‹ Une civilisation du mielChapitre 18 sur 41 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les Guayakis n’ont aucune connaissance d’agriculture et ne savent pas non plus se ménager de réserves alimentaires. Leur vie se passe à tirer au jour le jour leur subsistance de la forêt. |

Dans cette lutte continuelle ils sont bien moins favorisés que la plupart des autres tribus forestières. |

La chasse et la pêche, pratiquées avec les moyens les plus rudimentaires, ne leur assurent que des ressources incertaines et insuffisantes. Pour chasser et pour pêcher ils ne connaissent que l’arc et les flèches ; malgré leur adresse et leur habileté à suivre une piste et à se glisser sans bruit à travers les fourrés les plus épais, la viande manque souvent dans leurs campements.

Ils ignorent l’art de tendre des pièges, si développé chez leurs voisins les Mbwihas, et celui de préparer les poisons qui rendent mortelle la plus petite blessure.

La pêche ne représente qu’un appoint insignifiant dans leur alimentation. Le plus souvent ils parcourent les hauteurs, au voisinage de la ligne de partage des eaux, région de petits ruisseaux torrentiels dépourvus de poissons. Ils ne peuvent se livrer à la pêche qu’en descendant sur le bord de quelques grandes rivières comme le Tôvatirÿ, l’Arroyo Guassu ou l’Arroyo Hondo ; même ainsi ils ne la pratiquent qu’aux époques de sécheresse, quand les eaux basses et transparentes leur permettent d’apercevoir le poisson qu’ils tirent à la flèche. L'usage de filets, de nasses, du timbo, ce poison si

répandu parmi toutes les tribus indiennes de l’Amérique du Sud qui l’utilisent pour empoisonner les eaux, leur semble inconnu.

Les Guayakis ne sont pas encore devenus un véritable peuple chasseur ; restés au stade de vie le plus primitif ils s’adressent surtout pour vivre à la cueillette des produits sylvestres.

La forêt paraguayenne n’est pas très riche en fruits, ni en plantes comestibles, exception faite du palmier pindo (Cocos romanzoffiana) ; mais elle offre en abondance un autre produit précieux : le miel des guêpes et des abeilles sauvages.

De nombreux insectes à miel vivent dans la forêt. Les uns s’établissent dans les troncs d’arbres, d’autres dans la terre ; d’autres encore suspendent aux branches des nids plus ou moins vastes et de facture variée.

Parmi les guëpes sociales, armées d’un aiguillon faisant de douloureuses blessures, les Nectarina et surtout diverses espèces de Polybia fournissent une assez grande quantité d’un miel acidulé et de goût agréable, très apprécié par les indiens et les Paraguayens. Leur nid en forme de cloche suspendue sous une branche est fait d’une matière cartonnée obtenue par les guêpes en râpant avec leurs mandibules et en amalgamant avec de la salive des écorces d’arbres. Une des espèces les plus répandues et dont le miel est des plus estimés, la Kamuati (Polybia scutellaris), construit des nids pouvant atteindre un mètre de hauteur, contenant un grand nombre de rayons horizontaux, légèrement concaves, empilés avec régularité les uns sur les autres de la base au sommet. Le miel de cette petite guêpe sociale cristallise assez facilement.

Une piqûre isolée de Kamuati est simplement douloureuse. Mais, comme beaucoup d’espèces du même groupe, ces guêpes sont très irritables et sortent en masse à un bruit insolite ou lorsqu'un choc vient ébranler leur demeure. Elles se précipitent alors sur tout ce qui bouge aux alentours et les piqûres multipliées de ces essaims en furie peuvent devenir dangereuses pour l’homme et les grands animaux, et même amener leur mort.

Le miel.

Les abeilles domestiques, introduites depuis longtemps au

Paraguay, se sont répandues dans la forêt avec les orangers et il n’est pas rare d’en trouver des ruches dans des troncs d'arbres. Leur miel est plus doux, moins parfumé que celui des espèces natives. Leur cire jaune paraît peu appréciée des Guayakis ; j’ai souvent vu dans leurs campements des morceaux de cette cire mâchés pour en extraire les dernières gouttes de miel, gardant de nombreuses empreintes dentaires et abandonnés sur le sol tandis que la cire noire des autres espèces est conservée avec soin.

Les Guayakis recueillent le miel de ces diverses espèces, mais elles sont loin de leur être aussi précieuses, soit par leur abondance, soit par la quantité et la qualité de leur miel et de leur cire, que les Mélipones.

Les Mélipones sont de très petites abeilles, noires et velues, au corps ramassé et à l’aiguillon atrophié, dont il existe différentes espèces toutes bien connues des indiens et des Paraguayens. Elles ne piquent pas ; effrayées elles sortent en foule de leurs ruches, pénètrent dans les vêtements, dans les oreilles, dans Îles yeux, se prennent dans les cheveux. Quelques-unes mordent et leur salive toxique produit une petite marque rouge persistant plusieurs jours ; certaines, pendant les jours froids d’hiver, sont très incommodes et harcèlent de leurs morsures sans aucune provocation les habitants des ranchos de la forêt, les voyageurs et les animaux ; la sueur les. attire particulièrement.

La plupart des Mélipones, celles qui fournissent les meïlleurs miels, comme la yatei, la tapesuha ou l’eyÿra-apua, établissent leur demeure dans des troncs d’arbres. Un petit tube de cire molle en surmonte l’unique orifice et, avec un léger suintement de miel, signale à des yeux exercés l’existence de ces ruches dont quelques-unes possèdent plus de dix litres d’un miel aigrelet, agréable au goût, cristallisant très mal, ce qui le distingue de celui des guêpes. De couleur variable, du blond très léger au brun suivant les espèces, ce miel est contenu dans des petits réservoirs de cire disposés entre les rayons. La cire, noire et mélangée de résine, est bien différente de la cire claire de nos abeilles européennes.

D’autres Mélipones, telle l’eyra-ybyguy (abeille de la terre)

établissent leur nid dans le sol, de préférence au flanc des talus. Une petite collerette de cire noïrâtre mélangée de terre en marque encore l’entrée. Le miel de plusieurs de ces espèces terricoles est comestible ; d’autres élaborent un miel plus ou moins alcalin, tenu pour laxatif et dangereux.

Le miel des Mélipones, et surtout celui des guêpes, est au dire des Paraguayens et des indiens fortement « enivrant » ; il possède plus exactement de légères propriétés stupéfiantes qui s’accentuent dans le miel de quelques espèces suivant sans doute des influences saisonnières ou autres mal déterminées. Certains miels sont en tout temps regardés comme très vénéneux et les indiens s’en abstiennent toujours ; il suffirait d’une cuillerée de celui d’une guêpe, la lechiguana colorada, pour plonger un homme adulte dans un coma profond et souvent amener la mort. Il a malheureusement été impossible de me procurer de ce miel pour en faire l’étude, et de déterminer cette espèce assez difficile à se procurer ; c’est, je crois, une Nectarina.

Dans toute l’Amérique tropicale les métis et les indiens connaissent ces miels toxiques ; le botaniste Saint-Hilaire, au cours de ses voyages dans le centre du Brésil, fut empoisonné par du miel avec plusieurs de ses compagnons et il attribuait aux suites de cette intoxication une partie des souffrances qui devaient amener sa mort.

Ces différentes espèces à miel, surtout les Mélipones, si nombreuses dans la forêt paraguayenne, offrent aux Guayakis un aliment abondant et hautement nutritif, beaucoup plus important pour eux que la chasse et même que les produits végétaux. |

Le miel forme la base de l’alimentation de ces indiens. Dans leurs campements les autres provisions peuvent manquer, mais on y trouve toujours une certaine quantité de miel et de cire. Une seule horde, d’une quinzaine d’individus, possédait sept grands paniers-vases remplis de ce précieux aliment, au moins 40 litres. Pas un instant, au cours de leurs marches incessantes à travers la forêt, les Guayakis ne cessent de rechercher les abeilles et leurs pistes sont jalonnées de ruches éventrées.

Les objets usuels des Guayakis sont peu nombreux et peu

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