TRAVERSÉE DU CORRIXA-VEADO GORDO AU MOYEN DE LA PELOBA
son équipement, observent chacune de ses actions et s’attendent aux questions ou aux exigences les plus saugrenues. La langue est une autre barrière ; ils ne parlent que le guarani.
Ce sont des hommes rudes, habitués à une lutte constante avec la nature et pour qui seules la force physique et l’endurance comptent. Quand ils voient l’étranger, « venu de la ville », vivre exactement comme eux en expédition, se contenter de la même nourriture — c’est un point essentiel — se soumettre aux mêmes fatigues et aux mêmes obligations, et ne rien commander sans être prêt à le faire lui-même, ils l’admirent et deviennent des compagnons fidèles et dévoués. Tel péon, parti la première fois attiré par le gain, insistait pour prendre part à toutes les autres expéditions parce que c'étaient de « vraies expéditions » et que le « patron » était un « vrai monteador », un forestier comme eux. |
Il faut que sans en avoir l’air l’étranger arrive à leur imposer son autorité, contrôlant leurs informations et leurs recherches et qu’il se familiarise assez avec la forêt pour discuter utilement la valeur d’une indication ou la nécessité d’une manœuvre. À ce moment il aura sa troupe bien en main et pourra compter sur elle.
Ces gens simples arrivent même à expliquer par un pouvoir surnaturel des observations ou des déductions dont leur mentalité primitive n’a pu suivre le mécanisme et ils sont très étonnés quand le raisonnement permet à l’étranger d’expliquer ou de comprendre des faits qu’ils connaissent par la seule expérience ; pour eux c’est de la divination. Le cas de ce genre le plus amusant s’est passé à propos de serpents, animaux dont ils ont horreur. Le chef de la mission avait souvent capturé devant eux des espèces venimeuses ou non de serpents ; le plus vieux d’entre ses hommes s’en fut dire à l'aîné des frères Balansa qu’il ne comprenait pas que le « patron » voulût emmener tant de monde en expédition puisqu’ « il avait de l’électricité dans le corps et pouvait immobiliser une personne en la touchant ». Comme M. Balansa lui demandait quelques précisions sur ce singulier pouvoir, ce brave homme ajouta que « tous avaient vu faire le patron qui en touchant un serpent le paralysait aussitôt, ce qui était bien plus difficile que paralyser un homme ! »
Quelques-uns de ces coureurs de bois, rompus à toutes les fatigues et connaissant tous les secrets et toutes les ressources de la forêt, sont capables d’une fidélité à toute épreuve ; jamais ils n’abandonneraient leur chef et ils prennent à cœur le succès du voyage.
Deux de ces hommes, le vieux Mauricio, le boute-en-train de la petite troupe, et son fils Victor, ont fait partie de toutes les expéditions de la mission. Plusieurs fois, dans des moments particulièrement pénibles, le vieux Mauricio a non seulement relevé l’énergie défaillante de ses compagnons, mais aussi, et il ne s’en est jamais douté, celle du « patron » dont il invoquait l'exemple. De tels hommes donnent la patience nécessaire pour lutter contre l’inertie d’autres péons et des guides indiens, leur esprit de mensonge et leur caractère difficile.
Malgré leur expérience il faut adjoindre quelques indiens Mbwihas aux forestiers paraguayens. Habitant la forêt, dans le voisinage immédiat des Guayakis, ces indiens connaissent mieux que personne leurs habitudes et'les régions qu’ils fréquentent. Ce sont aussi de bons pisteurs, mais leur habileté n’est pas supérieure à celle d’un chasseur exercé et avec un peu d’habitude il est facile de les égaler ; il devient ainsi possible de les contrôler et parfois de les ramener dans Île bon chemin dont ils cherchent à s’écarter dès que la piste devient trop chaude. Leur crainte affreuse des Guayakis fait tomber brusquement leur ardeur, très grande au début, dès qu’ils se sentent près du but ; au moment décisif on ne peut plus compter sur eux et une fois même ils abandonnèrent la mission.
La mission emmenait trois ou quatre guides indiens et autant de Paraguayens. Entre les deux groupes s’élevaient souvent des discussions d’ordre professionnel, les péons rejetant volontiers l’insuccès de leurs efforts sur l’incurie des indiens. Des motifs de querelles plus graves surgissaient à propos de la nourriture, à propos du maté surtout, chaque groupe voulant s’assurer en premier l’usage de la calebasse et du chalumeau. Ces disputes continuelles mettaient à une rude épreuve la patience du « patron » qui, avec l’aide du vieux Mauricio, s’efforçait de maintenir l’harmonie entre tous ces hommes également susceptibles.
Un rancho en pleine forêt, à l’extrémité des chemins d’exploitation forestière et sur les bords de l’Arroyo Guassu — une des innombrables rivières de ]a région portant ce nom, littéralement gros ruisseau — a servi de base à la mission pendant près d’une année. Eloigné seulement d’une trentaine de kilomètres de la maison des frères Balansa, et toujours sur leur domaine, il permettait un ravitaillement facile et des repos de quelques jours à l’estancia après chaque expédition. Le chef de coupe, le capataz forestier des Balansa, l’habitait et ses petites plantations de maïs, de manioc et de patates étaient une ressource précieuse.
Quelques mois plus tôt deux villages d’indiens Mbwihas s'étaient installés dans un vaste potrero à trois ou quatre kilomètres de là. Le caractère de l’indien est profondément méfiant. Le capataz forestier, Marciano, un brave garçon, connaissait depuis plusieurs années tous les indiens de ces villages ; malgré ses efforts 1l fallut bien du temps pour en décider quelques-uns à servir de guides à la mission. Il fallut plus de temps encore pour gagner leur confiance et les amener À parler, toujours avec réticence, des traditions et des usages de leur tribu.
Dans les périodes de repos nous passions presque tout le jour dans les villages, dans les tapouis, assis dans leurs légères cabanes de palmes, apprenant leur langage, observant leurs travaux et leurs jeux et essayant de les faire parler.
La femme indienne, la très vieille femme surtout, est bonne et hospitalière, plus accessible que les hommes. Quelques petits cadeaux, un peu de tabac, un collier, touchent les vieilles et les transforment en auxiliaires précieuses. Dans toutes les tribus les renseignements les plus intéressants nous ont presque toujours été donnés par les vieilles,
Deux d’entre elles, la vieille Na Melchiora, alerte malgré ses cheveux pris, et Na Rapa, l’aïeule du village, toute courbée et ridée, mais la meilleure fileuse et tisseuse de la tribu, nous ont été particulièrement utiles chez les Mbwihas de l’Arroyo * Guassu. Elles avaient toujours quelque chose à offrir : un fruit de la forêt, une patate douce, de ces excellentes patates à chair violette et goût de rose, cuite sous la cendre, un œuf
Le campement dans la forêt.
ou du maté ; parfois aussi il fallait emporter avec reconnaissance un morceau de viande verdâtre ou un tatou où grouillaient déjà les vers et dont l’odeur soulevait le cœur.
Tout en parlant de mille petits faits qui éclairaient la vie quotidienne de la tribu, elles donnaient des détails importants sur leurs usages. Ce qu’elles ne savaient ou ne pouvaient dire elles-mêmes, elles demandaient souvent à leurs fils, des hommes faits et presque de vieux hommes, de nous l'expli- quer ; après bien des hésitations ceux-ci se décidaient à raconter ce qu'ils avaient jusque-là prétendu ignorer et les vieilles mères contrôlaient et complétaient leurs récits.
Par elles nous avons connu quelques-unes de leurs pratiques religieuses que les hommes s’efforçaient de nous cacher. Elles y firent allusion pour la première fois le matin même de notre départ pour notre seconde expédition en forêt. La première tentative n’avait pas été heureuse. Nous repartions pour explorer une nouvelle zone et nous nous étions arrêtés au village des Mbwihas pour prendre nos guides indiens. Ces gaillards à demi-nus étaient toujours les derniers à terminer leurs préparatifs de voyage ; à la dernière minute l’un perdait son machette, l’autre avait détendu la corde de son arc, le troisième n’avait pas eu le temps de faire préparer une provision de manioc et de patates qu’il voulait emporter.
Nous les pressions ; la vieille Na Melchiora profita de notre halte forcée pour bavarder quelques instants et nous assurer d’un heureux résultat parce qu’elle avait invoqué pour nous «le dieu des indiens et de la forêt ». C’était l’occasion cherchée en vain depuis trois mois d’apprendre quelques détails sur les rites religieux que jusque-là les Mbwihas cachaient jalousement à l’expédition. Sans difficultés la vieille conta qu’elle avait chanté la nuit dans sa cabane à notre intention. « Voici ce que j’ai dit pour toi à notre dieu Namandou, l’esprit vivifiant de la nature, le génie du soleil levant, et ce que je lui dirai chaque soir jusqu’à ton retour :
O Namandou, laisse-nous partir en voyage ; Qu'il ne nous arrive rien pendant ce voyage ; Dis à ton fils de veiller sur nous ;
Dis à tous tes fils de veiller sur nous ;
Afin den nous PHsIGRE revenir sans ‘encombre :
Qu'il ne nous arrive rien là-bas dans la forêt où nous serons ; Et que nous puissions repartir au jour suivant,
Puis un autre jour encore ;
Afin que nous puissions prier et repartir de nouveau
Après avoir dormi dans la forêt ;
Accorde-nous de marcher sans difficultés ;
Et après un autre jour de marche dans la forêt,
Accorde-nous de nous lever dispos ainsi que tous les petits enfants, Et de rentrer sans encombre après une nouvelle journée de marche Dans notre village où nous attendent nos épouses.
Ces invocations cadencées, très difficiles à traduire, sont chantées par les Mbwihas avant leurs courses en forêt et de préférence la nuit. Elles décrivent la suite monotone des jours et des marches dans les bois, succédant à d’autres jours et à d’autres marches. Il faut forcer l’attention du génie protecteur, ne rien lui permettre d’oublier, d’où l’insistance voulue et la répétition presque à chaque phrase des mêmes demandes presque dans les mêmes termes. C’est le principe des incantations, des litanies et de bien des prières chez tous les peuples.
Le voyage fut heureux et permit de trouver et d’étudier les Guayakis.
Pour éviter de perdre un temps précieux en marches et contre-marches harassantes, épuisant les vivres et faisant souvent échouer les voyages, la mission faisait exécuter par les guides indiens et un ou deux des meilleurs pisteurs paraguayens une série de reconnaissances préliminaires. Un homme, deux au plus, s’en vont à la distance d’un jour ou deux de marche relever des traces récentes de chasseurs guayakis. Dès qu’une piste intéressante est signalée l’expédition part. Pendant des jours elle suivra les vestiges peu marqués laissés par un ou deux Guayakis en chasse loin de leur groupe, les perdra, en retrouvera d’autres plus nombreux, faisant d'innombrables détours sans pouvoir suivre de direction définie et dans une région bientôt inconnue des guides paraguayens ou indiens. Pour ces hommes rudes c’est une vraie chasse avec ses émotions et ses incerti-
En expédition.
tudes, la plus passionnante de toutes les chasses, la chasse à l’homme.
Tantôt la piste suivie depuis plusieurs jours se perd dans des marécages où l’eau et la vase montent à la ceinture ; tantôt elle se perd dans un ruisseau. Ici une trouée à peine visible traverse un fourré inextricable de lianes et d’épines ; là des ruisseaux encaissés, aux parois abruptes, obligent à décharger les bagages et à exécuter de périlleuses acrobaties le long des lianes.
Les pieds nus des hommes sont en sang malgré leur é épaisse couche de corne où les épines s’enfoncent sans atteindre la chair. L’Européen, chaussé de bottes, glisse et les chutes peuvent être dangereuses ; après quelques semaines les talons, les semelles de ses chaussures, pourris par l'humidité, arrachés par les lianes, avaient à peu près disparu et chaque matin, armé de fil de fer, il se livrait à un. pénible assemblage de leurs débris informes en soupirant à la pensée de son petit rancho où l’attendait une paire de solides brodequins. |
En été les moustiques et les mouches poursuivent jour et nuit les hommes et les bêtes sauvages ; dans les mois frais des nuées de taons et d: moucherons divers les remplacent. Les trop célèbres garrapatos, les tiques, s’accrochent à la peau, se fixent dans les endroits les plus sensibles, causant de violentes démangeaisons, parfois même de la fièvre et des petits abcès ; souvent ils se comptent par dizaines et le soir à l’étape 1l faut se déshabiller et se livrer en commun à la chasse de ces petits bêtes. Ce paradis de l’entomologiste devient un lieu de supplice pour le voyageur qui expie les tourments que lui-même au laboratoire infligeait à toute sorte d'animaux, les sacrifiant, disséquant ou épinglant dans ses cartons.
La pluie est le plus dur tourment de ces voyages. Une averse de 20 à 30 minutes qui n’a pas même atteint le sol, mouille la forêt pour la journée. Lentement, pendant des heures, l’eau dégoutte des grands arbres, trempant tout le sous-bois. L’évaporation est nulle dans l’atmosphère moite. L'eau suinte de partout, imprégnant les vêtements et les vivres ; chaque liane heurtée laisse tomber un filet d’eau
glacée, et depuis des heures peut-être le soleil brille au-dessus de la voûte continue de la forêt.
En approchant de la région fréquentée par les Guayakis, les précautions deviennent de plus en plus nombreuses pour ne pas effaroucher ces indiens si craintifs dont les sens aiguisés sont toujours en éveil. Les hommes de l’expédition vont l’un derrière l’autre, à l’écoute du moindre bruit, à la recherche du plus léger indice révélateur de la présence des Guayakis ; ils laissent le moins de traces possible, écartant les branches et les lianes, évitant de les couper pour ne pas donner l’éveil avec le bruit de leur machette, Impossible de chasser et c’est une grosse privation pour ces gens, chasseurs dans l’âme, que d'apercevoir à peu de distance, et quand les provisions S "épuisent, de belles pièces de gibier, oiseaux, chevreulls, pécaris, parfois un tapir, sans pouvoir tirer. |
Hommes de la forêt, les guides marchent vite malgré les obstacles et ne songent guère à se reposer ; seulement au passage des ruisseaux ils aiment s’arrêter pour boire le téréré, le maté préparé à l’eau froide, et fumer un cigare. Pour ne pas perdre de temps on ne fait aucun repas dans la journée ; au matin, au lever du jour, et le soir à l’étape, quandle soleil est couché, on prépare le riz et la viande sèche dont chaque homme reçoit une portion, mesurée avec parcimonie.
L’Européen doit suivre, coûte que coûte, sans montrer de lassitude, mais, pendant les marches,letéréré,la boisson typique du forestier, lui apporte un précieux secours. Il ne pourrait décemment faire halte cinq minutes pour se reposer, sans perdre son prestige auprès de ses hommes ; il peut toujours au contraire distribuer le téréré au passage d’un ruisseau : c’est le geste d’un forestier, d’un monteador averti, et ses péons diront avec fierté au retour aux Paraguayens sédentaires qui eux ne prennent pas le maté ainsi préparé : « Le patron sait boire le téréré comme nous. » À chaque fois ce sont 10 ou 15 minutes de repos.
Un peu avant le coucher du soleil les hommes cherchent un endroit pour camper, non loin d’un point d’eau. Ces coureurs de bois sont tous maîtres dans l’art d’organiser le campement. Armés de leur machette ils ont tôt fait de dégager un espace de quelques mètres carrés. Les uns vont ramasser
du bois, d’autres vont à l’eau ; avant tout on prépare le premier maté chaud du soir ; un peu plus tard, quand la grosse fatigue sera passée, on s’occupera du repas.
L’heure la plus douce, la plus émouvante de ces voyages en forêt commence. Les hommes fatigués se reposent auprès du feu, assis sur leur charge ou étendus sur les cuirs qui leur serviront de couche. La bombilla de maté circule. La voûte obscure de verdure cache entièrement le ciel ; le foyer jette des lueurs fantastiques sur les masses sombres environnantes, remplies de mystère. Mille bruits s’éveillent au début de la nuit, puis se taisent. C’est le grand silence coupé parfois par la fuite rapide de quelque animal ou par les sanglots des oiseaux nocturnes, de l’urutau, l’engoulevent de mauvais augure, vieille femme transformée en oiseau, qui pleure la nuit dans les bois, suivant la légende guaranie.
Les langues se délient ; on se remémore les épisodes de la journée ; on commente les menus faits, les espérances pour
te lendemain. Les guides indiens eux-mêmes subissent cette influence de détente ; ils perdent leur réserve coutumière et
<ontent quelques traditions de leur tribu. Puis chacun s’endort, roulé dans un poncho, et de temps à autre un des hommes se lève pour ranimer le feu. Ces nuits dans les grands bois, dans le calme du Caaguassu, comptent parmi mes plus précieux et mes plus vivants souvenirs.
Par les nuits pluvieuses tout l’enchantement de la forêt disparaît. Arrivés à l’étape, déjà trempés par la pluie, les hommes abattent quelques palmiers et 20 ou 30 minutes leur suffisent pour édifier un petit rancho de palmes imbriquées, simple toit à double pente posé à même le sol, exigu mais imperméable. Le feu est allumé au centre ; au milieu de l’âcre fumée de bois mouillé chacun tente de sécher tant bien que mal ses bagages et ses vêtements. Personne ne songe à veiller par des nuits aussi dures. Le repas terminé, après quelques matés pris en silence, le feu est éteint afin de laisser aux hommes la place suffisante pour s'étendre, serrés les uns contre les autres dans l’espace trop étroit. Impossible de se tenir debout dans ces abris minuscules ; impossible de tendre un hamac ; côte à côte avec les indiens demi-nus, souvent appuyé contre leur épaule ou contre leur jambe, dans l’at-
mosphère lourde où chantaient les moustiques, le chef de la mission cherchait longtemps le sommeil en écoutant le roulement sourd de l’eau tombant sur les feuilles mouïllées. Le sol est détrempé et l’humidité pénètre peu à peu les dormeurs malgré les cuirs de couchage ; bien avant l’aube tous sont réveillés ; le feu est rallumé et ils essayent de se réchauffer avec le maté avant de reprendre leur marche dans la forêt trempée.
Ce sont de dures journées, mais malgré les fatigues, les privations et les souffrances de toute sorte, ces voyages ont un charme particulier, très prenant. Ils marquent profondément la personnalité et celui qui a goûté cette vie garde une empreinte ineffaçable ; 1l ne sera plus jamais tout à fait ce qu’il était auparavant.
Elle est belle cette forêt de Caaguassu mais elle produit à la longue une impression pénible, une angoisse inexprimable que connaissent tous les vrais forestiers. Ces murailles de verdure, épaisses parfois de centaines de kilomètres, limitant la vue à quelques pas, cachant le ciel, étouffant les bruits, dépriment les caractères les mieux trempés. La fatigue physique ajoute encore à la dépression morale, Mes gens devenaïient nerveux, irritables, difficiles à manier ; eux-mêmes les coureurs des bois subissent cette étreinte. C’est le mal de la forêt produit par l’isolement au milieu de ces immensités vertes, de cet « enfer vert », et comparable, en plus accusé encore, au mal du désert. Il a provoqué bien des tragédies inexpliquées, souvent insoupçonnées, même entre compagnons intimes de voyage. La forêt châtie ceux qui osent profaner sa solitude et troubler ses fils.
Au retour de chaque expédition les hommes harassés juraient de ne plus recommencer pareille aventure et la mission se promettait bien de s’en tenir aux résultats acquis. Après quelques jours de repos les fatigues étaient oubliées ; les hommes, tout au moins les vrais forestiers comme le vieux Mauricio, demandaient d'eux-mêmes à repartir et contaient merveilles de nouvelles pistes toutes fraîches de Guayakis ; et la mission repartait.
La vie libre dans les grands bois laisse des souvenirs ineffaçables qui tôt ou tard ramènent à elle : c’est l’appel de Ja forêt ! |
Les rencontres avec les Guayakis ont toujours été brèves. Cachés dans les fourrés nous avons pu souvent observer pendant de longues heures leurs allées et venues et leurs travaux. Puis le matin, avant le jour, leur campement était encerclé sans bruit afin d’essayer de les surprendre et d’entrer en rapports avec eux avant que dans leur surprise ils aient pu se mettre sur la défensive. Frappés d’une terreur folle ils essayaient de s’enfuir, mais plusieurs fois ils revinrent nous attaquer ; un jour même ils le firent à diverses reprises avec un acharnement rare, défense désespéréé de pauvres êtres toujours traqués. Au cours de ces attaques la mission n'eut pas de blessés, mais les alertes furent parfois vives.
Dès l’arrivée avait lieu dans les campements installés l’inventaire de tous les objets qu’ils contenaient, puis l’interrogatoire des Guayakis et les tentatives pour les apprivoiser. L’attitude menaçante de leurs compagnons rôdant autour du campement obligeait bientôt à suspendre ces travaux et à commencer la retraite pour éviter que les hommes énervés et difficiles à retenir ne commissent quelque massacre.
C'était le retour à travers la forêt, les vêtements en loques, les pieds en sang, lourdement chargés d’objets guayakis en échange desquels nous laissions dans les campements de menus objets et des vivres presque toujours refusés ; d’ordinaire pourtant ces indiens sont à l’affût des moindres objets perdus par les autres hommes ; leur méfiance était plus forte que leur désir de conserver des objets bien précieux pour eux.