EXTRAITS D'UN CARNET DE ROUTE
La première rencontre avec les Guayakis a été particulièrement mouvementée.
15 avril. — Depuis huit jours des explorations répétées ont signalé le passage fréquent de chasseurs guayakis sur les bords du Takouary. Hier et aujourd’hui nous avons remonté ce
Première rencontre avec les Guayakis.
fleuve dans la direction des plissements où il prend ses sources, rencontrant des traces isolées, sans aucun vestige de campement...
16 avril. — La matinée s’est passée en marches et contremarches. Les guides indiens ont été incapables de retrouver les traces qu’ils disent avoir relevées au cours de leurs explorations ; les péons étaient nerveux. À 3 heures de l’après-midi, déjà bien à l’est des sources du Takouary — il est formé par une quinzaine de ruisseaux que nous avons successivement croisés hier et aujourd’hui -— nous avons enfin trouvé une ruche éventrée ; pour l’atteindre les Guayakis ont abattu avec leurs haches de pierre un lapacho (Tecoma sp.) de 40 c. de diamètre. Combien de temps leur a-t-il fallu pour venir à bout de ce bois si dur ? Un foyer, des cendres, des morceaux de cire mâchés, les fougères piétinées indiquent le passage d’une dizaine de personnes, remontant tout au plus à 3 ou 4 jours. Une piste, bien marquée au début, traversant ensuite divers marécages, partait de ce point vers l’est. Nous l’avons suivie presque jusqu’au coucher du soleil. Forte alerte presque au moment de camper : des appels, de longs sifflements imitant tout près de nous les cris du tapir. Les hommes ont jeté leurs charges et se sont dissimulés derrière les troncs d’arbres en préparant leurs armes ; c’étaient des appels de chasseurs guayakis. Les Guayakis doivent être près de nous ce soir. Nous n’avons qu’un très petit feu et les hommes sont aux aguets du plus léger bruit pouvant nous indiquer la direction où campent les indiens...
17 avril. — Partis très tôt nous avons encore entendu à peu de distance des appels semblables à ceux d’hier soir ainsi que des cris imitant ceux des singes, autre signe de ralliement habituel des Guayakis. À diverses reprises nous avons rencontré des traces fraîches. Nous avons l’impression très nette, énervante, de circuler au milieu de groupes d’indiens sans les. voir et sans être vus, tant la forêt est épaisse dans cette région. Le gibier est rare et craintif ; il a été chassé. Nous poursuivons nos recherches toujours vers l’est...
21 avril. — Dimanche soir (17), un peu avant le coucher du soleil, pendant que nous suivions des traces très fraîches, nous avons été surpris par un terrible orage. Le vent a soufflé en tempête plusieurs heures, secouant toute la voûte de la forêt, abattant de nombreuses branches autour de nous. Cette partie de la forêt est pauvre en palmiers. Les hommes ont dû construire sous l’orage un petit abri en tendant leurs ponchos sur quelques branchages. L'eau passait de tous : côtés. Nous nous y tenions tous, accroupis et trempés, ayant réussi tant bien que mal à préparer un peu de maté sur un petit feu. La tempête s’est calmée vers le milieu de la nuit, mais la pluie a continué jusqu’au mardi soir sans perdre de sa violence. Ces trois jours ont été si pénibles qu’il vaut mieux ne pas en parler. La température s’est brusquement abaïissée ; nous étions trempés et glacés ; les provisions sont moisies. Ce matin seulement nous avons pu nous remettre en route, préférant marcher dans la forêt mouillée et sous des averses intermittentes plutôt que rester plus longtemps immobiles dans la boue. Les ruisseaux gonflés sont transformés en torrents qu’il faut franchir sur des troncs d’arbres ; les parties basses de la forêt sont inondées. En quittant notre campement nous avons trouvé à quelques centaines de mètres des traces de deux ou trois Guayakis datant d’aujourd’hui. Ces indiens ont dû s’arrêter comme nous, et à peu de distance, pendant la pluie. 1
22 avril. — Les traces de Guayakis sont devenues très nombreuses. Plusieurs petites hordes, que nous n’arrivons pas à découvrir, parcourent la région. Vers deux heures de l’aprèsmidi nous avons bien cru les trouver. Nous avons entendu nettement des bruits de hache et les cris de plusieurs personnes ; les bruits portent peu dans la forêt et nous étions à quelques centaines de mètres à peine de ceux que nous cher-
1. ÀÂu retour nous devions apprendre que cette tempête avait sévi sur une grande partie de l'Amérique du Sud. Elle avait suivi une série de violentes éruptions dans la Cordillère des Andes qui avaient provoqué d’abondantes chutes de cendres volcaniques RE en Argentine, au Paraguay et jusque dans le sud du
résil.
chons. Nous avons encerclé à distance l’endroit d’où partaient les voix et après une prudente avance nous nous sommes trouvés réunis devant un feu brûlant encore et une ruche . éventrée. Pourvu que les Guayakis n’aient pas eu vent de notre approche. Nous avons suivi la piste fraîche ; toute la journée la tension nerveuse de notre petite troupe a été grande... Ce soir, nous éteignons le feu aussitôt pris le dernier maté pour que rien ne trahisse notre présence. Les Guayakis | ne peuvent être loin, mais impossible de savoir la direction ” de leur campement. Peut-être les rejoindrons-nous enfin demain.
26 avril. — Nous sommes rentrés hier soir à notre base de l’Arroyo Guassu, après avoir trouvé les Guayakis. Nous sommes tous épuisés de fatigue mais les résultats obtenus sont excellents. Nous avons rapporté une collection donnant une idée à peu près complète de la culture guayakie, ainsi que de nombreuses observations.
C’est le vendredi 23 que nous avons enfin rejoint ces indiens.
Nous suivions depuis le matin un petit sentier découvert la veille, étroit mais paraissant très fréquenté, quand des pleurs d'enfant nous signalèrent l’emplacement du campement dans un épais fourré à la droite du chemin. Nous allions le dépasser sans le voir, comme cela a dû nous arriver plusieurs fois. Il était 3 heures de l’après-midi.
… Nous nous sommes couchés dans les fougères aigles, abondantes en cet endroit, envoyant deux indiens en reconnaissance ; ils ne revinrent pas. Un peu plus tard notre dernier indien partit, accompagné d’un péon qui seul nous rapporta des informations ; pris de peur, tous nos guides Mbwihas s'étaient enfuis, retournant à leur village.
Conduits par notre éclaireur, nous avons pu nous glisser à moins d’une centaine de mètres des Guayakis, surveillant tous leurs gestes et assistant à leurs travaux : retour des chasseurs, préparation des aliments, fabrication des flèches et des cordes, jeux, manière de dormir, etc. C’était le plus grand des campements rencontrés ; entouré de 16 feux, il mesurait une È “vingtaine de mètres de longueur sur quinze environ de lar-
geur. Plusieurs bandes de Guayakis avaient dû se réunir
momentanément, peut-être pour une chasse en commun : il y avait du gibier de toute espèce ; un peu à l’écart, auprès d’un petit feu, étaient attachés un agouti et un singe vivants.
Au début le campement n'était occupé que par trois ou quatre hommes, quatre ou cinq femmes et deux enfants. Peu à peu d’autres groupes les rejoignirent ; ils annonçaient leur arrivée en imitant Le cri du singe. Trois chasseurs, un vieillard aux cheveux gris, ayant à la main son arc et un paquet de flèches et sur l’épaule un agouti, et deux hommes l’accompagnant portant un pécari, passèrent à peu de mètres de notre cachette. Un peu plus tard nous avons craint d’être découverts. Un Guayaki venait dans notre direction, épiant les mouvements d’une bande de petits singes, quand brusquement il s'arrêta, regardant autour de lui, et revint au campement en courant et en poussant de grands cris ; une rumeur confuse s’ensuivit puis elle s’apaisa. L'arrivée d’autres indiens provoqua une semblable agitation. Nos traces avaient-elles été découvertes par des chasseurs loin cependant de soupçonner notre présence si près d’eux ? |
En arrivant au campement les femmes déchargeaient la lourde hotte qu’elles portaient sur le dos retenue par un bandeau passant sur le front ; plusieurs de ces hottes contenaient des oranges.
Vers minuit, quand le silence commençait à se faire chez les indiens, nous nous sommes retirés à quelque distance, dans le lit desséché d’un ruisseau pour prendre un peu de maté avec nos derniers biscuits — nous n’avions rien pris depuis le matin — et fumer pour éloigner les moustiques. La nuit, un jaguar vint rôder aux environs et alerter les Guayakis.
Notre plan était d’aborder les indiens un peu avant le jour. La nuit était encore obscure ; des bruits de voix se faisaient déjä entendre chez les Guayakis. Nous nous approchions sans bruit quand, à soixante mètres à peine du campement, le cri du singe se fit entendre etun Guayaki se dressa derrière une touffe de fougères en brandissant un tison ; d’autres ombres se levèrent derrière lui en poussant des cris gutturaux « Kou, kou, kou », cris de terreur et de haine, et une volée de flèches nous arriva. Avant qu’un ordre ait pu être donné, nos premiers
hommes tiraient. L’homme au tison, blessé, laissa tomber sa torche et s’enfuit en hurlant. Des cris épouvantables s’élevèrent parmi le bruit des branches cassées et des feuilles piétinées. Quelques instants plus tard nous étions dans le ‘campement d’où s’enfuyaient les derniers indiens.
Il faisait encore nuit, mais les foyers nous éclairaient. Les Guayakis se rapprochaient et bientôt plusieurs flèches vinrent en vrombissant s’enfoncer autour de nous dans les arbres où elles se brisaient. Une d’elles traversa ce qui restait du chapeau du vieux Mauricio ; une autre frôla la poitrine de son fils. Les hommes prirent leurs armes et répondirent ; ils refusaient de tirer en l’air mais la forêt était si épaisse qu’ils ne pouvaient faire grand mal aux indiens qui bientôt se retirèrent en hurlant.
Le jour était venu, permettant de faire l’inventaire complet du campement. Dans leur fuite précipitée les Guayakis n'avaient emporté que leurs armes dont il ne restait plus une seule, mais une reconnaissance aux environs permit de ramasser six arcs et une vingtaine de flèches abandonnés dans les fourrés. |
Il n’était plus possible d’apaiser les indiens. Les péons de leur côté devenaient difficiles à retenir et parlaient de tout massacrer. Pour éviter des violences inutiles, notre petite troupe se retira. L’absence de trois porteurs (nos trois indiens fugitifs) nous obligea à l’abandon d’une partie du matériel de cuisine et des provisions pour permettre d’emporter un certain nombre d’objets guayakis destinés au Trocadéro.
Ce jour-là et le lendemain (24 et 25), les Guayakis nous ont continuellement suivi. Nous les entendions dans les fourrés, à peu de distance, et le soir, à l’heure de camper, ils renouvelèrent leur attaque. Repoussés sans difficulté, ils passèrent la nuit non loin de nous et à l’aube deux de nos hommes surprirent un indien qui s’approchait sans bruit de notre campement ; à leur vue il s’enfuit, abandonnant son arc et ses flèches. Toute la bande revint nous attaquer à l’heure de nous remettre en marche.
Ces attaques ne duraient que quelques minutes mais nos munitions s’épuisaient et toujours les appels des indiens nous
suivaient ; parfois nous les entendions dans les fourrés tout près de nous.
Vers onze heures nous devions passer l’Arroyo Hovÿ, grossi par les pluies, dont les rives presque verticales et hautes de 6 à 8 mètres à cet endroit, obligent à déposer les bagages et à faire une escalade difficile. Les Guayakis se rapprochaient encore. Enervés, nos hommes jetant leurs fusils s’élancèrent le machette à la main. Les Guayakis.se débandèrent avant d’être rejoints, laissant sur le sol 5 arcs et une dizaine de flèches. Deux coups de fusil achevèrent de les mettre en fuite et nous permirent de franchir sans encombre ce mauvais passage. Les indiens n’osèrent pas nous poursuivre plus loin ; ils nous avaient suivis pendant trente heures et sur une distance de plus de cinquante kilomètres.
Les provisions étaient épuisées depuis la veille; nous n'avions plus de maté que pour un jour. Une orangeraie sauvage, avec de nombreux pieds d’oranges douces, nous permit de nous restaurer un peu. À la nuit tombante nous arrivions chez les Mbwihas et peu après à notre campement de l’Arroyo Guassu, ayant marché, lourdement chargés, près de 25 heures en deux jours et franchi presque 100 kilomètres en forêt. » |
Nos guides indiens fugitifs étaient de retour. En revenant ils avaient rencontré dans un petit campement guayaki deux femmes et un enfant. Les femmes s’étant enfuies, ils s’emparèrent de l’enfant, d’un coati et d’un vase de cire rempli de miel. L'enfant, une fillette de 2 à 3 ans, avait été fort maltraitée et elle était terrorisée. Elle vint avec nous et depuis cette époque elle ne nous a plus quittés.
La dernière expédition de la mission fut aussi très dure.
C'était au début d’octobre. Il avait plu presque sans arrêt en septembre et les parties basses de la forêt étaient transformées en marécages difficiles à franchir. Les Guayakis furent rencontrés au nord de leur territoire, entre Taya-o et Yhu, vers les sources de l’Y-Hovÿ et de l’Acarahy.
Après huit jours de marche sous une pluie continuelle, des
Dernière rencontre avec les Guayakis.
Prancue VII
Dessin de Nivssseau
A L'ALDEIA TUYUAYU CHEZ LES GUAYCURUS DU CHACO.
Prancae VIII