‹ Une civilisation du mielChapitre 10 sur 41 · LA FORÊT · texte numérisé non relu

LA FORÊT

Toute la Cordillère est couverte d’une forêt continue et très dense allant jusqu’au Parana. Presque partout, sauf près de la lisière, c’est de la forêt primaire, épaisse, sans aucun sentier, où la végétation exubérante efface en peu de temps les rares traces laissées par les indiens et quelques chasseurs.

Suivant le terrain, suivant l'altitude, elle change d’aspect

sans perdre de sa puissance n1 de sa grandeur.

Les parties basses sont occupées par des marécages boisés et des lagunes couvertes où dominent des arbres minces, des taillis d’arbustes très serrés et d’arbrisseaux à l’écorce blanchâtre. Les grands arbres y sont rares. De toutes les branches pendent de longues mousses et des touffes de lichens. Pendant la saison sèche le sol est revêtu d’une couche épaisse de mousses, de lycopodes et de sélaginelles dissimu- Jant une vase demi-liquide, souvent très profonde, et un enchevêtrement inouï de bois morts et de racines. Aucun sol n'est aussi traître que ces terrains pourris. La couche superficielle peut céder brusquement et précipiter l’imprudent qui s’y est aventuré, homme ou gibier, dans la vase fétide ; s’il n'est pas secouru il meurt étouffé, pris dans le lacis inextricable de cette végétation morte. Sur les bords la couche de mousse peut atteindre un demi-mètre d'épaisseur ; la marche

La forêt marécageuse.

mi DOMAINE DES GUAYAKIS 21

} instant dans de ne obstacles coche et les chutes nt fréquentes et dangereuses. Les indiens eux-mêmes, algré leur agilité, ne se hasardent qu'avec prudence dans ces

-" Dès qu’il pleut les bas-fonds se remplissent de toute l’eau dévalant des collines et deviennent infranchissables.

= L'air est lourd et humide, saturé d’odeurs fades ; des nuées de moustiques, de mouches, de moucherons survolent les marécages, affolant les hommes et les animaux.

À mesure que le terrain s'élève la végétation devient plus puissante. La haute futaie com- | mence ; de beaux arbres forment à 10 ou 15 mètres du sol une voûte continue que les rayons du soleil ne peuvent pénétrer, et que domine de très haut la cime des géants de la forêt. D’innombrableslianes passent d’une branche à l’autre, empêchant les bois morts de tomber sur le sol ; la quantité de plantes parasites de toute sorte est telle qu’il devient impossible de distinguer les espèces dans cette masse vivante de verdure.

Le sous-bois, trop obscur pour permettre à la végétation basse de se développer, est peu encombré et la marche est relativement facile. Une couche épaisse d’humus, de feuilles mortes, de bois pourrissants, soulevée par endroits par les immenses racines de quelque gros arbre semblables à de monstrueux serpents, recouvre le sol. Çä et là un tronc puissant tombé de vétusté ou abattu par la tempête se décompose lentement et sous lui grouille une foule d'insectes et de petits animaux ; dans sa chute il a entraîné une masse de branches et de lianes ouvrant une large brèche dans la voûte de la forêt. Dans cette échappée, dans ce cercle de clarté au milieu de la pénombre, des plantes, des arbustes ont jailli vers la lumière ; quelques-uns seulement parviendront à se développer €t remplaceront l’ancêtre abattu.

Quelques essences de la futaie atteignent des dimensions énormes et sont recherchées par l’industrie, tels les acajous femelles, les cédrelles au bois rouge et odorant (Cedrela fissilis) et à l’écorce rugueuse et fissurée ; les lapachos (Tecoma de

La haute futaie.

diverses espèces) s’élançant à vingt ou trente mètres au-dessus du sol, et dont le bois jaune, d’odeur acide, est si dur et si lourd qu’il ne peut flotter sur l’eau ; le timbo (Enterolobium timbouva), un des plus gros arbres de la région dont le bois blanc et léger sert à faire des pirogues ; le curupay (Piptidena rigida), le bois le plus dense du Paraguay ; les samouhous (Ceïba pubiflora), variétés de bombax dont le fruit fournit le kapok ; le peterevy (Cordia hypoleuma) dont le bois est estimé dans l’industrie, l’urundey (Astronium fraxinifolium), le bois d’encens qui distille une résine très parfumée, le copahyba dont l’essence, le copahu, est employée en médecine, et une foule d’autres espèces.

Ces grands arbres ne forment pas de groupes denses ; ils sont très dispersés, augmentant les difficultés d’exploitation. Les fougères arborescentes préfèrent les endroits frais ; beaucoup dépassent deux mètres de hauteur maïs leur tronc et les tiges des feuilles sont munis de dures épines recourbées. Elles voisinent avec de nombreuses fougères de port plus modeste, au feuillage délicat, faisant un délicieux décor aux clairs ruisseaux de la forêt. Sagement les Guayakis fuient ces bords enchanteurs rendus dangereux par l’abondance des moustiques. | |

L'arbre à maté, l’Ilex paraguayensis, la précieuse Yerba Maté servant à préparer la boisson nationale du Paraguay est l’objet d’une exploitation intense ; c’est l’arbrele plus caractéristique de cette région.

Les Guaranis l’appelaient simplement Kaha, la plante par excellence, et donnaient le même nom à la feuille préparée ; les Espagnols ont traduit littéralement ce nom par Yerba, l’herbe, et les parties de la forêt les plus riches en arbres à maté sont appelées Yerbales.

C’est un arbre touffu, toujours vert, atteignant en sous-bois cinq à six mètres de hauteur ; dans les plantations on le taille à deux ou trois mètres pour faciliter la récolte. Les feuilles d’un beau vert profond et luisant, épaisses comme celles du houx d'Europe, lointain parent du maté, sont ovales, faiblement dentées sur les bords et légèrement rétrécies à leur pointe. Les fleurs, petites et blanches, sont insignifiantes ; -les fruits, disposés en grappes rouges comme ceux du

houx contiennent chacun quatre petites graines très dures. : L'arbre à maté, exploité sans ménagement, est devenu rare .… dans les parties les plus fréquentées de la forêt. Au cours de

nos voyages, mes guides paraguayens et indiens notaient les endroits où se trouvaient de beaux pieds afin de revenir plus tard faire leur provision de feuilles.

Une autre essence a conquis une place notable dans la forêt paraguayenne : l’oranger et surtout l’oranger amer ou bigaradier.

Introduit au Paraguay par les premiers Espagnols, l’oranger avait été transporté par les Jésuites dans leurs Réductions, d’où les indiens friands de ses fruits et certains animaux l’ont répandu dans toute la forêt. Le bigaradier, plus rustique, s’est si bien acclimaté et multiplié qu’il arrive à former, à de grandes distances de la lisière, en des endroits où ne vont jamais les chasseurs, de vastes orangeraies naturelles et que presque partout on en trouve des pieds isolés ; c’est une des rares essences forestières paraguayennes existant en formations denses. Quelques-uns de ces orangers sauvages produisent des fruits assez doux, pouvant servir de rafraîchissement au cours des longues marches ; la plupart ne donnent que des fruits aigres et amers, à peu près immangeables, seulement appréciés des animaux sauvages et des indiens Guayakis.

L'introduction de ces fruits dont ils ne savent pas le nom — ils les nomment suivant leur degré d’amertume les fruits doux et les fruits amers — apportés de pays dont ils ignorent l'existence et par des hommes qui leur sont presque inconnus, devait avoir une énorme influence sur le genre de vie des Guayakis. Malgré leur amertume extrême ces oranges leur fournissent une nourriture abondante et facile et pour se les procurer ils font de fréquentes visites aux points de la forêt particulièrement riches en orangeraies, réglant leurs courses errantes de manière à les visiter à l’époque de la maturité des fruits.

L’oranger amer devenu sauvage n’est pas seulement utile aux Guayakis. Il est devenu pour les Paraguayens l’origine d’une importante industrie forestière, celle de l’essence de petit-grain, un des éléments de l’eau de Cologne. Ce fut un

L'oranger forestier.

botaniste français, correspondant du Museum, envoyé en mission au Paraguay 1l y a une cinquantaine d’années, qui eut l’idée d’exploiter cette ressource, naturelle peut-on dire, du Caaguassu. Il installa en pleine forêt des petites distilleries portatives très simples, puis partit vers d’autres destins laissant à son fils le soin de développer son entreprise. Aujourd’hui de nombreux Paraguayens se livrent à cette industrie rémunératrice dans la partie périphérique de la forêt, et les frères Balansa, les petits-enfants du botaniste, sont toujours les premiers producteurs d’essence du pays.

. On a fait plus ; à l’aide de plants rapportés de la forêt, on a constitué d’importantes plantations d’orangers amers et à l'extraction de l’essence de petit-grain s'ajoute celle plus rémunératrice encore du néroli. Bien des Paraguayens seraient surpris d'apprendre qu’ils vont chercher dans la forêt, au prix de grandes fatigues, une plante qui n’en est pas originaire. La botanique offre peu d’exemples aussi curieux : celui d’une plante cultivée, importée dans une nouvelle région, redevenue sauvage et modifiant l’existence de hordes indigènes privées de tout contact direct avec les autres hommes ; puis retrouvée plus tard par les Européens, devenant le point de départ d’une industrie extractive naturelle et enfin réadaptée à la culture. En hiver, aux mois d’août et de septembre, la forêt fleurit. Les lapachos se couvrent de fleurs jaunes ou rosées, les samouhous de larges et élégantes fleurs purpurines ; d’autres espèces émaillent de blanc, de jaune, de violet le vert sombre des feuilles. Certains animaux sauvages, les chevreuils surtout, en sont friands ; les indiens le savent et les soirs de pleine lune vont attendre à l’affût sous les arbres le gibier qui vient manger les fleurs tombées.

Vers le sommet des collines la végétation devient plus basse, plus sèche et plus dense. La futaie fait place au taillis, souvent épineux, où des lianes minces s’enroulent, lacis inextricables, autour des bras, des jambes de qui veut la franchir, arrachent les armes et les bagages, mettant les vêtements en lambeaux. Il faut tailler le chemin avec le machette.

Au voisinage de la futaie on trouve par endroits de grandes

La forêt sèche des hauteurs.

fougeraies, formées de fougères aigles (Pteris aquilina), semblables à l’espèce d'Europe. Des fourrés très épais, presque impénétrables de bambous-lianes (Chusquea ramosissima) occupent les parties les plus élevées de la forêt. Le souvenir de leur traversée, tantôt rampant le long des trouées basses faites par les Guayakis, tantôt essayant de rompre cette barrière pour faire passer les charges, déchirés par les éclats coupants du bambou, blessés souvent par les pointes en biseau coupées par le machette, est un des plus pénibles de ces voyages.

On a parfois la surprise, au milieu ? de la forêt, de déboucher dans des prairies naturelles dont quelques-unes ont plus d’un kilomètre de longueur.

Ces formations, bien connues des Paraguayens et des indiens Mbwihas qui les choisissent pour établir leurs villages ont reçu dans le pays le nom de potreros, petites prairies. Elles occupent le plus souvent le sommet aplati de quelque colline ; leur sol, très peu fertile, à la couche d’humus mince, laisse voir de larges pierres nues et presque toujours leur centre forme une petite cuvette marécageuse, plus ou moins profonde, d’où s'échappe un faible ruisseau. Des formations analogues ont été décrites dans la forêt de l’Amazone (je les ai retrouvées dans la région de l’Araguaya où elles sont appelées lageiros) et en Afrique (notamment par Aug. Chevalier). Leur origine n’a pas été expliquée de manière satisfaisante. Le fait principal est la minceur et la pauvreté de la couche de terre végétale couvrant à peine des roches cristallines dont la décomposition produit une argile peu fertile, retenant les eaux de pluie, et où ne poussent que des carex et quelques fougères ; aucune espèce arborescente, pas même des arbustes, ne peut s’y développer.

Un autre fait important n’a pas assez attiré l’attention. Le :pourtour des potreros paraguayens, comme en bien des points la lisière de la forêt elle-même, est bordé sur une large extension d’une végétation très serrée de broméliacées, surtout d’ananas balansae. Ces formations denses de broméliacées, de caraguatas, ne permettent le développement d’aucune autre plante ; elles étouffent toute végétation. Elles sont même

Les taches nues ou potreros de la forêt.

envahissantes ; peu du côté de la forêt où les arbustes ayant déjà atteint une certaine taille échappent à leur action, mais du côté de la prairie où elles font reculer la végétation herbacée. Il s'établit ainsi entre la forêt et la prairie une zone intermédiaire dépassant souvent cinquante mètres de largeur. Dans les régions à sol peu fertile, où le développement des autres plantes est lent, les broméliacées ont pu jouer un rôle actif, favorisant la formation de véritables potreros artificiels en empêchant la forêt de récupérer le terrain perdu après un incendie ou le défrichement par la main de l’homme.

Gibier. Le gibier abonde dans la forêt : grands cabiais fréquentant les lieux humides et le bord des rivières ; agoutis ou lièvres dorés, très communs partout ; venados, genre de chevreuils américains dont il existe plusieurs espèces ; agiles coatis ; pécaris vivant par couples ou par grandes bandes dont la rencontre peut être dangereuse ; nombreux singes dévastant parfois les plantations voisines ;: renards, sarigues, pumas, petits félins et surtout la plus belle chasse, le tapir, appelé simplement au Paraguay la grande bête, animal pesant et pacifique de la taille d’un bœuf dont le cuir très épais résiste aux flèches des indiens ; blessé le tapir fonce droit devant lui comme un bolide, écrasant la forêt sur son passage. |

Les jaguars ne sont pas rares non plus. Leurs traces abondent et souvent au crépuscule ou le matin au petit jour on entend au loin leur chanson de chasse. Mais il est rare de les voir et leur rencontre n’est possible qu’avec des chiens dressés spécialement et beaucoup de patience. Il faut admirer le bonheur de ces voyageurs venus passer deux ou trois semaines en Amérique du Sud et s’en retournant après avoir tiré deux ou trois jaguars. Souvent j'ai entendu la nuit un de ces animaux rôder non loin de notre campement et trouvé au matin leurs traces fraîches, sans jamais avoir eu l’occasion d’en voir un seul !

Parmi les oiseaux, les jacous (Penelope) remplaçant les faisans en Amérique du Sud, les hoccos ou muitoums (Crax) ressemblant à de gros dindons sauvages, les ourous (colins), les râles, les toucans, les aras macaos, les innombrables per-

ruches, les canards dans les lagunes, les tinamous, rappelant les perdrix, dans les potreros, assurent avec le gibier à poil des. ressources abondantes et variées aux indiens forestiers.

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