CHAPITRE III
Leur genre de vie et la crainte trop justifiée que leur inspirent les blancs et les autres indiens ont fait des Guayakis une des tribus de l’Amérique du Sud les plus difficiles à rencontrer.
Ils se déplacent sans cesse, sans avoir de base fixe, au sein de l’épaisse forêt qui les abrite. Dans leurs rapides excursions vers les régions peuplées ils s’entourent de multiples précautions pour dissimuler leur passage : divisés en petits groupes ils suivent le lit des ruisseaux, évitant les terrains mous où leurs pas marqueraient ; de loin en loin seulement des chercheurs de pistes exercés arrivent à relever les faibles traces qu’ils ont laissées. Au cours de ces randonnées ils font aux basses branches des fourrés de rares brisées, difficiles à reconnaître, pour jalonner leur chemin et dès qu’ils se croient poursuivis ils se dispersent dans toutes les directions pour se réunir très loin, dans des régions où ils se savent hors d’atteinte.
Il est à peu près inutile de chercher à rejoindre les Guayakis après une de leurs sorties dans la prairie. Dans notre première tentative pour les trouver, nous étions partis sur la piste d’une petite bande qui, la veille, avait tué un taureau dansies champs de Tacua-corà. Le deuxième jour nous trouvions les restes du petit campement où ils s’étaient reposés et avaient festoyé le soir de leur attaque. Au delà les traces se perdaient ; quelques-unes allaient vers l’est, d’autres semblaient se diriger vers les différents plissements du sud où naissent les affluents de l’Arroyo Guassu ; un ou deux hommes avaient traversé le
Tôvatiry, au nord. Après dix jours de marche et de vaines recherches dans toutes les directions, épuisés et sans vivres, nous avons dû renoncer à les atteindre et revenir à notre campement. l
En s’éloignant de la lisière les traces des Guayakis deviennent plus fréquentes mais la région où ils vivent d’ordinaire, celle où se trouvent leurs petits campements, ne commence qu’à cinquante ou cent kilomètres dans l’intérieur.
Dans ces parages reculés les marques de l’activité des Guayakis abondent. De très nombreuses ruches sauvages, si communes dans les arbres, sont éventrées et leurs débris, rayons desséchés, morceaux de cire mâchée gardant encore les empreintes dentaires des indiens, jonchent le sol près de restes de feux. Des arbres ont été écorcés pour obtenir les fibres destinées à confectionner des cordes et des ficelles. D’autres arbres montrent la trace si caractéristique de la hache de pierre du Guayaki ; les palmiers, les arbres les plus précieux pour les indiens, sont coupés en grand nombre. Des troncs d'arbres tombés par accident ou abattus tout exprès servent à franchir certains ruisseaux encaissés ou trop pe fonds.
De légères bé faites aux arbustes, le côté où pend la branche indiquant la direction suivie, leur servent de repères dans leurs courses continuelles. De minuscules sentiers apparaissent. D’ordinaire ce sont des trouées basses et courtes traversant un épais fourré, passages étroits où 1l faut presque ramper, plus semblables à des percées d’animaux qu’à une œuvre humaine. Dans les régions presque jamais visitées des sources de l’Arroyo Hovÿ et du Camba-y, nous avons trouvé à différentes reprises de véritables sentiers, étroits mais bien marqués, qui semblaient assez fréquentés. Une seule personne peut y passer de front et ils sont toujours très bas ; dans les taillis denses les branches ne sont coupées que jusqu’à un mètre de hauteur et le sentier devient un long tunnel sinueux hérissé d’obstacles. Quelques-uns de ces sentiers peuvent être suivis pendant plusieurs heures, disparaissant parfois dans un marécage pour reparaître plus loin. Ils font de continuels détours, pour éviter un obstacle, passer près d’une ruche, contourner un arbre abattu. Les Guayakis ont les
membres inférieurs courts ; des petits troncs d’arbres couchés en travers de leur chemin et ne dépassant pas 20 centimètres de hauteur, étaient profondément usés par le heurt de leurs talons ; dès que le tronc est plus gros, ils préfèrent, même chargés, se glisser sous lui quand ils le peuvent ou faire un long détour plutôt que de l’enjamber.
Il faut avoir passé de longues journées, en lutte avec la forêt dense et hostile, pour comprendre la satisfaction que nous éprouvions en débouchant dans ces petites pistes où la marche est relativement facile ; c'était aussi l’indice de la proximité des Guayakis.
Les sentiers ne traversent presque jamais les campements ; même dans les régions lointaines ceux-ci sont dissimulés au centre d’un fourré, souvent à plusieurs centaines de mètres de la piste et à mi-pente d’une colline, loin de l’eau et des moustiques.
Après avoir trouvé les Guayakis, il est plus difficile encore d'entrer en rapports avec eux.
A l’approche des civilisés ou d’autres indiens, ils cherchent d’abord à fuir pris d’une terreur panique, abandonnant tout ce qu'ils possèdent : outils, paniers, provisions, enfants même ; les hommes tentent seulement d’emporter leurs armes. Ils plongent droit devant eux dans les fourrés, et leur fuite est semblable à une rafale d’un vent violent secouant les basses branches et les feuilles. Dès que le rideau de verdure s’est refermé sur eux, ce bruit tombe soudain ; un silence impressionnant lui succède ; il est impossible de savoir si les dix ou quinze indiens qui viennent de disparaître sont loin ou près, s’ils continuent à fuir ou épient l’envahisseur. C’est à ce moment qu'ils se ressaisissent et reviennent parfois attaquer.
Toutes les tentatives amicales pour aborder les Guayakis ont échoué. Il ne reste qu’un moyen : relever une piste récente dans les régions lointaines qu’ils fréquentent et s’efforcer d’envelopper leur campement le soir ou au petit jour, avec quelques hommes habitués à la forêt. Profitant de leur surprise il est possible alors d’entrer en relations avec eux, mais ils s’échappent à la première occasion.
Entre Villa Rica et Ajos, à la lisière du pays des Guayakis, des Français, des Toulousains, les frères Balansa, possèdent un vaste domaine sur les bords du Tebicuary-mi. Ce sont les petits-fils et les continuateurs de l’œuvre industrielle du botaniste dont les travaux ont fait connaître une foule de plantes de la région et introduit au Paraguay l’industrie du petit-grain. |
Leur propriété, L'estancia de Caraguata-y- mi, moitié en forêt, moitié en plaine, d’une étendue de vingt lieues carrées — la lieue paraguayenne est de cinq kilomètres — est ure des plus importantes de la contrée. Elle tire son nom de l’abondance des caraguatäs, les broméliacées épineuses qui bordent la forêt ; coïncidence curieuse, l’espèce la plus commune, l’Ananas balansae, est une des plantes récoltées pour la première fois par le grand-père et qui lui fut dédiée.
L'Europe n’a pas idée de ces immenses domaines ni de la vie rude et fatigante de leurs propriétaires, bien différente de celle des planteurs des romans ; levés avant l’aube il leur faut être toute la journée à cheval, allant d’un point à l’autre de la propriété pout diriger les travaux de leurs péons nonchalants et bien souvent y prendre part.
Ils sont quatre frères. L’aîné, Emile, intrépide chasseur s’informant toujours si quelque jaguar ne s’est pas montré aux environs, s’occupe spécialement des coupes de bois ; souvent, seul avec ses hommes, il passe des semaines en forêt sans revenir à l’estancia. Le second, Henri, grand sportif, bien découplé, ancien international de Rugby, se consacre aux plantations d'arbres à maté et d’orangers amers, et à la préparation du maté, du petit-grain et du néroli. Ernest, le troisième, grand chasseur aussi, dirige la scierie, et le plus jeune, Georges, passe sa vie à cheval et par tous les temps parcourt les campos avec sa troupe de péons, dénombrant, soignant et surveillant les troupeaux de bœufs et de chevaux.
À Caraguata-y-mi, dans leur maison à la lisière de la forêt d’où la vue s’étend sur la vaste plaine jusqu’au lointain massif de Villa Rica, la mission du Museum a reçu la plus délicate hospitalité, Leur influence et leur profonde connaissance du
Un grand domaine français dans la région des Guayakis.
pays ont permis de préparer dans les meilleures conditions l’étude systématique de toute la région de Taya-o où vivent les Guayakis.
Au retour de chaque expédition, après des semaines de fatigues et de privations dans les grands bois, leur hospitalière demeure se faisait encore plus accueillante et permettait de se reposer et de mettre au point les résultats obtenus.
Ces excellents amis ont bien contribué au succès de la mission et les moments passés à l’estancia près d’eux et de leur charmante famille comptent parmi les plus chers souvenirs emportés du Paraguay.
+ * Préparatifs Une expédition à la recherche des Gua- Des édition yakis exige une préparation minutieuse
d’où dépend en grande partie le succès.
Il faut réunir une petite troupe très mobile, pouvant se déplacer rapidement à la première indication et composée d'hommes habitués à la vie de la forêt et à ses privations, capables de faire face à tous les incidents pouvant survenir.
Les bagages, les vivres, le matériel de campement sont réduits au minimum pour ne pas alourdir les mouvements. Les conditions du terrain ne permettent pas d'emmener des animaux de charge ; tout est porté à dos d'hommes et chacun, même le chef, doit prendre avec ses armes et ses objets personnels, sa part de provisions et du matériel général.
Il ne saurait être question de matériel de couchage, encore moins de tentes. Un poncho de laine, grande pièce de drap rectangulaire percée d’un trou pour la tête, sert à la fois de manteau et de couverture. Les uns lui ajoutent un léger hamac, les autres un cuir de chevreuil pour s’isoler la nuit de l’humidité du sol. Impossible de songer à des objets de toilette ni même à du linge de rechange et c’est une dure privation de ne pouvoir quitter le soir à l’étape les vêtements imprégnés de sueur, tachés de boue ou trempés par la pluie. Les hommes reviennent à demi nus, les vêtements lacérés par les branches et les épines.
Pour provisions, du riz, de la viande sèche, du sel, de la
graisse, très peu de biscuit et du maté. Sans le maté largement distribué il n’est pas possible d’obtenir d’efforts sérieux des hommes ; la mission devait compter près d'un kilo par jour pour huit à à dix personnes. Une marmite ou mieux un vieux bidon de pétrole, quelques écuelles, des cuillères et l’indispensable calebasse à maté avec son chalumeau suffisent pour la cuisine.
Chaque homme porte encore son fusil ou sa carabine et à la ceinture ses munitions et son couteau ; les mains restent libres pour manier le machette, le long couteau de forêt servant à tailler le chemin.
Ainsi équipée la petite troupe s’enfoncera pour 15 ou 20 jours dans la forêt, faisant des étapes quotidiennes de 10 et 12 heures, allant de côté et d’autre à la recherche des pistes ou les suivant dans leur mille détours dans l’espoir de trouver les agiles et insaisissables Guayakis. Les expéditions ne peuvent être prolongées plus longtemps ; il est impossible d’emporter davantage de provisions et après une quinzaine de jours les hommes les plus robustes sentent leur résistance faiblir, brisée par les marches continuelles et les privations. Il faut rentrer au campement général, prendre quelque repos et se réapprovisionner.
Il est facile de recruter pour ces expéditions des hommes habitués aux longues courses en forêt parmi les gens de la région tous à l’accasion chasseurs, prospecteurs, coupeurs de bois, cueilleurs de maté ou de feuilles d’oranger ; ils ne demandent pas mieux que de se mettre à la recherche des Guayakis, leurs ennemis de toujours, et souvent même ont déjà pris part à des battues contre ces malheureux.
Le sort de l’expédition dépend de leur choix ; leur constance, leur endurance, leur connaissance du pays et surtout leur bonne volonté assureront ou non le succès. L’Européen, au moins au début, est presque entièrement entre leurs mains et pour cet étranger téméraire qui, ils en sont certains, ne peut pas connaître la vie de la forêt, de leur forêt, et dont ils ne comprennent pas le but, ils éprouvent quelque chose ressemblant de bien près à du mépris. Ils critiquent entre eux
Les hommes.