‹ Une civilisation du mielChapitre 16 sur 41 · CI. Velard · texte numérisé non relu

CI. Velard

FAMILLE GUAYCURU AVEC UNE CABANE COMPOSÉE D'UN SIMPLE ABRI DE FEUILLES.

CT. Velard

CABANE GUAYCURU.

traces récentes d’un petit groupe guayaki furent enfin relevées le 14 octobre au soir. À la tombée de la nuit elles furent perdues au passage d’un vaste marais précédant un ruisseau large et profond qu'il ne fut pas possible d'identifier sur-le-champ ; c'était l’Y-Hovÿ, une des branches supérieures du Monda-y.

15 octobre. — Ce matin il pleuvait encore ; les hommes étaient peu disposés à continuer l’expédition. Vers huit heures 1lsse décidèrent enfin à aller par groupes de deux à la recherche de la piste perdue la veille et, seul avec un Mbwiha, je reste mélancoliquement à garder le campement.

Dix minutes après leur départ, les hommes reviennent précipitamment ; à peu de distance vers l’est ils ont entendu des cris de Guayakis. Le campement est vite levé. Après vingt minutes de marche nous trouvons de l’autre côté d’un ruisseau des traces de pas nous conduisant à quelques centaines de mètres plus loin, à mi-hauteur d’une colline, à un tout petit campement guayaki venant d’être abandonné. Il ne se compose que de quatre feux et d’un léger abri de palmes. Sans le temps perdu dans les marais nous aurions rejoint les Guayakis hier soir.

La pluie augmente de violence ; sous une averse continuelle nous reprenons la nouvelle piste, très visible, traversant trois marais où nous nous enfonçons jusqu’à la ceinture dans l’eau et la vase. Un des porteurs, un indien, perd en tombant dans cette boue profonde l’appareil photographique et les plaques. Par moments nous désespérons d'atteindre les Guayakis dont 1l ne semble pas que nous approchons malgré la rapidité de notre marche. Ils se sont pourtant arrêtés un moment et dans un creux d’arbre nous trouvons les restes d’un feu où ils ont grillé quelques palmistes. La pluie ne cesse pas.

À 13 h. 15, une mélopée sourde, dans un fourré à une centaine de mètres du sentier, signale enfinla présence des indiens. La pluie est trop violente pour rester à les observer.

Arrivés sans bruit à 25 mètres, nous nous élançons pour entourer les indiens qui ne se doutent nullement de notre approche. C’est un petit groupe de 8 ou g individus, installé au pied d’un énorme bombax. Deux ou trois hommes et une ou deux femmes, assis sous un petit abri de palmes à peine

large d’un mètre, chantent ; 1ls font entendre un bourdonnement sourd, sans paroles, très saccadé, incantation pour arrêter la pluie expliquent nos guides Mbwibas ; c’est possible. Trois hommes accroupis entre les énormes racines tubulaires du bombax essayent d’allumer un petit feu au fond d’un trou ; deux autres indiens et un garçonnet d’une dizaine d'années se tiennent derrière l’arbre.

Nous sommes au milieu des indiens avant qu’ils aient pu revenir de leur surprise. Ceux de l’abri s’échappent en emportant toutes les armes ; ils disparaissent dans une rafale de branches froissées suivie d’un silence impressionnant. Les autres, près de l’arbre, n’ont pas eu le temps de fuir et déjà nous nous apprêtons à leur parler pour les rassurer quand brusquement des coups de feu éclatent derrière nous ; ce fut miracle qu'aucun des quatre guides qui se tenaient près des Guayakis ne fût atteint. Tous s’écartèrent pour éviter les balles, entraînant le garçonnet guayaki immobile de terreur. Les derniers Guayakis s’enfuient, mais l’un d’eux, blessé, gémit sur le sol. Ce fut un moment tragique et pénible et il fallut encore l’arracher aux guides et aux Mbwihas soudain déchaînés qui voulaient achever le malheureux à coups de machette. Tout a été si rapide que je ne parviens pas à comprendre ce qui s’est passé : dans un moment d’affolement, en voyant un Guayaki se lever pour prendre, paraît-il, sa hache, les trois hommes de l’arrière-garde ont tiré comme des fous, pris de panique, au risque de tuer leurs camarades placés devant eux et malgré la consigne formelle de ne pas faire feu sans nécessité absolue : fatigue, énervement de ces longues marches, crainte des Guayakis et surtout ce mal insidieux, le mal de la forêt...

L’inventaire du campement est vite terminé ; il n’y a que 30 objets, en comptant des boules de cire et une pointe de flèche brisée ; pas de colliers, peu d’outils ; les armes ont disparu. Le garçonnet guayaki nous regarde d’un air étonné, sans un cri, sans une larme, sans un geste d’émotion devant le corps de celui qui est peut-être son parent ; il obéit sans dire un mot...

Les Guayakis se rapprochent. Pour éviter un massacre certain de ces pauvres gens il faut nous retirer. Trop peu

nombreux, ils n’osent nous poursuivre. La pluie continue toujours aussi violente jusqu’au crépuscule.

Nous sommes maintenant assis auprès d’un grand feu ; la nuit est calme. Tout en se réchauffant et en prenant le maté, les hommes commentent les événements de la journée ; chacun déjà les conte à sa manière ; il y aura bientôt autant de versions différentes que de guides. Le petit guayaki nous a suivis ;1l s’est régalé de notre viande sèche à demi pourrie et vient de s'endormir connaissant le bien-être nouveau d’une couverture. À aucun moment il n’a réclamé les siens ni manifesté le moindre désir de les rejoindre... Dans deux ou trois jours nous serons de retour à notre rancho.…..

Nos autres rencontres avec les Guayakis n’ont pas toujours été aussi dramatiques, miais la terreur s’emparant de ces malheureux à l’approche d'étrangers ne nous a jamais permis d’établir de relations durables avec eux.

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