‹ Une civilisation du mielChapitre 11 sur 41 · L'HOMME · texte numérisé non relu

L'HOMME

Les centres de peuplement sédentaires dans la région forestière de l’est du Paraguay se limitent à quelques villages civilisés, peu éloignés de la lisière, tirant presque tous leur origine d’anciennes Réductions jésuitiques.

Une population civilisée flottante, de faible densité, composée surtout d’éléments métissés, s’occupe d'industries forestières dans les parties les plus accessibles et les moins accidentées de la forêt. Dans le nord, vers le Parana, de grandes sociétés ont constitué des villages temporaires groupant pour une ou deux saisons un nombre plus ou moins grand de travailleurs occupés à la récolte et à la préparation du maté ; le village se déplace quand le secteur a été suffisamment exploité ; il y a dans ces endroits une exploitation rotative de la forêt.

Dans la région de Caaguassu, la partie périphérique de la forêt est seule mise en valeur et de façon bien modeste ; la plupart des établissements sont installés sur la lisière, à demi agricoles et à demi forestiers. Leurs travailleurs habitent à l’entrée de la prairie qui leur permet d’élever quelques animaux domestiques, tandis de leurs petites cultures sont sous bois.

La vente des peaux d’animaux sauvages, jaguars, chats sauvages, noutrias ou castors de la Plata, pécaris, chevreuils, pourrait être une source de sérieux profits ; les gens du pays n’en font pas un véritable commerce et se contentent de vendre dans les villages à des négociants acheteurs de tous les produits de la région les dépouilles des animaux qu’ils ont eu l’occasion de tuer à la chasse.

La chasse.

La coupe des bois, la cueillette et la préparation du maté, la fabrication de l’essence de petit-grain sont les seules industries forestières ayant une réelle importance bien que depuis plusieurs années des conditions économiques nouvelles leur aient fait un tort sensible. Elles ont moins d’activité et sur plusieurs points ont été abandonnées. Au milieu de clairières ouvertes par l’homme on rencontre des vestiges d'établissements, simples cabanes de terre ou de bois à demi effondrées, devenues le refuge de multiples essaims de guêpes sauvages, et déjà enveloppées d’une végétation exubérante où dominent des plantes importées de la prairie. La forêt reprend ses droits sur le terrain reconquis, mais seulement après plusieurs années, quand la futaie se sera reformée, les espèces envahissantes disparaîtront et la tâche faite par l’homme sera définitivement effacée.

L'industrie du bois est la plus atteinte. l'exportation pour l'Argentine, qui absorbait presque toute la production, est à peu près tarie. Les constructions métalliques rendent inutiles les grandes pièces de bois dur incorruptibles fournies autrefois en abondance par le Paraguay et qui ont servi aux charpentes de la plupart des vieilles maisons de Buenos-Aires. Seuls les bois d’ébénisterie trouvent encore preneur à l'étranger.

L'industrie du bois.

L'exploitation intense et maladroite des arbres à maté a provoqué leur complète disparition sur beaucoup de points de la forêt. On ne se contentait pas d’une taille modérée des arbres ; ils étaient mutilés à mort et souvent abattus pour en obtenir le plus de feuilles. Les Yerbales, zones forestières particulièrement abondantes en arbres à maté, n’existent plus aujourd’hui que dans le nord de la Cordillère. En dehors de cette région le maté naturel n’est récolté que par les indiens et quelques forestiers pour leur usage personnel. |

. Pour remédier à la diminution des yerbales, on a créé dans ces dernières années des plantations de maté, déjà nombreuses près de Caaguassu. La lenteur de la croissance de l'arbre à maté (il faut 8 ou 9 ans pour que l’arbre commence à pro-

Le maté.

duire), et plus encore la difficulté d’obtenir la germination des graines ont été pendant longtemps des obstacles insurmontables. Les Jésuites avaient imaginé un procédé ingénieux, mais de faible rendement, pour faire germer les graines. Ils les faisaient avaler par des oiseaux domestiques, surtout par les muitoums, ces gros oiseaux de la forêt ressemblant à des dindons et faciles à apprivoiser ; les graines, très dures, étaient rejetées entières mais le commencement de digestion qu’elles avaient subi avait ramolli leur enveloppe et quelquesunes germaient. Actuellement on obtient leur germination en les faisant tremper plusieurs jours dans une lessive faible de potasse. Même ainsi les résultats sont médiocres ; les gens du pays, après ce traitement, les sèment en couche épaisse de deux ou trois doigts et seulement cinq ou six mois plus tard les plantules sortent de terre, simples filaments verts qui Gans les premiers essais étaient arrachés comme des mauvaises herbes.

Tel qu’il se trouve dans le commerce, le maté est préparé avec les feuilles et les petits rameaux séchés et réduits en poudre. Le séchage se fait en deux temps : flambage rapide dans une flamme claire, puis dessiccation lente sur une claie au-dessus d’un foyer. C’est ainsi que le préparent encore les indiens de la forêt et les particuliers.

Industriellement le flambage se fait dans des cylindres métalliques tournant lentement au-dessus d’un feu vif. Pour le séchage, deux ou trois mille kilos de feuilles sont chargés sur une armature de bois, en forme de dôme, le barbacoua, surmontant la bouche d’un four. Un homme se tient sans cesse sur le tas de feuilles brülantes qu’il remue avec une fourche pour assurer une dessiccation uniforme. L’opération dure vingt-quatre heures. Après refroidissement le maté est réduit en poudre par un lourd cylindre denté et entassé dans des compartiments de bois où il se bonifie lentement. Il n’est apte à la consommation que plusieurs mois plus tard.

Les connaisseurs distinguent des crûs de maté comme d’autres des crûs de café ; celui de certaines années est particulièrement apprécié.

Au contraire du maté dont l’exploitation industrielle est presque toute aux mains de grandes sociétés, l’essence de petit-grain, obtenue par distillation de la feuille de l’oranger amer, est fabriquée par de petits distillateurs qui s’installent en pleine forêt, dans les régions où les orangers abondent et toujours près d’un ruisseau ; ils travaillent avec un outillage portatif, des plus réduits, leur permettant de se déplacer facilement. Une chaudière chauffée au bois envoie la vapeur dans une cuve où sont entassées les feuilles ; l’essence est entraînée et se condense dans un récipient plus petit refroidi par l’eau du ruisseau. Ces appareils primitifs, mal entretenus, fuyant de tous côtés arrivent pourtant à produire un kilo d’essence d’assez bonne qualité pour 350 kilos de feuilles.

Les petits distillateurs vendent leurs produits à des négociants ou à de gros producteurs qui eux-mêmes les expédient à Grasse.

Cette petite industrie pourrait être une ressource précieuse pour les forestiers du Caaguassu, sans leur indolence naturelle. Ils ne travaillent que pressés par le besoin ; souvent des familles dénuées de tout remettent de jour en jour la préparation de quelques kilos d’essence qui leur permettraient d’acheter au prochain village — 50 ou 100 kilomètres parfois, mais la distance importe peu pour ces gens — des provisions et des objets de première nécessité ; elles attendent l’imprévu, se contentant de l’incertain produit de la pêche et de la chasse au menu gibier.

Le petit-grain.

Ces industries sont loin d’avoir envahi toute la région forestière du Paraguay. L'exploitation industrielle du maté est limitée à la zone nord d’où les indiens ont disparu depuis longtemps. Les coupes de bois, l’exploitation du petit-grain n’existent que dans les parties périphériques où les transports sont faciles sans être trop onéreux.

En dehors des grands yerbales du nord, la population est très clairsemée dans les parties habitées de la forêt. La plupart des coupeurs de bois, des distillateurs de petit-grain vivent

Parties habitées de la forêt.

près de la lisière et n’ont dans les bois que des établissements provisoires.

De rares habitants passent cependant une grande partie de leur existence dans la forêt, dans des ranchos perdus, très éloignés les uns des autres, reliés à la prairie par des pistes souvent à peine praticables pour les chevaux. Ce sont presque tous des pauvres gens, demi-nomades, sans ressources fixes, ayant reçu du propriétaire nominal du domaine l’autorisation de vivre sur ses terres. Ils mènent presque l’existence des indiens, chassant, pêchant, se livrant à l’occasion à la récolte et à la distillation des feuilles d’orangers ; quelques-uns ont obtenu la concession d’une coupe de bois dans une région peu accessible ; parfois aussi un péon d’estancia possédant quelques têtes de bétail s’installe dans un potrero naturel, malgré le voisinage des Guayakis.

Sans grandes attaches tous ces gens vont où les pousse leur fantaisie et ils aiment changer de contrée ; on les rencontre sur les pistes, vêtus de haillons, suivis d’une famille misérable chargée de quelques ustensiles de ménage, parfois avec un cheval, mais toujours accompagnés de plusieurs chiens à l’œ1il jaune et au poil court, allant, parfois très loin, chercher un nouveau pîte.

S1 les lisières de la forêt sont peu habitées, de grandes zones de l’intérieur n’ont jamais été exploitées et différents massifs de la Cordillère sont seulement connus de quelques rares chasseurs.

Le massif central de la Cordillère de Caaguassu, dans la région de Taya-o, au relief accidenté et aux pentes raides du côté du bocage, s’est opposé plus que tout autre à l’installation des civilisés.

Divers groupes d’indiens Mbwihas, soumis depuis longtemps et en contact constant avec les civilisés, se sont installés dans les principaux potreros, non loin de la lisière. Au delà, c’est le pays des indiens libres, des Guayakis.

La région de Taya-o, comprise entre les petits villages paraguayens de Ajos, Caraya-0, S. Joaquin et Caaguassu, est restée une des plus sauvages de la Cordillère ; les gens du pays lui donnent le nom de « dernier désert du Paraguay ».

Les indiens.

Les chasseurs ne s’y aventurent jamais bien loin. Elle offre aux Guayakis, dont elle est actuellement le principal centre, des conditions de sécurité exceptionnelles.

Poursuivis après quelques méfaits commis à la lisière de la forêt, ces indiens peuvent très rapidement se perdre entre les nombreuses ramifications de la Cordillère couvertes d’une épaisse forêt ou se mettre hors d’atteinte de l’autre côté de la ligne de partage des eaux, à une distance telle qu’ils n’ont plus à craindre d’être rejoints.

Un autre groupe de Guayakis, très peu nombreux, vit non loin des bords du Parana, entre deux de ses affluents, le Monda-y et le Nacunda-y.

Les Guayakis les plus méridionaux habitent la région accidentée de S. Juan Nepomuceno, un ancien centre de missions jésuitiques, et parcourent dans leurs incursions les parties basses de la forêt, du Tembé-y au Teyu-cuaré.

À ces trois groupes, séparés aujourd’hui par de vastes zones exploitées par les civilisés et peuplées de quelques indiens soumis depuis longtemps, il faut rattacher des petites hordes de peu d’individus errant dans des coins de forêt encore peu exploités ou dans des massifs montagneux isolés. Une de ces bandes vit dans le Cerro de Villa Rica, à peu de distance de la ville de ce nom.

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