CHAPITRE VI
La forêt offre à l’homme des conditions de vie rigoureuses, peu favorables au développement matériel. Sous toutes les latitudes les populations forestières comptent parmi les plus pauvres.
L'Amérique du Sud conserve de nombreux exemples de peuplades forestières dont plusieurs ont acquis quelques notions d’agriculture devenant sédentaires ou semi-nomades, d’où une modification sensible de leur niveau cultural.
Les Guayakis sont une des rares tribus restées jusqu’à nos Jours purement sylvestres, n’ajoutant aucune ressource fixe à celles de la forêt. Ils représentent un stade de civilisation presque disparu, un des plus inférieurs de l’humanité et permettent de se figurer la vie de l’homme primitif avant la découverte des premiers éléments d’agriculture ou d'élevage.
Leur culture matérielle est une des plus réduites existant à l’heure actuelle ; strictement utilitaire elle est limitée, en dehors de quelques ornements-trophées, à un très petit nombre d’objets de première nécessité d’où les manifestations artistiques sont à peu près bannies. :
Le nombre d’objets connus des Guayakis ne dépasse pas une trentaine, tous d’exécution très fruste et destinés, sauf deux ou trois, à se procurer ou à conserver les produits naturels dont ils vivent. Non seulement ces objets sont peu variés, mais le nombre d’exemplaires en est très réduit. La nécessité de porter toujours avec eux tout ce qu’ils possèdent limite à bien peu de choses l’avoir de chaque horde. Il ne faut pas oublier que les transports incombent presque en entier
aux femmes et que la charge ne se borne pas aux objets usuels ; les provisions souvent très lourdes, miel, fruits, etc., en forment la plus grande partie, ainsi que les jeunes enfants et les animaux vivants.
Le dernier campement que nous ayons visité, près de l’Arroyo Hovÿ, ne possédait en dehors des arcs et des flèches que les 31 objets suivants dont plusieurs n’étaient que des débris : un grand panier-vase, deux petits pots en terre noire mélangée de cire ; deux haches, une hotte, un étui à plumes, un éventail pour attiser le feu, un rognon de quartzite, un panier de duvet végétal, deux morceaux de fer rouillés provenant de pelles européennes, une spatule de bois, un morceau de fer provenant d’une lame de couteau, un trousseau de cinq burins en os, une pointe de flèche brisée, une coquille d’anodonte servant de polissoir, trois boules de cire, une corne de bœuf remplie d’un mélange de cire et de résines végétales ; deux petits carrés faits d'une étoffe grossière en ficelles maïllées, l’un très usé et l’autre inachevé, un fragment de carapace de tatou, un morceau de corde en fibres de bombax, une corde en écorce de bambou avec un raccord, une corde mélangée de fibres végétales, cheveux, crins et poils d'animaux, longue de 7 m. 50; une ficelle pour enrouler autour du bras, un pinceau à miel, un bonnet de cuir et un collier en dents d’agouti.
En ajoutant les arcs et les flèches, cette modeste liste représente à peu près la totalité des objets connus des Guayakis.
Il est difficile d’imaginer des conditions d’existence aussi précaires : rien pour le logement ni pour les soins corporels, absence absolue de vêtements, pas d’instruments de musique, aucun jeu, etc. Les outils se réduisent à la hache de pierre, aux burins en os, à des coquillages et des spatules de bois.
Pas un objet n’est superflu ; chacun a sa finalité immédiate. Les plus nombreux, les plus importants, sont destinés à la récolte et à la conservation du miel et au travail de la cire ; quelques-uns à peine servent à la préparation des autres aliments.
En second lieu seulement se placent les instruments pour produire le feu, les armes, les rares outils pour le travail du bois et les moyens de transport.
Les ornements-trophées occupent la dernière place.
Les connaissances techniques des Guayakis s’arrêtent là. Une telle pénurie de moyens explique l’exécution rudimentaire de tout ce qu’ils possèdent. La fabrication d’une pièce représente pour eux un travail considérable et beaucoup de hordes ne disposent à la fois que d’un ou deux exemplaires des choses les plus utiles : hache, panier-vase, hotte, etc. Même chez les groupes plus importants, le nombre de ces objets reste toujours très limité.
Obicts destinés La récolte du miel est la grande à Lirécolte affaire de la vie des Guayakis ; : à : 1 travail pour lequel ils
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du miel soient assez bien outillés | s Ils possèdent, comme nous a cire. .
RUMPEReUE l’avons vu, une hache de pierre pour ouvrir les troncs où nichent les abeilles, de longues cordes pour escalader les arbres, des paniers-vases imperméabilisés pour transporter le miel, un pinceau pour le sucer. La cire a rendu nécessaire la fabrication de petits pois pour la fondre, de spatules de bois, remplacées souvent par des coquillages, pour l’appliquer et la polir.
Hache La hache appartient à un type très primitif, C’est la hache néolithique faite d’un galet roulé, façonné par polissage aux deux extrémités et enfoncé dans un manche renfilé en forme de massue. La pierre est une diabase verdâtre, rugueuse et très dure, abondante dans certains ruisseaux de la Cordillère de Caaguassu. Les Guayakis lui donnent une forme cylindro-conique ; la plus petite extrémité sert à la fixer dans le manche ; la plus grande est amincie latéralement, mais son bord est mousse et n’est pas susceptible d’acquérir un certain tranchant.
Le bois pour les monter doit être à la fois léger et résistant ; celui de l’oranger sauvage paraît être un des plus employés. Les dimensions et le poids de ces haches varient assez peu, Le manche mesure en général de 60 à 80 c. de longueur, et la longueur de la pierre, hors du manche, 12 à 15 c. Quoique lourdes ces haches sont bien équilibrées et faciles à manier. A côté de ce type normal on trouve quelques haches légères,
de petite taille, dont le manche est presque toujours percé à la base pour permettre de les suspendre au poignet par une cordelette. Les Guayakis les emploient lorsqu'ils désirent garder leurs mouvements libres pour grimper aux arbres élevés et ouvrir des ruches difficiles à atteindre.
L’examen attentif de ces haches ne montre aucun moyen auxiliaire de fixation. Avec une ‘précision absolue la pierre s’encastre dans le bois qui la moule exactement. D’après mes guides Mbwihas — je n’ai pu faire aucune observation directe à ce sujet — un résultat aussi parfait serait obtenu en enfonçant la pierre de la longueur voulue dans de jeunes troncs d’arbre ; après un certain temps les fibres se resserrent autour de ce corps étranger, le fixant avec force. Les Guayakis coupent l'arbre, sculptent le bois autour de la pierre avec d’autres haches et achèvent de polir le manche avec des fragments de coquillages.
Neuves ces haches sont très Sie. ; après quelque service les pierres usent leur alvéole et se détachent. Il n’est pas rare de rencontrer dans la forêt des manches vides abandonnés et presque toutes les hordes guayakies transportent des pierres non montées, montrant des signes d'usage. Le travail nécessaire pour le polissage de ces pierres dures les rend trop précieuses pour les perdre, mais combien de temps et d’industrie faut-il à ces malheureux pour monter simplement une hache !
Ces haches ne sont pas coupantes. Elles écrasent les fibres du bois qui doivent être ensuité arrachées à la main. Avec des instruments aussi primitifs les Guayakis s’attaquent à d’assez gros arbres et parfois à des essences très dures ; nous avons rencontré des troncs de 50 c. de diamètre abattus par ces indiens ; on s’imagine difficilement le temps qu’ils ont dû y consacrer.
La hache guayakie Lie des marques caractéristiques impossibles à confondre avec celles des haches de fer. Le pied de l’arbre est sectionné horizontalement et la surface comme martelée ; l’autre surface de la coupe, correspondant
au corps de l’arbre abattu, est au contraire toute déchiquetée, ‘montrant l’arrachement des fibres. Le temps et le travail ne comptent pas pour les Guayakis.