‹ Une civilisation du mielChapitre 17 sur 41 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les Guayakis n’ont aucune ressource fixe et doivent tirer toute leur subsistance du milieu où ils vivent. À peine ontils atteint le stade de la petite chasse ; ils errent dans la forêt par hordes de quelques individus, plutôt récolteurs de produits sylvestres que chasseurs. |

La recherche de leur nourriture est leur préoccupation constante, presque leur unique souci. Cette obligation impérieuse domine toute leur existence, dirige tous leurs actes, règle chacun de leurs mouvements. Elle les maintient à un niveau cultural très bas ; elle est la seule finalité de leurs industries à peine ébauchées.

Pour assurer leur subsistance quotidienne ils sont obligés de vivre très divisés et de toujours se déplacer. Sans cesse ils parcourent la forêt par groupes de 8, 10, 15 personnes, rarement plus. Lorsque leurs ressources deviennent insuffisantes ils se rapprochent de la lisière de la prairie et des établissements civilisés malgré leur terreur des autres hommes. Ils tuent alors quelque tête de bétail et ces incursions motivées par un besoin pressant deviennent le motif de tristes représailles.

La crainte que leur inspirent les populations voisines, celles de la plaine ou celles de la forêt, indiennes, métisses ou blanches, accentue encore leur nomadisme. Toujours menacés 1ls se tiennent sans cesse sur leurs gardes, prêts à la moindre alerte à se transporter à de grandes distances, 100 ou 150 kilomètres, et même plus, dans les parties les plus

inaccessibles et sauvages, abandonnant des régions où la vie est relativement plus facile et perdant souvent dans leur fuite leurs pauvres objets usuels.

Une telle existence ne permet pas d’avoir des établissements fixes ni une organisation sociale bien élevée. Les Guayakis n’ont même pas de points de ralliements périodiques. Chaque horde est indépendante et ne vit que pour elle, seulement préoccupée de trouver une nourriture suffisante. Le soir, elle campe là où l’ont menée ses recherches ; le lendemain la petite troupe reprend sa marche. Elle s’arrêtera peut-être à quelques centaines de mètres de son campement précédent si une aubaine se présente ; si la région est trop pauvre, elle pourra parcourir plusieurs lieues pour atteindre une partie de la forêt plus riche ou moins épuisée. Il faut un événement exceptionnel, capture d’une grosse pièce de gibier, récolte particulièrement abondante ou pluie torrentielle pour que les Guayakis restent quelques jours à la même place.

Les campements sont de simples points de halte pour quelques heures, une seule nuit, et leur installation est des plus sommaires. Les Guayakis cherchent toujours pour s'arrêter un épais fourré, de préférence à mi-pente d’une colline, assez loin de l’eau par crainte des moustiques, ce fléau des forêts sud-américaines, qui ne laissent en repos ni les hommes n1 les bêtes. Nous avons trouvé la plupart des vestiges de campements, plus d’une centaine, au moins à 300 ou 400 mètres des ruisseaux. Aucun n’était au bord de l’eau.

Pour camper les Guayakis débroussaillent quelques mètres carrés au centre d’un fourré ; ils coupent tous les arbustes, ne respectant que les gros troncs. Autour de cet espace libre sont allumés les foyers régulièrement disposés à 2 ou 3 mètres les uns des autres, formés de grosses bûches longues de 1 ou 2 mètres et placées en éventail ; cette disposition permet aux indiens de dormir à l’intérieur d’un cercle de feu, leur seule protection contre le froid, les moustiques, les serpents et les jaguars. Les nuits d’hiver sont froides et humides dans la forêt et les Guayakis sans aucun abri, sans vêtements,

Campements.

souffriraient cruellement s’ils ne pouvaient se coucher tout contre les foyers, souvent dans la cendre chaude. II nous est arrivé aussi pendant la mauvaise saison d’allumer la nuit deux petits feux de chaque côté de notre hamac ou du cuir sur lequel nous dormions.

La plupart des campements ne dépassent pas 6 à 7 mètres dans chaque sens ; ils peuvent servir à des petits groupes de 10 à 20 individus et 5 à 6 feux les entourent. Certains, plus petits encore, ne comptent que 2 ou 3 foyers, simples points de halte de quelques chasseurs, séparés momentanément de icur groupe habituel. D’autres sont plus vastes ; la première fois que nous avons rencontré les Guayakis, leur campement entouré d’une dizaine de feux réunissait une cinquantaine de personnes.

À l’époque des pluies on trouve dans la plupart des campements un ou deux, rarement trois, petits abris de palmes du type le plus simple : amas de palmes jetées sans ordre sur un cadre horizontal formé de 3 ou 4 branches attachées par des lianes à des arbustes, parfois à des pieux enfoncés dans le sol. Quatre ou cinq personnes accroupies tiennent à peine dans ces abris exigus dont la hauteur interne ne dépasse guère un mètre. Les palmes retombant jusqu’à terre sur trois côtés ne laissent pas pénétrer la pluie et souvent un petit feu est allumé à l’intérieur ; presque toujours trois ou quatre grands foyers entourent le campement.

Les campements de ce type étaient nombreux sur les bords du Tôvatirÿ en mars-avril, à la fin des grandes pluies d’été. L'importance des débris de cuisine semblait indiquer pour certains une occupation de plusieurs jours.

Quel que soit le type de campement, avec ou sans abri, il existe souvent, à quelques mètres en dehors du cercle des foyers, un ou deux autres feux près d’un tronc d’arbre, d’un piquet ou d’une cage rustique où les Guayakis attachent pendant la nuit les animaux qu’ils ont pu capturer vivants et qu'ils gardent comme réserve alimentaire en cas de disette. Ne les conservant pas dans leur campement trop étroit, ils

sont obligés de les protéger aussi avec le feu contre la visite nocturne du jaguar, le principal ennemi des habitants de la forêt, celui que les Guayakis appellent Mbwé-Kou, « l’être

redoutable entre tous ». Ces indiens n’hésitent pas cependant à l’attaquer avec leurs àrmes rudimentaires et ses dépouilles. deviennent des trophées de haute valeur ; ses dents sont montées en colliers et sa peau sert à faire le bonnet conique dont se parent les meilleurs chasseurs, les conducteurs de hordes,

Quelques auteurs (Bertoni entre autres) ont voulu attribuer ces deux types de campement, avec ou sans abri, à deux groupes distincts de Guayakis parvenus à des degrés différents de culture. Rien ne justifie cette hypothèse. La présence ou l’absence de ces abris de fortune n’est pas une question de culture, encore moins de race, mais simplement une conséquence des conditions atmosphériques. Généralement les Guayakis préfèrent camper à l’air libre, au milieu de leurs feux ; par temps de pluie ils construisent ces frêles abris où parfois ils séjournent plusieurs jours quand les grosses pluies. d’été rendent la forêt intransitable même pour eux. A plusieurs reprises nous avons suivi des hordes qui, selon le temps, campaient tantôt sous un abri, tantôt à l’air libre. Le campement sans abri est un campement de beau temps, celui avec abri, un campement de mauvais temps, d’où sa fréquence à l’époque des pluies. Nous-mêmes, dans nos voyages à travers la forêt, agissions comme les Guayakis, peu désireux de nous entasser dans une étroite hutte de branchages, enfumée et étouffante, sans nécessité absolue, et les hommes, harassés pas une longue marche ne se souciaient nullement d’ajouter à leur besogne de chaque soir la construction d’un abri inutile.

On rencontre aussi des campements guayakis généralement installés sur une hauteur et couverts à quelques dizaines de mètres par des abatis d’arbustes obstruant les points d’accès les plus faciles. Les Guayakis ne se protègent ainsi que dans les régions voisines de la lisière de la forêt, lorsqu'ils craignent d’être poursuivis après quelque incursion dans la prairie. Ces abatis n’ont d’autre but que de les prévenir de l’approche de leurs ennemis et de leur permettre. de s’enfuir à temps.

Le plus grand désordre règne dans les campements guayakis : paniers, armes, provisions, outils, débris alimentaires, tout est mélangé. |

Continuellement sur leurs gardes les hommes placent à portée de leurs mains, appuyés contre quelques troncs d’arbres, leurs grands arcs toujours armés, une poignée de flèches détachées et des faisceaux de flèches liées avec des écorces. Près des armes on voit souvent le bonnet conique en

cuir, insigne des meilleurs chasseurs, des conducteurs de

bandes.

Les grandes hottes en palmes employées par les femmes pour porter tout l’avoir de la horde, depuis les provisions et leurs quelques instruments usuels jusqu'aux petits enfants et aux animaux captifs, sont posées debout, les unes fermées, les autres ouvertes, à côté des paniers-vases imperméabilisés avec de la cire contenant les réserves de miel et d’eau. Les haches de pierre traînent près des hottes ou près du dernier palmier abattu.

Près des feux des petites marmites en terre noire servent à faire fondre de la cire ou à détremper de la farine de palmier. Des menus objets jonchent le sol : tamis rudimentaires, burins en os, spatules de bois, boules de cire noire, rayons de miel mâchés, petits paniers de formes diverses contenant des fibres végétales, des pelotes de ficelle, des morceaux d’os, des pointes de flèches brisées, pauvres choses qui constituent la fortune des Guayakis. Sur des lianes sèchent des écorces ou des fibres végétales déjà préparées. Les débris alimentaires abondent : oranges à demi rongées, restes de fruits, cs brisés, carapaces de tatou en partie calcinées ; dans aucun campement guayaki ne manquent des monceaux de fibres de palmiers concassées pour en extraire une farine grossière, une des principales ressources de ces indiens.

Au moment du départ les femmes entassent dans leurs hottes tout ce qui peut avoir encore quelque utilité, ne laissant que des débris hors d’usage : fragments de poteries, vieux paniers défoncés, bois d’arc usés, coquilles brisées. Bien rarement nous avons trouvé au milieu de restes de campement

des objets en bon état, pierres de hache, poteries, pierres à.

feu, indice sans doute d’une fuite précipitée.

Le campement établi, les feux allumés, les hommes se délassent, bavardant étendus près des foyers tout en dépouillant les animaux rapportés de la chasse. Les femmes s’affairent

autour des hottes d’où elles retirent les provisions. La viande, embrochée sur des baguettes de bois horizontales supportées par deux petites fourches, grésille au-dessus des feux. Les enfants se traînent sur le sol, s'amusant avec des riens, débris de coquillage, un os, des bouts de bois ou des plumes ; ils n’ont aucun jouet et tout leur est motif d’amusement.

Les campements, très bruyants à l’arrivée, deviennent presque Silencieux au moment du repas ; accroupis près des feux, sans parler, les Guayakis déchirent la viande avec leurs doigts, la portant ensuite à la bouche avec leurs deux mains. Le spectacle manque de tout attrait.

Plus tard l’animation reprend. Hommes et femmes profitent de ce temps de repos pour revoir ou compléter leur équipement. Les femmes tressent ou raccommodent des paniers, des hottes ou de toutes petites nattes, modèlent des paniers imperméabilisés avec de la cire ou des poteries grossières, préparent de la cire, des fibres végétales, font des cordes ou des ficelles. Les hommes s’occupent de leurs armes, de leurs outils, haches et burins, polissent des manches, montent des colliers. Souvent les jeunes gens s’exercent au maniement de l’arc ou de la hache ; nous en avons surpris une fois trois ou quatre s’excitant mutuellement à qui frapperait le plus haut un tronc d’arbre avec une hache.

Parfois les hommes et les jeunes vens chantent et dansent : chants et danses des plus rudimentaires dont le but est surtout magique. À notre dernière rencontre avec les Guayakis, sous un violent orage, cinq ou six d’entre eux réunis sous un petit abri chantaient pour arrêter la pluie pendant que l'un des plus âgés cherchait à allumer un feu dans un trou creusé entre les racines tabulaires d’un gigantesque samouhou {Ceiba pubiflora).

Suivant l’abondance de la nourriture, les événements de la journée, l’état du temps, le silence s’établit plus ou moins tôt dans le campement. Les Guayakis s’endorment le plus près possible des foyers, serrés les uns contre les autres, hommes, femmes, enfants mélangés. Ils dorment de préférence non pas allongés, mais accroupis sur leurs genoux, la figure cachée dans leurs mains appuyées sur le sol afin d’éviter la lumière trop vive du foyer. De toutes petites nattes

en ficelles maillées, de 20 à 30 c. de côté, leur permettent de

“ s’isoler un peu de la terre humide.

Aucun garde ne veille le campement mais leur sommeil est léger, comme nous l’avons appris à nos dépens ; de temps à autre l’un d’eux se relève pour ranimer le foyer ou chanter une mélopée sourde qui éloigne le jaguar, et peut-être aussi les mauvais esprits errant dans Îles bois.

Le matin, les Guayakis se mettent en route assez tard, vers huit ou neuf heures, quand le soleil déjà haut a séché la rosée toujours abondante dans la forêt. Avant de partir ils se contentent d’un peu de miel, d’un reste de farine ou de viande ; le seul véritable repas est celui du soir. Toute la viande qui n’a pas été consommée la veille est soigneusement emportée dans les hottes, peu importe son état : les Guayakis ne sont pas difficiles et la viande verdie où grouillent les vers ne les rebute pas.

Avant de lever leur campement, tous vont barboter au ruisseau voisin et leurs bruyants ébats au bain nous ont plusieurs fois signalé leur présence. De grands cris marquent encore leur départ du campement, puis c’est le silence.

Quelques hommes vont chasser au loin par groupes de deux ou trois et restent parfois plusieurs jours absents. D'autres, accompagnés des femmes et des enfants, partent à la recherche de fruits sauvages et surtout de miel. De temps en temps, pour s’appeler ou signaler leur présence à d’autres hordes, ils modulent à la perfection les cris d'animaux de la forêt, singes et tapirs de préférence.

Les étapes normales des hordes varient de quelques kilomètres à plusieurs lieues, suivant les ressources de la région. Poursuivis ils peuvent parcourir plus de 60 kilomètres dans leur journée. |

Les Guayakis s’avancent en file ; les femmes portent sur le dos les hottes lourdement chargées soutenues par un bandeau passant sur le sommet de la tête, et tiennent à la main les grands paniers-vases recouverts de cire. Les hommes n’ont que leur arc, leurs flèches et les haches.

Au hasard de leur course ils s’arrêtent pour récolter du miel, abattre un palmier, cueillir des fruits, allumer un petit

feu et griller quelque friandise dont ils emportent les restes pour le repas du soir.

Cette vie obscure, tout entière consacrée à s’assurer leur nourriture journalière, ressemble bien peu à l'existence fabuleuse prêtée aux Guayakis. Leur vie arboricole, leurs abris sur les arbres sont de pures légendes.

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