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CHAPITRE X

L’isolement des Guayakis n'avait pas encore permis d’étudier leur langage dont la connaissance était indispensable pour établir les liens pouvant les unir à d’autres tribus.

On ne possédait que deux listes de mots, très courtes, obtenues de Guayakis capturés jeunes et élevés parmi les Paraguayens. Malgré leur brièveté ces deux listes ne concordaient pas, mais toutes deux présentaient une forte proportion de mots guaranis plus ou moins reconnaissables. Deux hypothèses, toutes deux plausibles, avaient été formulées à ce sujet. D’après la première les Guayakis parleraient une langue propre, fort simple, qu’ils oublieraient très vite après leur capture en essayant d’apprendre le guarani avec les Paraguayens ; les listes de mots recueillis auraient été un mélange de guayaki et de guarani estropié. La seconde hypothèse faisait des Guayakis une tribu guaranisée qui, par des contacts intermittents avec divers groupes de Guaranis sylvestres, aurait enrichi son vocabulaire primitif d’un certain nombre de mots guaranis.

Dans les deux cas on admettait l’existence dans la langue guayakie d’un fond propre d’origine inconnue auquel se seraient mêlés de façon ou d’autre des termes guaranis.

Etant donné l’importance de cette étude pour établir l’origine et les affinités des Guayakis, je me suis spécialement attaché à obtenir un vocabulaire étendu en évitant toute influence étrangère pouvant l’entacher d’erreur.

Mon principal informateur a été le jeune garçon que j'ai appelé Louis, trouvé dans une de nos expéditions. Afin de le soustraire à tout contact guarani je l’ai de suite isolé et conduit à l’estancia de la famille Balansa. Je me suis astreint à ne pas

le perdre de vue un instant pendant les six semaines néces- saires pour former un vocabulaire et durant tout ce temps il n’a pas entendu un mot guarani ; devant lui nous ne parlions que le français et l’espagnol.

Très craintif les premiers jours il s’apprivoisa. vite, rendant possible l’élaboration d’un vocabulaire de 600 mots et phrases, plus que suffisant pour permettre un jugement exact sur cette langue. Chaque fois que l’occasion s’est présentée les informations ainsi réunies ont été contrôlées à d’autres sources.

L’étude approfondie de ce vocabubulaire permet d’affirmer que la langue des Guayakis appartient à la grande famille toupi-guaranie. C’est un dialecte guarani très pur et aucun des mots recueillis ne peut se rapporter à une autre origine. Mais tous les caractères de ce dialecte révèlent une évolution peu avancée. Le lexique est pauvre. La grammaire est rudimentaire et la phonétique assez différente de celle de la plupart des dialectes guaranis actuels. Les espagnolismes font absolument défaut.

Seuls les vocables indiquant des actions élémentaires ou désignant les éléments, les principales parties du corps, les objets, les plantes ou les animaux les plus répandus ou les plus directement perceptibles, en un mot tout ce qui forme le fond d’un langage, sont communs au guayaki et aux autres dialectes toupi-guaranis. Les vocables représentant des idées plus complexes ou désignant des animaux ou des plantes plus rares ou moins utiles, ou des objets fabriqués, font complètement défaut au guayaki ou sont rendus par des expressions spéciales, véritables périphrases descriptives.

Quelques faits pris parmi les plus typiques suffisent pour mettre en relief ce caractère d’archaïsme du guayaki.

Les verbes exprimant les actions les plus simples de la vie animale, premiers éléments de tout langage : aller, marcher, sentir, dormir, toucher, uriner, rire, pleurer..., sont presque tous identiques en guayaki et en guarani ; d’autres ont un sens un peu différent mais dont la filiation est facile à suivre : ainsi le verbe signifiant «apporter» en guayaki rend en guarani l’idée de séparer, d’éloigner ; le mot guayaki « être vivant »

Vocabulaire.

a en guarani le sens plus restreint de « bien se porter ou être convalescent ».

De nombreux mots sont réduits à la racine qui n’est plus employée seule en guarani. Pour désigner les félins en général les Guayakis se servent du mot kou ou pou dont le sens primitif est blesser ; pour caractériser chaque espèce de félins 1ls ajoutent à ce radical un préfixe ou un suffixe : bouékou, celui qui blesse, le félin par excellence, c’est-à-dire le jaguar ; kou-min, le petit félin, c’est-à-dire l’ocelot ; youkou, le félin jaune, le puma. Cette racine se retrouve dans les dialectes guaranis pour désigner les félins, mais toujours en composition : yagouarété, yagoua-hi, etc., d’où elle est passée en français dans les mots jaguar et puma. :

Le peu de différenciation des mots est un des caractères les plus frappants du guayaki. Les mots manquent de sens précis et représentent souvent une idée générale plutôt qu’un acte ou un objet déterminé. Le même mot peut, suivant les circonstances, rendre aussi bien une action que sa conséquence, un verbe qu’un substantif ou un adjectif. Le mot kaha, par exemple, qui dans presque tous les dialectes toupi-guaranis a le sens primitif de plante et celui dérivé de‘forêt, exprime en guayaki l’idée générale d’ombre et d’obscurité et signifie suivant le cas la forêt parce qu’elle est sombre, la nuit, l’obscurité ou l’ombre portée par un objet. De même le mot tipiha (même racine que yupira en guarani) indique l’idée générale de nourriture, que ce soient les aliments eux-mêmes, les provisions, l’acte ou le simple désir de manger.

Il suffit de placer le mot boué où mbwé (correspondant au guarani mbaé, être, chose) devant une racine, un mot composé ou même devant toute une expression pour donner à cette racine, à ce mot ou à cette expression la valeur d’un substantif. Le mot général pour bon est pouran; boué pouran a le sens restreint de chose bonne à manger, comestible ; boué ayti pouran, littéralement être-corne-bon, c’est-à-dire l’être à cornes bon à manger est l’expression employée par les Guayakis pour désigner le bœuf.

La pauvreté du vocabulaire a obligé les Guayakis à créer pour de nombreux objets des locutions qui ne se retrouvent pas dans les autres dialectes du même groupe. Ils ne possèdent

pas, par exemple, de termes propres pour la langue, les paupières, les sourcils ; ils les remplacent par les expressions chose plate, qui couvrent les yeux, poils du front, etc.

Ils n’ont même pas de paroles spéciales pour l’homme, la femme, le garçonnet, la fillette ; tous ces mots aussi bien que ceux pour le mâle, la femelle, les jeunes des animaux sont rendus comme nous l’avons vu par des expressions brutales ; « celui qui a tel organe ou dont tel organe est petit ». | |

Beaucoup de plantes et d’animaux portent des noms très différents de ceux usités en guarani, noms en rapport avec une qualité marquante de l’être désigné : poitrine jaune (pécari), qui est épineux (coendou, le porc-épic sud-américain), lève et baisse (papillon dont on décrit le lent battement d’ailes), porte-piqûre (moustique), qui est feuilles (broméliacées), fruit amer (orange amère), aliment cylindrique (manioc), etc. |

Parmi les termes propres au guayaki et inconnus au guarani actuel et aux autres dialectes du même groupe, un certain nombre ont eu une distribution ancienne plus vaste avant de tomber aujourd’hui presque partout dans l’oubli. Les vocables dont se servent les Guayakis pour désigner les burins, le bonnet de peau, la hache, les étoffes de ficelles maillées, certains animaux tels que les canards et les vautours, et bien d’autres expressions encore, étaient couramment employés par diverses tribus guaranies forestières à l’époque des Réductions des Jésuites qui les ont notés dans leurs vocabulaires. Quelques uns se retrouvent encore plus ou moins altérés dans certains dialectes guaranis, comme le mbwiha.

La phonétique guayakie diffère sur de nombreux points de celle du guarani courant du Paraguay ou des autres dialectes toupi-guaranis. C’est encore avec le mbwiha qu’elle présente le plus d’affinités.

La prononciation est gutturale et extrêmement hachée ; les voyelles sont souvent précédées d’un petit hoquet brusque et d’un temps d’arrêt marqué.

Plusieurs consonnes, f, 1, s, ch, z manquent. Par contre les voyelles présentent comme dans tous les dialectes toupi-

Phonétique.

guaranis, une gamme d’une richesse inconnue aux langues européennes et chacune d'elles peut être émisesurtrois modes, le mode normal, le mode demi-nasalisé et le mode nasalisé ; à chacun de ces modes correspond une valeur différente. L’oreille, surtout l’oreille européenne, a besoin d’un long apprentissage pour saisir ces nuances qui transforment totalement le sens d’un mot.

Parmi les caractères les plus frappants de la phonétique guayakie il faut signaler la fréquence des vocables se présentant sous une forme beaucoup plus contractée que dans les autres dialectes de la même famille et celle des mutations de phonèmes ; on retrouve ici l’imprécision déjà notée à propos du vocabulaire, caractéristique d’un dialecte pas encore stabilisé. |

Des observations de ce genre sur les petites listes de mots connues antérieurement, avaient conduit à parler des « simplifications curieuses » du guayaki. Ces faits sont plus les attributs d’un dialecte peu évolué où la différenciation des mots et de certains phénomènes n’est pas encore nette que ceux d’une langue bien établie, estropiée par une race inculte qui l’aurait adoptée tant bien que mal en perdant la sienne.

La grammaire est restée à l’état embryonnaire.

La différenciation des parties du discours est à peine ébauchée ; le genre, le nombre n'existent pas. | Les verbes sont réduits au radical et ce radical a la valeur d’un impératif, caractère essentiellement primitif. Les pronoms personnels existent ; utilisés comme préfixes, ils servent à marquer les personnes des verbes, mais en dehors de la première et de la deuxième personne du singulier d’un usage un peu plus fréquent, les autres sont rarement indiqués. Le plus souvent le verbe est employé sous sa forme radicale invariable, précédée d’un sujet indiquant le sens général de la phrase. | | |

Les temps, l’affirmation, la négation, le lieu sont exprimés à l’aide de particules, les mêmes qu’en guarani, placées les unes avant les autres après le radical du verbe. La construction est simple. Le verbe se place en général à la fin de la

Grammaire.

phrase ; le sujet vient en tête, suivi du complément direct puis des compléments indirects. Le peu de différenciation entre les substantifs et les adjectifs rend parfois difficile de définir leur position exacte dans la phrase ; l’attribut, comme le verbe, se place après le sujet tandis que le complément déterminatif vient avant le sujet.

Une construction spéciale, particulière au guayaki, et signalée un peu plus haut, est l’emploi du mot boué ou bwé — être ou chose — servant à déterminer un mot, substantif, adjectif, ou verbe, ou toute une expression ; on pourrait, avec un peu de bonne volonté, comparer son rôle à celui d’un article. Son emploi constant est une des diffcultés du guayaki.

En dehors de cette construction très He la grammaire guayakie ne se distingue de celle des autres dialectes toupi-guaranis que par son caractère peu évolué, sa simplicité et ses nombreuses lacunes.

Ce rapide exposé permet de dégager les traits essentiels du langage guayaki, dialecte guarani très pur, sans traces d’espagnolismes ni d’influence visible d’autres familles linguistiques américaines, ayant conservé des caractères tout à fait archaïques tels la pauvreté et la simplicité extrême du vocabulaire et de la grammaire, le peu de différenciation des parties du discours, l’imprécision de beaucoup de vocables.

Comparé à d’autres dialectes guaranis il montre des points de contact nombreux avec plusieurs dialectes relativement peu évolués, parlés encore aujourd’hui par lessurvivants des groupes forestiers, comme les Mbwihas, ou disparus comme ceux en usage dans les anciennes Réductions des Jésuites.

Cet ensemble de faits conduit à envisager la constitution d’un sous-groupe dialectal de Guaranis forestiers, de culture peu évoluée, habitant les vastes forêts couvrant la région orientale du Paraguay et les rives du Parana moyen, groupe s’opposant aux autres Guaranis beaucoup plus civilisés du bocage.

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