mettre ta belle âme. Ah! seulement, et pour récompenser ma soumission entière, répète-moi, s'il t'en souvient, la devise de nos beaux jours. Vois cette écharpe, les couleurs en sont effacées, ainsi que le bonheur dont elles étaient la promesse. Les fleurs se sont fanées; il n'en est plus de traces, et aussi le serment faussé est devenu illisible; et il me montrait Técharpe disant ce, comme un monument de fragile affection. Chétive de moi! et par quels soubresauts me battait le cœur à ces accens mélancoliques : aussi mes plus tendres paroles, longuement contenues, s'ouvrirent une brèche.
— Eh quoi! je paraîtrais flétrie d'ingra-
l88 UNK CHATELAINE.
titude envers celui qui a mis en moi sa loyale amitié ! Non, non ! et, encore que je ne te voie plus, de toi, ô Eginard, j'aurai toujours mémoire; la pensée qu'est mien, ton cœur fidèle, sera mon confort en quelconques peines, et je te le veux dire en face de ce ciel brillant que j'accusais naguère, et qui me sourit maintenant ; de ces belles merveilles si harmonieusement créées, que je ne voyais qu'à travers des larmes et comme une moquerie du sort; de ces solitudes, témoins de mes ennuis, peuplées désormais d'ineffables souvenirs. Eh bien! parce beau ciel, ces monts, ces forêts, ce calme solennel qui nous entoure , par tout ce qui fait bondir le cœur et précier la vie , ô ! Eginard, je te crie merci de t'avoir fait outrage; pour tous les maux poignans et divers que tant pauvrement j'ai soufferts en t'en donnant la coulpe, et je te fais le
vœu de conserver en mon âme, en son entière pureté, le saint amour que je te dois. O mon cher ami et féal an)i.
Après ce jet^ je m'arrêtai court, tout étonnée de moi-même. Le chevalier embrassait mes genoux. Brillaient en ses beaux yeux les larmes de désirs réprimés. Amollie, j'allais oublier mes vacillantes résolutions^ quand, par un suprême effort de mon ange gardien sans doute, je m'éloignai hâtivement.
A celte remembrance qui m'émeut encore en mon déclin, la même pensée s'offre toujours à mon esprit. La femme sagement élevée, dont le digne époux commande reconnaissance et respect, opposera une résistance invincible au passionné séducteur. La vertu affermie sur l'estime succombe
igO UNE CHATELAINE.
difficilement. Celle au rebours qui, mal colloquée, ne voit en son appui naturel que la laideur du vice, se fait un être idéal mieux convenable à elle; et si de fortune se rencontre l'objet jusque-là chimérique, l'espoir éteint se ravive au flamme! de l'amour, et dans les délices des illusions s'oublient les amertumes réelles; il faut un contrepoids dans le cœur, pour balancer les désirs impérieux et secrets dont nous tourmente la nature.
En revenant au château, je vis sire de Gombault en promenade solitaire, je l'évitai et fus me séquestrer en mon appartement. Eh! tout m'y paraissait changé ! La voluptueuse langueur qui courait en mes veines et engourdissait mes membres, me donnait une existence nouvelle : je cher-
UNE CnA.TEL\INE. 1C)I
chais vainement ma raison, ah! elle était* envolée, et seul me restait l'intolérable regret d'avoir si soudain quitté Eginard. Mon imagination active me le représentait tel que les poètes romanciers dépeignent ces êtres charmans d'une pure essence, intermédiaires entre Dieu et l'homme. L'haleine du chevalier s'était imprégnée à moi ; j'en étais entourée comme d'un fluide odoreux, et mes sens étaient émus par un plaisir inexplicable. Ainsi j'attendis impatiemment l'aube, et quand je la vis pointer à l'horizon , je descendis dans le parc pour reconnaître comment le chevalier s'y était introduit. Un pan de mur éboulé, des herbages foulés par les pieds d'un dextrier, me montraient la voie. Je parcourus le pavillon, cherchant en tous ses coins un gage de lui , et je ne faillis point en telle conjecture j
iga UNE CHATELAINE.
car parmi mes laines à broder, je trouvai un papier écrit à la craie : j'étais en tremblaison comme la feuille d'automne, tandis que je lisais ces lignes mal tracées :
« Je vous obéis et vais mettre entre nous un grand intervalle ; les jours qu'Eginard n'a pu vous consacrer, appartiendront à la gloire. Serment d'aimer toujours, à d'autres ma langue jamais n'en fera. Si une renommée calomnieuse voulait encore me prêter de viles actions, ne la redoute près de vous; vous direz ainsi, Aloïze : Celui dont les passions fougueuses s'arrêtèrent à mon commandement comme à la voix de la divinité, n'est point capable de forfaire. »
Je lus et relus tant ces caractères , et de pleurs et de baisers je leur fis tant d'effa-
UNE CHATELAINE. igS
cures, que bientôt je n'y pus plus rien distinguer, et alors je posai le papier sur mon cœur et je l'y laissai jusqu'à ce qu'il y fut consumé.
Je ne pourrais dire exactement comme il en allait de moi à la suite de cette apparition. Tantôt lamenteuse et muable en mon caprice, je voulais etne voulais; et tantôt de pure allégresse, me rappelant l'ami fidèle, j'étais bienveillante à ravir. Parfin cette effervescence devint bumeur paisible. Je surmontai le ressentiment qui me stimulait à connaître la perfidie dont nous avions été les victimes, et, ce faisant, j'évitai de nouveaux chagrins à mon père et à sire de Gombault; d'autant que cette découverte n'avançait à rien qu'à me procurer una
vengeance inutile.
Le manoir favori le fut plus que par le passé. Les moindres objets qu'il renfermait semblaient prendre un langage pour me mémoriernossermens et nos sacrifices. Les jeunes oiselets avaient pris l'essor, d'autres avaient succédé au nid paternel, jamais désert, et ces gentes créatures me payaient ma protection par leurs ramages et doux chants.
Pourtant j'étais devenue fort curieuse touchant les dits de politique, les accueillais avidement. Lasî bientôt ne se discourut que de guerres et d'opiniâtres combats; mon imagination, déjà toute portée à doubler mes alarmes, plaçait le chevalier au milieu de périls imminens... Lui, avide de glorieux honneurs. Les uns ne s'acquièrent sans affronter les autres, et il n'est point accordé à tous de les braver impuné-
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ment... De ces appréhensions et peurs comprimées en dedans de moi , il en résulta un accablement profond auquel je ne voyais point d'allégeance.
Ainsi me montrai-je, en toute cette mienne histoire, si chancelante en mes traverses , les plus souventes fois sans valoir ni raison, ballottée par mille idées contradictoires, sur la voie houleuse des désirs ou des regrets; de même que la frêle nef sans gouvernail ni avirons , emmi les vagues soulevées...
Et je me trouvais en telle importune disposition, lorsque, pour l'aggraver, je reçus une lettre de Praxède tant triste et mystérieuse en ses phrases entortillées, que je n'eus plus de doute sur la mort d'Eginard. J'étais sûre que Praxède ne m'aurait caché
196 UNE CHATELA.INE.
aucun de ses chagrins , et celui-là , horrible sur tous, je pensais qu'elle me le donnait à entendre sans s'écarter du silence qu'elle observait à l'endroit de son frère , comme si un pacte inviolable l'y asservissait.
Or, à peu de temps de là vint l'anniversaire de la mort de ma mère. Je me rendis à Mexpres, emmantelée de crêpes funèbres, humble livrée de mon âme ; et durant l'office divin, mes soupirs s'exhalaient pour deux objets au lieu d'un. Piequérant à Dieu de leur être réunie en les célestes pourpris; et parce que je me sentais dépérir chaque jour, je croyais être exaucée, dont je tirais grand contentement', ne pouvant plus me souffrir dans ce monde. Mais, bien qu'importunée parles vœux indiscrets des boir.mos, la sage Providence ne les oc-
UNE Cil VTELAINE. IQ^
troye toutes fois, pour savoir mieux celu qui uous couvieut; et possible que le Tout- Puissant, voulant nie chàlier de ne savoir endurer mes vicissilndes avec résignation, nrépiouvacn la plus juste affection de ma vie.
Sire de Gombault, mon vénérable protecteur et second père, succomba aux ravages de son mal de langueur. Sa constance flécliit, et le danger ne se put plus celer; pourtant, bon par excellence, il souriait en ses douleurs, à ses amis éplorés. Mon père, affecté au complet, vint s'établir à Pouvelle : il semblait que les progrès de la maladie de l'un affectaient la santé de l'autre. Mes forces se ravivèrent à cette nouvelle croix, et ni nuit ni jour, ne voulus quitter le cber malade ; me permettant de lui désobéir, m'étant aperçue que ma
igS UPfE CHATELAINE.
présence allégeait ses maux. Je pourrais m'éteiidre prolixenient si je voulais écrire les édifians sujets de morale que traitait sire de Gombault en sa maladie ; ses motifs de consolation en l'avenir et la futilité des meilleures choses terrestres; et si familier lui était le iangagedes sublimes vérités, que le père Austin, docte religieux, qui l'assistait en cette extrémité, le tenait pour le juste des justes. Un jour que le seigneur de Pouvelle était en pire état, on vint quérir père Austin en grand' hâte; et il fallait que la cause fiit bien grave , puisqu'il sortit incontinent, promettant de revenir sous peu, et il tint parole. Or, quand il fut de retour, il me pria de le laisser seul avec sire de Gombault, de quoi je me troublai involontairement, et peu d'instans après que je fus en ma chambre, père Austin entra et me dit :
UNE ClIATELAINK.
De part volic époux, je vous requiers une grAce d'où dépend le salut d'un malheureux qui est damné s'il ne l'obtient de vous et que la mort le surprenne ainsi.
— lïaî saint homme! que puis-je, moi, dans le désespoir où je me trouve, et qui me peut intéresser quand le bienfaiteur de la contrée va se départir du monde?
— Ha! comme vous, j'en suis marri !... mais celui qui me peine maintenant est un pécheur dont le démon altend l'âme; tandis que celle de sire de Gombault s'en ira sans souillure à la droite de Dieu. Donc, au nom de votre époux, venez sans retard où la charité vous appelle.
En disant ainsi, il m'entraînait chemi-
liant tant vite qu'il pouvait; en bref temps nous arrivâmes en une maison peu distante de Pouvelle, et là, je trouvai sur un grabat, un homme gisant, si je peux donner ce nom à lui hideux squelette. A ma vue, les sanglots semblaient rompre sa poitrine,. et il me découvrit des crimes dont la connaissance me fit accuser la Providence de mettre sur terre des gens si pervers.
Celui dont ii s'agit était Ulric^ frère de dame Alix , le même qui suivit mon père en Palestine, et dont m'avait parlé sire de Gombault. Ce méchant, nourri de haine encontre son seigneur à cause de l'affront qu'il s'en était attiré, se conjoignit à sa sœur pour nuire à ma famille. Dame Alix n'en cherchait que trop le moyen , depuis que mon père avait rompu le mariage d'elle avec
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le gentilhomme. Contenue par la sévérité de mon père, elle fit peser son mal vouloir à tourmenter mon enfance comme on l'a vu, et persévérante en ses desseins damnablés, elle jura k son maître Satan de m'empéclier d'être heureuse, ainsi que mon père l'avait empêchée d'être la légitime femme du vieux gentilhomme. Elle ourdit la fable du Trouvère, à laquelle j'ajoutai trop crédule foi. Son frère Ulric, et le fils d'icelui, écuyer du damoisel, furent participans à sa manigance et jouèrent leur rôle au vrai; montrant en leur chacun combien, en telles menues gens, est ingénieuse et constante la méchanceté. Mais voilà que sire de Gombault surprit les secrets de ma gouvernante, le jour même de notre mariage, et comme elle en connivait à l'écart avec son neveu, l'écuyer. Craignant l'effet de cet éclaircissement sur mon père et sur moi.
202 UNE CHATELA.INE.
il se contraignit en noire présence^ menaçant dame Alix de punition exemplaire, si elle en disait mot. Sire de Gombault chassa récuyer, et dame Alix s'éloigna du pays et se fût encloitrer en un moustier où elle s'abreuvait de fiel de ne m'avoir faite si à plaindre qu elle l'aurait voulu.
Voilà cependant que son frère Ulric, en apprenant la fin de son fils, pendu et étranglé par le sire de Jugny, la considéra comme uu châtiment de Dieu, et, se sentant poing de contrition, il voulut humblement demander son pardon de moi, le jour que nous partions pour Clermont.
Et sire de Gombault, à celle fin de cacher la vérité, me dit que cet homme était fol, et le fit mener chez les religieux, qui se-
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vèremcnt le gardèrent. Finalement, il devint aliéné de son bon sens par intervalles, et dans lesmomens de ses accès furieux, il semblait que son coeur s'allait fendre et sa vie s'ensuivre.
Epouvanté de sa vilaine action, il réclamait miséricorde et rémission, et les moines, en cette occurrence, ne voyant rien de pire que de laisser aller une âme au fin fond de l'enfer, se résolurent à mander père Austin, lequel, de concert avec sire de Gombault, me vint quérir comme on a vu.
Devinez en petit ma stupeur, tandis que j'ouissais ces trahisons... Bien qu'il fût devant mes yeux, le coupable , je ne pouvais concevoir des combinaisons si noires de malice et de perfidie.
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A quoi tiennent honneur et vie! me pensai-je, si le plus vil ennemi peut les attaquer avectant de succès, qu'on ne puisse se désengluer des panneaux qu'il vous tend!... Mes yeux noyés en larmes se détournaient de ce lit, où le vice se montrait dans toute sa hideur : Ulric s'en aperçut, car il brama lamentablement :
— Ne me laissez sans pardon, bien que j'en sois indigne... Ce n'est pour cette vie que je le requiers... Ah! si votre cœur tout vertueux pouvait connaître le remords, vous verriez comme le criminel est jà puni par lui-même.
Me frappèrent ces mots, en me montrant quelle différence le crime établit entre le malfaiteur et sa victime ; le tourment de
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l'an , le calme de l'autre voire ez plus grandes adversités. Ma pensée s'éleva jusqu'au Tout-Puissant, à celle fin de le bénir et remercier d'avoir éloigné de moi le plus petit désir de navrer mon prochain , et d'avoir mis en mon âme les affections tendres et bénignes émanées de lui.
C'est moi, dis-je à Ulric, qi^û serais répréhensible et à blâme tenue, si je n'octroyais votre requête ; et, quoique je n'aie pu m'empécher de frémir de tout mon corps, je ne veux point accabler celui qui jà est abattu ; et de même que me doit faire miséricorde un jour le juge à tous, de même vous la fais tout présentement avec charité fervente. S'en aille en benoîte paix votre âme accompagnée du mien pardon , quand sera écoulé son terme et si longue-
iao6 UNE CHATELAINE.
ment vivez (ce que je vous souhaite), mettez-la en salut en pratiquant les bonnes œuvres.
Le spectre se ranima. Ha ! très-piteuse dame, rien plus ne désirerais , si au votre se joignaient le pardon de celui que j'ai tant méchamment privé de vous. Voulez dire d'Eginard ? fis-je tout en émoi. Las ! s'il était habitant de ce monde de peines , je suis garant pour lui qu'il vous ferait merci ainsi que je l'ai fait.
Lors il prii, tant extrême convulsion à Ulric, et crissement de dents , que j'en devins peureuse , et je retournai à Pouvelle plus dolente qu'avant. Sire de Mexpres vint à ma rencontre. A son maintien bien me fut appert que tirait à sa fin le seigneur de Pouvelle. On m'empêcha sa chambre
pour ne lui causer soubresaut en ses derniers actes de religion. J'entendis des chants pieux; et, n'obéissant plus à rien , je m'élançai devers l'appartement de mon époux. Bien qu'en agitation convulsive, je me tins sur l'huis ainsi qu'une statue... Père Austin administrait l'ultime sacrement à sire de Gombault, en présence de ses affectionnés serviteurs et principaux vassaux dont l'affliction laissait mieux ressortir le calme du mourant.
C'est un spectacle digne des regards du ciel que la fin de l'homme de bien.
Tôt les assistans éplorés quittèrent l'appartement ; sire de Gombaut fit signal à mon père de rester, et à père Austin et à moi aussi. Père Austin et mon père s'assi-
rent affaissés, je m'avançai du lit. Approchez , Aloïze, avez toujours reçu mes avis comme venant d'un bon père, et, je crois, ne vous repentez de les avoir suivis. Recevez de même ceux que je vais vous adresser... Ne pleurez pas avec tant d'amertume ! ! Je paie une dette commune à tous , et peu ont eu des jours aussi sereins que moi. Se doivent spécialement nombrer ceux passés près de vous. Sous cette forme enfantine, vous recelez une bonne sève de droiture et de bon sens, dont vous avez fait usage avec grand discernement et sagesse. Et pour avoir mieux aimé complaire aux autres qu'à vous-même, ma voix affaiblie vous promet une récompense. Gomme tuteur et second père, je vous baille et lègue mes fiefs et biens sans restrticion aucune, assuré que je suis du noble emploi que faites des richesses, prétendant qu'après
vwF. cnATFL.vmr. aog
moi soyez autant fortunée en tous points que possible. A tous ces dons je mets pour condition que vous les partirez avec le sire de Jugny.... Pourquoi cette rougeur !...Fait jà long-temps que je lis en votre âme. Le jour de notre hymen me révéla la trame d'Alix : je vous considérai comme une victime. Mes entrailles s'émurent, et je jurai de respecter le bien d'un héros calomnié. Long-temps je laissai tout ignorer à votre père, et j'instruisis Praxède, dont la prudence a justifié Testime que j'en avais. Le surplus , vous le savez d'Ulric , et à cette heure suprême, il m'est plus agréable me rappeler ce que j'ai fait, que ne l'eût été en mes plus beaux jours l'entière possession de créature si parfaite. Encore dois-je ajouter que ne m'est inconnue la scène du manoir : sans le vouloir, j'en fus témoin. Chère Aloize, quel sentiment nouveau vous créâ-
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tes en moi !... et que vous m'avez payé en delà de mes bienfaits et de ma tendresse ! Depuis, j'ai su par un de mes amis en qui j'ai toute fiance , que le chevalier mérite nion Aloïze ; soyez votre récompense mutuelle , et n'oubliez onc votre ami.
Le mourant se tut, épuisé, tandis qu'en moi s'entrecombattaicnt des mouvemens de gratitude et de douleur. Je savais que vivait Eginard, me suffisait cette assurance, et volontiers aurais-je sacrifié ne le voir plus jamais, pour procurer un soulagement à mon bienfaiteur. En ma désolation excessive, je m'agenouillai à deux genoux devant le lit, et à jointes mains 9 dévotieusement et du profond de l'àme, je fis cette prière : Sainte Yierge , copieuse source de consolation , mère des infortunés , conservez- )eur celui qui en nuls momens ne les laissa
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sans assistance.... Oh ! par votre intercession et pitié, je vous conjure et supplie, tant comme je puis, laites otcr de mes jours pour ajouter aux siens.
Ne me fut propice la reine du ciel; car tôt après trépassa sire de Gombault. Son pur esprit, portéparle bon ange , traversa sans encombre les saintes régions, et moi, quasi morte, je cheus en pâmoison sur ce froid corps inanimé.
Encore maintenant, je ne peux remémorier d'un œil sec tant douloureux revers, juste tribut que réclame de moi le plus généreux des hommes.
Grande et assortie à l'infortune fut l'affliction de mon père. Leur amitié avait
commencé au temps de leur verdeur , et duré jusqu'à la vieillesse.
Je le peux affirmer; tout objet étranger au regret de ma perte sortit de mon penser, et oncques depuis je n'ai perdu souvenance du vénéré protecteur.
Je mandai venir des ouvriers habiles du pays d'outre-mer, pour élever un mausolée à sire de Gombault, à côté de celui de madame sa tante ; ils écrivirent sur le marbre les belles actions de sa vie , mieux engravées par le burin de la reconnaissance dans le cœur de ceux qu'il avait faits heureux.
Nos plus vives douleurs passées , je voulus, autant que le permit ma chétive vertu, suivre ses bons exemples et accomplir ses volontés. Je m'occupai de parachever les travaux suspendus par sa mort: tous avaient
pour but Tintérêt de nos vassaux. Ci , c'était un hospice destiné aux vieils indigens et nécessiteux , entretenu aux frais du pieux fondateur à perpétuité ; là, un marécage à dessécher pour assainir l'air et détruire les émanations pestilentes. Partout la bienfaisance et partout bénédictions au bienfaiteur. Mais d'iceux qui le pleuraient comme un père et un ami , qui devait pleurer et bénir plus que moi celui qui me fut si débonnaire!
Je restai ainsi un an en deuil et observances d'honnête veuve. Mais, faut le dire aussi, la première chansonnette du rossignolet réveilla convoitise d'aimer : amour, qui durant ce temps de sombre tristesse s'était tenu recoi , n'osant quasi remuer; le pauvret! écarta doucettement l'affliction , et si demeura seul en mon cœur.
Décédé sire de Gombault, Praxède me parla de son frère, et m'expliqua ce dont est fait mention pins haut. Vraiment elle avait cru son frère mort, et, ne se pouvant contraindre , elle me le fit pressentir sans néanmoins fausser la promesse que sire de Gombault avait exigée. Eginard lui annonçait son retour avec les richesses et titres dont sire le roy l'avait gratifié, et signait sa missive baroti de Jugny.
Icelle lettre d'Eginard que Praxède mit en la sienne me causa un saisissement universel. Et ainsi que j^étais à pourpénser à bien des choses^ ma mie Praxède vint de sa personne me visiter en compagnie de monseigneur mon père , et me fut notoire qiie c'était accord fait entre eux de me surprendre. Praxède s'enquit si je né ferais
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bontéct merci à son frère, qui arrivait prochainement. Je ne pus répondre, saisie que j'étais à fait, et déconcertée devant mon père, et me parcourut .si subite rougeur, que j'en clignai mes yeux. Sire de Mexpres me dit, se souriant coitement : Demain , Aloïze, vous baillerez votre réponse, pour demain vous convie à dîner. Mais aujourd'hui , bien que vous voulussiez conférer avec la dame de Pontis , resterez seulette , pour vous déterminer exempte d'influence ou pour ou contre le sire de Jugny. O mon seigneur, ores et à toujours, ainsi soit fait comme à vous il plaît! dis-je résignée. Sus mon père me parut combattu de pitié paternelle et d'aucun secret projet. Crainte de faiblir, il s'en fut tout d'un coup, emmenant Praxède et me laissant à tant de sentimens confus, et vifs rn leur douceu^ qu'était presque souffrance.
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Je poi tais encore les vêtemens de deuil , quoique fut révolu le temps prescrit; et ne veux expliquer pourquoi je les échangeai en des blancs très-simples , mais si bien séyans à mon air, que mieux ne se pouvait. A l'heure sonnante j'arrivai à Mexpres.
La jonchée odoriférante cachait le pavé des cours. Les varlets étaient ajustés comme au jour du banquet fraternel , et tout dans le château avait une joie de fête. Monseigneur mon père m'attendait à val de l'escalier 5 en si obséquieuse façon que je crus qu'il se jouait de maligne gaîté, et je le lui remontrai respectueusement; mais, n'en tenant compte , ainsi il me conduisit en la salle d'armes, et avec des transports de Ijesse, me signalant du doigt les drapeaux Sarrasins.