LA CORDILLÈRE
La Cordillère où se sont réfugiés les Guayakis ne forme pas un ensemble régulier et continu. C’est une succession de massifs dont les chaînons divergents sont séparés par de profondes coupures donnant naissance à de nombreux cours d’eau. Sous différents noms, Serrania de Mbaracayu (non la Sierra du même nom), Serrania de S. Joaquin, Monts de Caraya-o, Montagnes de Tayao-pau et Cordillère de Caaguassu proprement dite, elle jalonne, après la Cordillère de l’Amambay, la ligne de partage des eaux entre les affluents du Paraguay et ceux du Parana. Des ramifications secondaires, des massifs ou des coupoles isolées dans la plaine s’y rattachent : Cordillère de l’Tbuturussu, de los Altos, Cerros de Villa Rica, de Paraguari, de S. Miguel, et autres.
Formée de roches cristallines, ue gneiss, quartzites, grès bigarrés, avec dans sa partie centrale des injections de granites, de syénites et de roches volcaniques anciennes, basaltes, trachites et roches trappéennes, elle se dresse à 300 ou 400 mètres sur la plaine et ses points les plus élevés ne dépassent pas 700 mètres au-dessus du niveau de la mer. Ce sont de vieux plissements où dominent les profils tabulaires et les croupes arrondies.
Les pentes tournées vers le Rio Paraguay sont raides et abruptes ; la forêt s'arrête presque à leur pied et les ruisseaux et rivières entrent en plaine, dans le riche bocage paraguayen, après un bref parcours en montagne.
Sur le versant opposé le terrain s’abaisse par plans successifs sur le Rio Parana ; les cours d’eau, nés au voisinage de la ligne de faîte, non loin du bocage, parcourent un long trajet, presque tout en forêt avant d’atteindre le grand fleuve.
La région la plus accidentée de la Cordillère, aux environs de Taya-o, est un centre très important de dispersion des eaux. De là rayonnent vers le nord et le nord-est les monts de Caraya-o et de Tayao-pau et vers le sud les monts de Caaguassu ; les plissements de l’ouest amorcent la Cordillère de Los Altos. Une multitude de petits ruisseaux à peine éloignés
Fa LE DOMAINE DES .GUAYAKIS 19
< à leur origine de quelques centaines de mètres les uns des autres, de chaque côté de la ligne de faîte, coulent dans des directions opposées et donnent naissance aux principales rivières de la partie centrale du Paraguay.
Dans une journée de marche nous croisions sur l’un ou l’autre versant plusieurs dizaines de ces ruisseaux. Ils descendent les pentes escarpées dans des lits encaissés, encombrés de pierres. Simples filets d’eau fraîche et limpide pendant la saison sèche, ils roulent après les grandes pluies des eaux sauvages, chargées de terre, sapant leurs rives qui s’effondrent, emportant de grands arbres et des quartiers de roche. En quelques heures ils remplissent les cuvettes marécageuses des parties basses de la forêt et provoquent des crues subites des rivières de la plaine. Après une nuit de pluie, une de ces rivières, le T'ebicuary, à peine sortie de la forêt, peut monter de dix mètres, inondant ses rives sur plus d’un kilomètre de profondeur. La veille elle se passait à gué. Surpris par la crue les voyageurs, gens de la campagne se rendant au marché de Villa Rica, conducteurs de chars à bœufs ou de troupes de bestiaux, se trouvent immobilisés sur la rive boueuse, sans un abri. Partout s’allument des petits feux de camp sous les voitures ; les troupeaux s’égaillent dans les marais ; le maté circule ; on se conte les derniers incidents de voyage et sans impatience on attend un jour, deux jours, huit jours que les eaux baissent. Si par hasard quelque étranger s’impatiente, cherche un moyen de fortune pour passer, parle de repêcher une pirogue ou un bac coulé, on s’étonne ; on ne comprend pas.
L'orientation au milieu des plis enchevêtrés de la Cordillère, surtout dans la région de Taya-o est difficile. Une masse mouvante de verdure limite la vue à quelques mètres. Souvent mes hommes, malgré leur connaissance profonde de la région et leur habitude des grands bois, ne parvenaient pas à reconnaître si tel sommet atteint après une longue marche marquait la ligne de partage des eaux ou n’était qu’un plissement secondaire flanquant la chaîne principale. Bien des fois nous nous sommes demandé si tel cours d’eau coulait vers le Paraguay ou vers le Parana ; arrivés sur les bords de l’Arroyo Hovÿ, une des branches du Monda-y, affluent du Parana, large déjà de.
4 à 5 mètres, nous pensions avoir rencontré un affluent du Tebicuary, gros tributaire du Paraguay.
Les conditions du pays évoluent lentement. Azara reprochait il y a 150 ans aux habitants de $S. Joaquin et de Curuguaty. d'ignorer les passages pouvant conduire au Rio Parana à travers la forêt et la Cordillère, et ceux-ci pour se justifier alléguaient que de « nombreux barbares » habitaient les territoires situés entre leurs villages et le fleuve.
Ce voyage par la partie centrale de la Cordillère constitue encore une véritable aventure et n’est guère possible qu’en descendant les deux principales rivières, l’Acarahy et le
Monda-y.