‹ Une civilisation du mielChapitre 19 sur 41 · NID DE FOURMIS COMESTIBLES · texte numérisé non relu

NID DE FOURMIS COMESTIBLES

variés ; presque tous ont pour fin la récolte du miel, sa conser- : vation où le travail de la cire.

- La hache de pierre, le principal instrument de ces indiens, :eert presque uniquement à ouvrir les ruches logées dans lé troncs d’arbres. Pour monter aux arbres, dont les fûts énormes __ défient souvent toute escalade, et pour se soutenir ensuite à la hauteur des ruches, les Guayakis tressent de longues cordes … faites de fibres végétales, de poils d'animaux et de crins, et les portent, pendant leurs marches, enroulées autour de l’avantbras gauche. Pour sucer le miel très fluide de ces abeilles sauvages ils écrasent une tige de palme et la transforment en pinceau. Les grands paniers-vases imperméabilisés avec une couche épaisse de cire ont pour principale destination le transport et la conservation du miel.

Ils emploient la cire à de multiples usages. Elle remplace en grande partie pour eux l’argile : utilisée seule, elle recouvre les grands paniers-vases ; mélangée à une argile grossière, : terre noire de marais trop riche en matières organiques, elle sert à la fabrication de petites poteries rudimentaires, les seules à connues des Guayakis, destinées elles-mêmes à faire fondre

| la cire à feu doux. Cette cire fondue est appliquée à l’aide de

spatules de bois et polie avec des coquilles d’anodontes recueillies dans les lagunes forestières.

Cette courte liste d’objets liés directement à la récolte et à la préparation du miel et de la cire représente presque toute la culture matérielle des Guayakis.

La cire possède encore quelques autres applications. Elle enduit les arcs et les flèches pour les protéger de l’humidité ; elle sert à fixer la pointe des flèches sur le roseau qui en forme le corps ; elle rend les cordes et les ficelles plus lisses et plus

glissantes ; elle entre dans la composition des rares peintures corporelles des Guayakis.

Dans leur recherche des ruches ces indiens ne se fient pas uniquement au hasard. Ils emploient un procédé bien connu de tous les forestiers : suivre les abeilles retournant à la ruche chargées de leur récolte ou observer la direction d’où viennent plusieurs abeilles pour en déduire la position approchée de la colonie. Beaucoup de ruches de mélipones ne sont d’ailleurs pas abandonnées par leurs hôtes après avoir

été dépouillées de leur miel ; les Guayakis ont le soin de les refermer tant bien que mal et peuvent y revenir périodiquement.

Les ruches situées dans les troncs d’arbres sont ouvertes à l’aide de la hache de pierre après avoir été enfumées ou non, sans doute suivant l’espèce de leurs hôtes et leur agressivité. Les Guayakis grimpent le long des gros troncs avec la plus grande agilité, en s’aidant de leurs cordes de fibres végétales de guembé (Philodendron) mélangées de poils de toute sorte et même de cheveux humains. Ils ont mille façons d’utiliser cette corde longue de 10 à 20 mètres. T'antôt ils la jettent pardessus une grosse branche et en fixent les deux extrémités au sol ; tantôt, grimpant le long du tronc, ils attachent leur corde à quelque fourche de l’arbre et se laissent glisser jusqu’au niveau de la ruche, une légère hache de pierre suspendue au poignet par une lanière de cuir. Près de l’Arroyo Hovÿ ils avaient employé un autre artifice pour atteindre une ruche située à 5 ou 6 mètres du sol dans le tronc d’un énorme lapacho : les troncs minces et flexibles de deux jeunes arbres avaient été courbés et liés ensemble et au-dessous de cet arc un siège rustique, fait de lianes entrelacées, se balançait à la hauteur de la ruche.

Ces escalades ne sont pas sans danger, surtout pour des hommes isolés. Parmi les histoires plus ou moins véridiques racontées au Paraguay sur ces indiens, une des plus répandues est celle de la prétendue découverte d’un cadavre de Guayaki pendant le long d’un arbre, la main prise dans une ruche et le bras brisé ; suivant le lieu et le conteur les détails varient. Peut-être ces histoires ont-elles une base réelle : une toute pareille a été recueillie en Bolivie chez les indiens Cavina par Nordenskiëld. De tels accidents peuvent survenir dans toutes les régions forestières où les indiens et les métis sont friands de miel.

Le miel est séparé de la cire par pression manuelle et conservé dans les grands paniers-vases imperméabilisés. Ainsi préparé les Guayakis l’appellent « bwé eytükwé », ce qui vient des abeilles. Ils le mangent à l’aide d’un pinceau fait d’une tige de palme écrasée et effilochée. L'usage de pinceaux à miel est répandu chez divers indiens forestiers

# on a suggéré qu’il pouvait leur servir à prendre directe-

ent le miel dans les ruches, sans Les ouvrir. Chez les Guayabis tout au moins il n’est employé que pour puiser le miel ins les vases. Les indiens Maka du Grand Chaco utilisent dans le même but une poignée de fibres végétales ou une -sorte de tresse en grosse ficelle.

La cire des mélipones, noirâtre et riche en résine, est pétrie ou mâchée puis fondue à chaleur douce dans des petits pots en terre noire. Les Guayakis en font ensuite des boules dures de la grosseur du poing. Au moment de l’utiliser ils la fondent de nouveau et l’additionnent parfois, suivant sa .… destination, de terre et de résines végétales. Cette cire possède une grande valeur non seulement pour les pauvres Guayakis mais même pour les Paraguayens de la campagne qui l’emploient à de nombreux usages ; quand, volontairement ou non, ces derniers surprennent une horde guayakie ils ont grand ‘soin d’emporter tout le miel et la cire en sa possession.

D’autres tribus indiennes font une grande consommation de miel et un usage fréquent de la cire, mais leur existence et leur culture matérielle ne reposent pas presque tout entières sur ces produits. Les Guayakis, dont la vie se passe à la recherche de ces deux pauvres éléments, et dont les objets les plus nombreux et les plus caractéristiques, hache, paniervase imperméabilisé, longue corde de fibres végétales et de crins, poteries de terre et de cire, sont destinés à leur cueillette et à leur préparation, représentent bien une Civilisation du miel. Cette forme très ancienne et très rudimentaire de culture forestière a pu se développer et se maintenir dans les vastes forêts du Paraguay oriental par suite de l’isolement de ces indiens privés de taute ressource fixe et repoussés des régions plus riches d’abord par des tribus de culture plus . avancée et plus tard par les Espagnols et les Paraguayens actuels.

Ce genre dé civilisation n existe plus en Amérique que chez de rares tribus forestières, peu connues et restées nomades comme les Guayakis.

Après le miel un palmier, le pindo des Paraguayens (Cocos romanzoffiana) occupe la première place dans l'alimentation des

Le palmier pindo.

Guayakis.

Ils en mangent les fruits et le bourgeon terminal, ou choupalmiste, cru ou grillé et surtout ils retirent de son tronc une farine grossière qui forme avec le miel la base de leur nourriture. Cette farine s’obtient en pilant avec un lourd bâton — on se sert soit d’un bois d’arc usé, soit du dos de la hache de pierre — les fibres entremêlées qui forment le tronc du palmier. Le tout est sommairement tamisé à l’aide d’un carré aux mailles très lâches, fait de pailles entrecroisées de carex ou de lamelles de bambou. La farine, pindo yoto pirè, «ce qui est extrait de l’écorce du palmier », détrempée dans un peu d’eau, sert à confectionner des boulettes qui se mangent crues ou séchées près du feu. C’est un aliment de peu de valeur nutritive, de digestion difficile, mais qui procure une sensation de pesanteur et de plénitude d’estomac chère à tous les indiens. Des monceaux de fibres concassées de pindo constituent les vestiges culinaires caractéristiques de tout campement guayaki.

La farine de pindo n’est pas spéciale aux Guayakis. Les anciens Guaranis [a connaissaient et les membres de la première expédition espagnole qui découvrit et remonta une grande partie du cours du Rio Parana et du Rio Paraguay, celle de Sebastien Gaboto, durent souvent avoir recours à cet aliment que leur avaient enseigné des indiens du territoire devenu aujourd’hui les Missiones. Les Paraguayens euxmêmes l’ont employée en cas de disette, et des vieillards du village de Yatahity, près de Villa Rica, se souviennent qu’elle fut en 1870 une ressource précieuse pour la population ruinée et durement éprouvée par la famine après la désastreuse guerre contre la Triple Alliance qui laissa le pays à peu près exsangue.

Le palmier pindo offre encore une autre ressource alimentaire aux Guayakis. Les troncs abattus et pourrissants hébergent de grosses larves blanches et moiles de coléoptères, de Passalidae, longues de 10 ou 12 centimètres et de la grosseur d’un d£igt. Les indiens forestiers se montrent tous friands

e ces larves ou d’autres analogues qui vivent dans différents “bois. Chaque fois que mes guides Mbwihas en avaient “occasion ils les recueillaient et, le soir au campement, les ‘faisaient griller enfilées en brochettes au-dessus du feu. Elles -se recroquevillent en grésillant et laissent échapper une graisse : très fluide ; rissolées à point elles répandent une odeur nullement désagréable. Elles fondent dans la bouche comme des boulettes de graisse et leur goût rappelle la cervelle ; avec un peu de sel, condiment inconnu des indiens de ces contrées, elles forment un mets acceptable.

Les Guayakis sont moins raffinés : ils les prennent délicatement par la tête et les dégustent vivantes. Elles faisaient le bonheur du petit Guayaki que j’ai appelé Louis et qui m’accompagnait souvent dans mes chasses aux insectes. Vers la fin de mon voyage, dès que mon piochon commençait à éventrer une vieille souche où nichait un monde d'insectes et d’arachnides de tout genre, ses doigts agiles triaient les débris et il gobait avec la plus évidente satisfaction ces belles larves dodues, très étonné sans doute —— mais les indiens manifestent peu leur étonnement — de me voir mépriser de telles friandises.

La curiosité d’un naturaliste ne devrait connaître aucune borne. La mienne, hélas ! est limitée ; la preuve est faite : elle s’arrête aux larves rôties. Je les ai souvent goûtées dorées à point avec mes Mbwihas, le soir, dans nos campements de la forêt, mais j’avoue à ma honte n’avoir jamais eu le courage physique de les gober encore frétillantes comme les Guayakis.

Si nous ajoutons que les feuilles de palmier pindo servent aux Guayakis pour leurs ouvrages de vannerie, que ses feuilles et leur tige donnent des fibres utilisées pour faire des cordes et que certains arcs, au moins ceux des enfants et des jeunes gens, sont taillés dans son bois, on comprend l’immense utilité de cet arbre et le rôle qu’il joue dans leur existence.

Les fruits sylvestres apportent un appoint appréciable à ces indiens, et parmi ces fruits les oranges occupent la première place. Ils en mangent indifféremment les variétés douces et amères, les suçant et rongeant même l’intérieur si âpre de l’écorce.

Oranges.

A l’époque de la maturité des oranges, ils fréquentent surtout les parties de la forêt où elles abondent et en transportent de grandes quantités dans leurs paniers. Curieux exemple d'influence indirecte de la culture européenne sur un peuple forestier sans contact direct avec d’autres hommes, mais dont les courses errantes à travers la forêt ont été modifiées par l’apparition d’une plante échappée des vergers espagnols.

Les fruits sylvestres indigènes n’ont pas grande importance pratique. Une petite papaye sauvage ( Jacaratia dodecaphylla), de la grosseur d’une petite poire, est très appréciée des Mbwihas : ils la font rôtir pour la débarrasser de son amiertume et du latex qui l’imprègne. Je ne sais si les Guayakis en font usage.

Fruits divers.

La viande est l’ajiment le plus apprécié des Guayakis mais il ne leur est pas toujours possible de se procurer ce régal ; ils en sont tellement friands que les petits enfants de moins de deux ans en sucent déjà de gros morceaux. Ne possédant aucun récipient pouvant aller sur le feu, ils se contentent de la faire rôtir et la mangent sans aucun assaisonnement. Même à demi décomposée elle ne les rebute pas. Quand ils ont tué quelque grosse pièce de gibier ils en conservent plusieurs jours les restes dans leurs hottes, exposés aux insectes et aux intempéries, exhalant une odeur épouvantable capable de faire fuir tout autre indien.

Avec les moyens réduits dont ils disposent les Guayakis s’attaquent surtout aux petits animaux : Singes, coatis, agoutis, tatous, pécaris et venados, gracieuses petites bêtes remplaçant nos chevreuils dans les forêts sud-américaines. Les oiseaux leur fournissent un contingent appréciable : des jacous comparables à nos faisans, des hoccos ou muitoums ressemblant à de gros dindons sauvages, des colins, des petits râles des forêts, des toucans et diverses autres espèces qui peuplent les grands bois. Ils ne dédaignent à l’occasion ni les gros lézards ni les serpents, nourriture d’ailleurs excellente, digne des palais les plus délicats. De nombreuses . populations sud-américaines, indiennes ou métisses, mangent couramment les gros reptiles dans quelques coins de Bre-

La chasse.

tagne et de Vendée nos paysans donnent encore aux vipères ‘ le nom d’anguilles des buissons. Rien ne justifie la répulsion de “soi-disant civilisés pour une nourriture aussi saine qu’agréable … ét souvent nous avons été heureux au cours de ces voyages dé varier avec la chair blanche et ferme d’un jeune boa ou d’un serpent à sonnette la monotonie de nos repas de riz et de viande sèche,

Il arrive aussi aux Guayakis d'attaquer en groupe, armés seulement de leurs arcs et de leurs longues flèches, la jaguar, l’être qu’ils redoutent le plus et dont ils désirent les dépouilles pour en faire des trophées ; mais il leur est impossible de tuer le tapir adulte, le géant de la forêt sudaméricaine. Son cuir très épais ne peut être percé par des flèches, justifiant son nom guarani si expressif : tapi-i, cuir semblable à la pierre.

Les Guayakis chassent par petits groupes, souvent de deux ou trois individus, et lorsque le gibier est rare leurs excursions se prolongent plusieurs jours, les entraînant à de grandes distances de leur horde. Ils chassent beaucoup à vue ou suivent le gibier à la piste ou le guettent dans les endroits qu’il aime à fréquenter, bords ombragés de certains ruisseaux, petites mares bien cachées dans les fourrés profonds, et surtout dans les barreros, les boues salées dont tous les animaux sont friands. Il est difficile d'oublier l’adresse et les ruses déployées par un Guayaki ou par tout autre indien forestier se glissant sans bruit entre les broussailles pour accompagner et approcher à bonne portée une troupe de singes s’ébattant au sommet des arbres ou un craintif venado prêt à bondir à la moindre alerte.

Si les Guayakis prolongent leur séjour dans une même partie de la forêt, le gibier devient vite plus farouche et plus difiicile à approcher. Il se raréfie, comme se raréfientle miel et leurs ressources alimentaires végétales : ils doivent reprendre leur course et se transporter ailleurs.

Leurs armes de chasse se limitent à l’arc et à trois types de flèches : flèches à longue pointe aiguë en bois dur, dentée d’un seul côté, pour le gibier à poil et à plume, pour le poisson et pour se défendre contre les autres hommes ; flèches armées d’une large lame de bois dur aiguë et tranchante sur les bords

pour le gros gibier ; flèches coiffées d’une boule de bois pour assommier les oiseaux. Ils ne connaissent ni la lance ni le javelot ; la lourde hache de pierre peut leur servir de massue bien que ce ne soit pas sa destination. Pour ouvrir les profonds terriers de tatou ou pour fouiller les arbres creux où se réfugient les agoutis et d’autre petit gibier, ils se servent de vieux bois d’arc ayant perdu leur élasticité ; ces bois d’arc inutilisables, souvent abandonnés dans la forêt, ont été pris à tort pour des javelots. |

Ils ne savent pas non plus tendre de pièges, même pas des collets en usage chez tous les indiens forestiers voisins. Ils sont au stade de la chasse inférieure. Une telle pauvreté souligne leur état de transition entre la vie de récolteurs de produits sylvestres et celle de véritables chasseurs.

Malgré leur existence toujours errante presque toutes les hordes de Guayakis possèdent un ou deux animaux captifs, singes, coatis, agoutis, jeunes pécaris, ou des oiseaux. Pendant les marches ces animaux, les pattes liées, sont portés par les femmes dans leurs grandes hottes. Au repos, ils les attachent près du campement à un piquet ou un tronc d'arbre. Les oiseaux sont souvent placés dans une petite cage grossière faite de branches flexibles enfoncées en cercle dans le sol et réunies par le sommet.

Ces animaux captifs constituent une ébauche de réserve alimentaire vivante. Les Guayakis et surtout leurs enfants prennent un certain plaisir à les conserver. Ce sont les premières manifestations du penchant pour l'élevage dans sa forme la plus élémentaire ; on le retrouve à des degrés divers chez toutes les tribus indiennes mais il est particulièrement intéressant chez les Guayakis étant donné leur nomadisme perpétuel. |

Ce sentiment se développe très vite chezles Guayakis prisonniers amenés dans les estancias paraguayennes ; dès qu’ils ont surmonté leur crainte des premiers jours ils montrent le plus vif intérêt pour les animaux domestiques et trouvent un plaisir extrême à jouer avec eux et à s’en occuper.

Parmi les nombreuses accusations portées contre les Guayakis par les autres indiens forestiers et par les Paraguayens du voisinage, celle de leur anthropophagie est une des plus généralement admises. Divers auteurs en ont parlé sans s’appuyer sur des faits précis bien difficiles à vérifier.

Cette affirmation repose surtout sur les récits de tribus voisines des Guayakis, leurs ennemis de toujours. Un jeune captif a rapporté à Bertoni que parfois les vieillards, les prisonniers ou les ennemis tués dans un combat étaient mangés. Pour les Mbwihas l’anthropophagie rituelle des Guayakis ne fait aucun doute. Ils m'en ont souvent parlé d'eux-mêmes, sans que je les interroge à ce sujet, les accusant de manger certaines parties du corps de leurs victimes. Une

Anthropophagie.

très vieille Mbwiha, Na Rapa, dont les informations étaient

en général exactes et qui m'a été précieuse pour étudier les traditions de sa tribu, m’a affirmé que près de Caaguassu deux de ses parents dont les Guayakis venaient de tuer le compagnon, virent les meurtriers emporter le cadavre et en sucer le sang des blessures après en avoir retiré les flèches.

Je n'ai pu recueillir aucune donnée directe sur ce sujet. Jamais un ossement humain dans les nombreux débris de cuisine des campements abandonnés, ni de trophées humains dans les paniers alors que ceux du jaguar sont fréquents : colliers de dents, sifflets taillés dans des os longs, etc.

L'anthropophagie accidentelle, rituelle, des Guayakis existe peut-être, mais elle est loin d’être prouvée.

Il semble paradoxal à propos d’indiens restés dans un isolement aussi farouche de parler des ressources qu’ils peuvent tirer des civilisés. Si les Guayakis se refusent à toute relation avec leurs voisins, indiens ou non, ils connaissent cependant leur existence et de ce contact indirect et intermittent ils ont recueilli quelques éléments nouveaux. |

Leur goût très vif pour la viande et plus encore la nécessité de se procurer des aliments dans les périodes difficiles de l’hiver les poussent trop souvent au gré des éleveurs para-

Ressources tirées des civilisés.

guayens à faire des incursions à la lisière de la forêt pour tuer quelque tête de bétail ou trouver quelque plante comestible dans des petites cultures isolées.

Au cours de ces rapines ils ont acquis la connaissance pratique de certaines plantes cultivées dont ils ignorent le nom espagnol ou guarani et qu’ils désignent dans leur langue par des termes très vagues. Ils montrent un goût particulier pour le manioc doux, presque le seul cultivé dans la région ; ils le font cuire dans le feu ou sous la.cendre et l’appellent tipiha djaha, l’aliment étranger, ou tipiha wa, l'aliment cylindrique, ou encore tipiha akü piré, l’aliment à l'écorce douce. Ils dérobent aussi la patate douce qu’ils nomment simplement le tubercule comestible, les haricots et le maïs. Avec les grains de maïs pilés ils font une farine analogue à celle extraite du palmier pindo ; ils mangent aussi les grains Crus, sans aucune préparation.

Les autres plantes cultivées, y compris le coton et l’arachide, cultivés par les anciens Guaranis, leur sont inconnuës de nom et de fait. Ils ignorent aussi l’usage du tabac et du maté et ne préparent aucune boisson fermentée.

Le maïs est la seule plante cultivée pour laquelle ils pos- . sèdent un terme propre, waté, et ce nom est apparenté à ceux que porte la plante dans tous les dialectes guaranis ou toupiguaranis : avati, avatchi, awati, etc. Cette connaissance du maïs et de son nom guarani doit être très ancienne, antérieure à la conquête espagnole. Leur vocabulaire ne contient pas un seul mot propre pour les objets, les animaux ou les plantes d’origine européenne dont ils ont pu avoir connaissance, témoignant d’un isolement complet des Guayakis au moins depuis cette époque ; les termes dont ils se servent pour ces objets ou ces animaux ont trait à quelque propriété marquante : le cheval, bwé pouran, qui est bon, c’est-à-dire comestible ; le bœuf, ayti pouran, qui a des cornes et est bon à manger ; le chien, bègwi, léger à la course ; l’orange amère, brobihi, le fruit amer, etc.

En présence d’aliments inconnus les Guayakis se montrent très méfiants ; ils les refusent d’abord, puis les flairent avant de les goûter. Le jeune garçon ramené de notre dernière expédition n’acceptait les premiers jours ni biscuits, ni pain, ni fro-

mage ; le riz et la viande sèche lui plaisaient assez, mais il se = montrait surtout friand de viande fraîche, rôtie ou grillée. Avant de manger les viandes en sauce, il les frottait contre ses cuisses pour les débarrasser de leur jus ; vis-à-vis des aliments salés 1l n’a jamais montré de répugnance particulière.

Aucun fait précis ne permet d’affirmer ce qu'étaient les relations des Guayakis avec les autres indiens avant l’arrivée des Espagnols, mais leur isolement doit être ancien puisqu'ils ignorent même le nom des plantes cultivées américaines, à l’exception du maïs.

Au temps des Réductions des jésuites ils apparaissent avec tous les caractères que nous leur connaissons aujourd’hui, ennemis irréductibles des tribus vivant dans les parties plus accessibles de la forêt et soumises les premières,

Depuis cette époque ils n’ont eu de relations directes ni avec les civilisés, ni avec les autres indiens ainsi que le témoigne l’absence déjà signalée de termes propres dans leur langue pour désigner les produits ou les animaux européens dont ils ont pu avoir une connaissance empirique et le fait de n’avoir emprunté aucun élément cultural aux indiens forestiers voisins. Cependant les Mbwihas habitent dans leur voisinage immédiat, dans les parties périphériques de la forêt où les Guayakis s’aventurent pour chasser ou pour atteindre les établissements paraguayens de Îa lisière ; ce sont: des forestiers comme eux, utilisant depuis longtemps les bâtonnets pour produire le feu, possédant des arcs et des flèches mieux conditionnés, utilisant de nombreux pièges pour la chasse, toutes choses dont les Guayakis auraient pu faire grand profit.

Cette situation ne se modifie pas.

La crainte forme le fond du caractère des Guayakis. Ils n’essayent pas d'entrer en rapport avec leurs voisins dont ils ont trop peur ; repoussés eux-mêmes de toute part pour leur réputation bien imméritée de férocité ils vivent dans un isolement complet et la somme de leurs acquisitions culturales

Rapports des Guayakis avec les autres

hommes.

depuis la découverte du Paraguay monte à bien peu de choses.

Comme tous les peuples réduits à trouver leur subsistance dans les seules ressources naturelles à leur portée, ils sont très jaloux de leur domaine et regardent comme des intrus ceux qui tentent d’y pénétrer et dont la venue ne peut que diminuer leurs moyens ete : miel, gibier, produits végétaux.

L’avance progressive de la civilisation, bien que coupée d’arrêts et de régressions temporaires, réduit de plus en plus l’espace dont ils disposent. La difficulté toujours plus grande de se nourrir sur un territoire diminué et appauvri les conduit, surtout à certaines périodes de vie ralentie dans la forêt comme le début de l’hiver, à réaliser des incursions plus fréquentes dans le voisinage des établissements agricoles où par expérience 1ls savent trouver dans le bétail et les plantations un supplément de vivres.

Ces déprédations leur attirent des représailles sanglantes. Eux-mêmes, pour défendre leur domaine, par vengeance, ou plus encore par crainte d’être découverts et poursuivis, attaquent les chasseurs isolés, indiens ou paraguayens, qu’ils rencontrent dans leurs courses. Chaque jour davantage leur isolement s’accentue. Traqués souvent sans pitié, ils vivent en alerte constante, attentifs à ne pas laisser de traces trop visibles de leur passage, dissimulant leurs campements au centre des fourrés, même dans les régions les plus reculées.

Leur nomadisme perpétuel est la conséquence obligée de conditions d’existence aussi précaires, sans ressources fixes et dans la crainte continuelle des populations voisines, indiennes, métisses ou blanches. Un tel genre de vie ne leur a jamais permis d'atteindre un niveau de culture plus élevé, mais assure leur indépendance. Leur territoire se réduit, leur nombre diminue d’année en année ; presque insaisissables ils continueront jusqu’à complète extinction à mener leur vie primitive, une des plus anciennes formes de culture forestière sud-américaine, à quelques pas de la civilisation moderne,

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