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CHAPITRE XI

ORIGINE ET PARENTÉ DES GUAYAKIS AUTRES INDIENS DU CAAGUASSU LA TRIBU DES MBWIHAS

Les Guayakis, isolés dans leurs solitudes boisées, n’ont pendant longtemps été connus que de nom par les ethnographes et ils constituaient une des plus intéressantes énigmes de l’Amérique du Sud.

Les rares données réunies jusqu’ici à leur sujet, complétées par les documents rapportés de ce voyage, permettent aujourd’hui de résoudre en partie le problème de leur origine et de leurs affinités ethniques. |

Les trois sources d’informations dont nous disposons, l’anthropologie, l’ethnographie et la linguistique, sont de valeur très inégale.

Les études anthropologiques sur les races sud-américaines présentent encore de trop grandes lacunes pour conduire à elles seules à des conclusions vraiment solides. Dans le cas des Guayakis on ne peut retenir que la petite taille de ces indiens, aux environs de 1 m. 50, leur carrure trapue, leur facies mongoloïde accusé, le crâne à la limite de la brachycéphalie et divers caractères primitifs du squelette. |

L’ethnographie révèle une pauvreté culturale si grande que ces indiens ont pu être considérés comme aculturaux, dépourvus de tout patrimoine propre. Ce sont des collecteurs de produits sylvestres, en premier lieu de miel, pratiquant un peu la chasse inférieure, vivant dans des conditions diffciles et dominés par le milieu forestier. Leurs petites industries sont strictement utilitaires, nées des besoins de leur existence.

Tous ces faits, d’une grande importance pour l’ethnographie descriptive, ont peu de valeur pour établir des corrélations ethniques. |

Le langage apporte au contraire une base d’appréciation sérieuse, C’est un dialecte guarani très pur, mais encore peu développé tant au point de vue du vocabulaire que de Ia grammaire et de la phonétique. Son étude écarte toute idée d’une influence plus ou moins profonde exercée par le guarani sur un langage d’origine différente qui aurait été parlé antérieurement par les Guayakis. Le guayaki est un dialecte guarani, non une langue guaranisée, suivant l’hypothèse émise par quelques auteurs d’après des documents insuffisants.

Plusieurs caractères de ce dialecte Le rapprochent d’autres dialectes guaranis parlés par des tribus forestières du Caaguassu confondues sous le nom impropre de Kaïgouas avec divers groupes non guaranis vivant près de cette région. I] se distingue au contraire par bien des points des dialectes guaranis du bocage.

À diverses reprises nous avons signalé des expressions guayakies ou des termes désignant des animaux ou des objets fabriqués par ces indiens, qui se retrouvent presque 1identiques dans l’ancien dialecte guarani en usage dans la plupart des Réductions jésuitiques de la forêt. Ce dialecte, le tapè, très répandu autrefois, n’est plus parlé aujourd’hui, mais il nous est bien connu par les vocabulaires et les nombreux écrits des Jésuites, entre autres par ceux du P. Montoya, un des fondateurs des premières Réductions. C’est seulement grâce à ces travaux qu’il nous a été possible de comprendre certains termes guayakis inusités dans les dialectes guaranis actuels.

Le guayaki montre aussi de nombreuses affinités lexicologiques et phonétiques avec un autre dialecte forestier, également de pure origine guaranie, le mbwiha, toujours parlé par une tribu assez nombreuse. Les points de contact entre Guayakis et Mbwihas ne se limitent pas à des questions dialectales ; ces deux groupes présentent de notables affinités anthropologiques, d’intéressants rapports dans leur aire de distribution respective dans la forêt, et quelques caractères culturaux communs. |

Les Mbwihas se distinguent des Guayakis par leur évolution beaucoup plus avancée ; ils ont acquis, au contact des tribus plus civilisées du bocage, des notions d’agriculture qui ont complètement transformé leurs conditions d’existence en les fixant partiellement au sol, et oublié des techniques anciennes pour en adopter de plus perfectionnées, tel l’usage du silex remplacé par celui des bâtonnets à feu. Ces transformations impriment à première vue un aspect très différent aux Mbwihas sans pouvoir dissimuler à un examen approfondi leur étroite parenté avec les Guayakis.

L'étude des Mbwihas complète celle des Guayakis en montrant des indiens de même origine et de même culture forestière parvenus à un degré un peu supérieur d’évolution, tirant à.la fois leurs ressources de la cueillette de produits sylvestres, de la chasse et de petites plantations.

Les Mbwihas. Les Mbwihas habitent les parties périphériques de la forêt, peu éloignées de la lisière, tout autour de la région des Guayakis.

Cette situation les a mis depuis longtemps en contact avec les civilisés. Ils ont subi une certaine influence des missions jésuitiques et des petites Réductions ont même été établies sur leur territoire. Après la destruction des missions quelquesuns des indiens qui les peuplaient sont retournés à la vie sylvestre, auprès de leurs compagnons qui n’avaient pas été réduits, et ont repris leurs anciennes coutumes tout en introduisant de nouveaux éléments culturaux dans leurs tribus. Actuellement la plupart des groupes de Mbwihas sont en contact fréquent, presque continuel pour certains, avec les civilisés et plusieurs travaillent temporairement comme péons d’estancias ou dans des exploitations forestières à la cueillette du maté ou des feuilles d'oranger et à la prospection des bois.

Malgré ces relations suivies et le voisinage des établissements paraguayens, leurs conditions d’existence n’ont pas beaucoup changé ; ils ont conservé la plupart de leurs coutumes, leur dialecte, leur organisation sociale, et des traditions et pratiques religieuses qu’ils cachent avec soin aux civilisés.

Ils n’ont ajouté presque aucune ressource à celles que leur fournissent la forêt et leurs petites cultures, n'ayant même pas changé les races de plantes reçues d’autres tribus guaranies depuis longtemps disparues pour des variétés supérieures cultivées à côté d’eux par les Paraguayens. Quand ils parviennent à gagner quelque argent ils achètent dans les villages de vieux vêtements, des couteaux, des outils de fer, des poteries ou des aliments, du sucre et du sel. Quelques-uns possèdent même de vieilles armes à feu. Ces échanges leur font peu à peu abandonner leurs petites industries et beaucoup ne pratiquent plus le tissage ni le travail de l’argile. Au contact des civilisés, ils ont fort peu appris et beaucoup perdu.

Les Mbwihas ont été partiellement fixés au sol par leurs petites plantations, passant de la vie nomade à une existence demi-sédentaire. Ils vivent en petits groupes établis à la lisière des potreros, ces prairies naturelles disséminées dans les parties périphériques de la forêt. Le potrero leur fournit l’eau en abondance et la forêt abrite leurs cultures.

Ils n’habitent pas de vrais villages. Leurs cabanes sont dispersées sous les premiers arbres bordant une clairière au milieu d’un terrain plus ou moins vaste débroussaillé avec soin ; quelquefois cinq ou six d’entre elles entourent une petite place ; d’autres sont isolées dans la forêt.

Ce sont de légères constructions rectangulaires, basses, de dimensions réduites — 4 à 6 mètres de longueur sur 3 à 4 mètres de largeur — couvertes d’un toit de palmes à double pente tombant presque jusqu’au sol. Trois perches horizontales soutenues par des branches fourchues enfoncées dans le sol en forment l’armature ; elle supporte un clayonnage irrégulier fait de branchages attachés avec des lianes servant de base à la couverture de palmes, épaisse souvent de plus de 20 centimètres et complètement imperméable à la pluie.

Quelques cabanes sont ouvertes à l’une de leurs extrémités ; d’autres sont fermées par des parois de palmes percées d’une seule ouverture.

Aucun souci d’orientation ne préside à ces constructions. Chaque famille s’installe où elle veut et comme elle veut.

Campemenis.

L’abri de quelques arbres, la forme très Easse des cabanes suffisent àles défendre contre les vents froids du sud ou les grosses pluies du nord, deux orientations toujours évitées par les indiens de la plaine.

Pour mobilier, un ou deux bancs grossiers de type européen, quelques paniers et des claies en rondins posées sur quatre pieds à 20 ou 30 centimètres du sol, servant de lits. Des crochets de bois, simples branches fourchues encore revêtues de leur écorce pendent du toit, comme dans les ranchos paraguayens, ou sont fichés dans la couverture de palmes ; les indiens y suspendent leur arc, leurs flèches, des hardes sordides et mille petits riens enveloppés avec soin dans des feuilles ou des chiffons ou conservés dans des calebasses. Toute la pharmacopée guaranie, graisses d’animaux variés, moisies et rancies, morceaux de peau de mammifères, plumes d'oiseaux, mousses, rouleaux de feuilles ou d’écorces, racines de toutes les formes, voisinent avec les rares provisions de la famille : une poignée d’épis de maïs ou de feuilles de tabac, un ou deux paniers d’arachides, quelques patates ou tubercules de manioc et parfois un morceau de viande séchée. Les vieilles femmes possèdent presque toujours une petite réserve de coton brut ; Les jeunes filent peu et ne savent plus tisser.

Le foyer pour la cuisine est allumé en plein air, devant les cabanes ou sous un léger abri de palmes. Les abords des huttes sont jonchés de débris où prédominent les reliefs culinaires que se disputent des chiens maigres aux yeux jaunes. Sur de hautes claies horizontales, hors de portée de ces animaux affamés, les femmes déposent leurs quelques ustensiles ménagers ; les calebasses, de grossières poteries, des cuillères de bois ou de courge accompagnent des écuelles, des marmites et des couverts européens achetés dans les villages voisins. Les mortiers à piler le maïs sont le plus souvent de simples troncs d’arbres couchés sur le sol, creusés d’une cavité rectangulaire où les femmes écrasent Le grain à l’aide d’un grand et lourd pilon de bois.

La population d’un village mbwiha, d’un tapoui, même en comptant les familles isolées qui s’y rattachent, dépasse rarement une quarantaine d’individus. Dans la journée bien peu d’animation règne dans ces villages. Quelques femmes

vaquent à leurs occupations ménagères, pilant le maïs, faisant la cuisine, tout en parlant très lentement sur un ton guttural ; d’autres travaillent aux plantations. Les enfants jouent, suivant leur âge et leur sexe ; avec des petits arcs et des flèches terminées par une boule les garçonnets poursuivent les oiseaux et chassent les vautours, ou s’amusent avec les animaux domestiques, chiens, pécaris, coatis, aras…. ; les fillettes fabriquent souvent des poteries en miniature ou de rustiques poupées d’argile ; quelques-unes même possèdent de grossières poupées en bois ou en chiffons.

Les hommes passent une grande partie de leur temps à courir la forêt, tendant et visitant des pièges pour le gibier ; de retour au village, ils restent de longues heures étendus à l’ombre de leurs cabanes en été ou près du feu en hiver, tout en fumant et causant.

Le soir, les Mbwihas se réunissent devant les cabanes ; souvent l’un d’eux pour se distraire joue un air monotone sur un chalumeau, simple roseau ouvert et percé de trous latéraux, ou en se servant d’un jeu de cinq roseaux, de longueur et de tonalité différentes, sorte de flûte de Pan primitive. Certains soirs, surtout quand Ia pleine lune, la Yasÿ moroti, la lune blanche chère aux Guaranis, éclaire le village, hommes et femmes dansent scandant leurs mouvements avec la Mbaraka, calebasse remplie de graines ou de petits cailloux.

Quelquefois aussi un chant sourd venant d’une cabane close trouble le silence nocturne : prière solennelle pour guérir un malade, pour obtenir la protection des esprits de l’air ou de la forêt à la veille de partir pour la chasse ou en voyage ou de commencer quelque entreprise. Pour rien au monde les Mbwihas ne se hasarderaient hors de leurs campements la nuit, à l’heure où rôdent toutes sortes d’esprits dangereux, les Mboguas, fantômes redoutés dont on entend les cris plaintifs dans Ia forêt.

Les chants et les danses paraguayennes tendent à supplanter les usages traditionnels de la tribu ; l’ambition de beaucoup de ces indiens est de posséder une mauvaise guitare pour répéter les chansons en vogue apprises des péons des estancias voisines ou des travailleurs des exploitations forestières.

Les Mbwihas ont connu l’agriculture par l’intermédiaire des Guaranis plus civilisés du bocage qui possédaient de nombreuses plantations à l’arrivée des Espagnols. Ils ont reçu d’eux une variété de maïs hâtive, à petits épis de grains multicolores, accomplissant tout son cycle évolutif en trois mois ; une arachide à très grosse coque, mais de faible rendement ; le manioc doux ; la patate dont une variété à pulpe violette ; quelques courges, le coton et le tabac. Toutes ces plantes appartiennent à des races précoces, de production inférieure, cultivées presque seules par les Mbwihas mais abandonnées par les agriculteurs paraguayens ; elles étaient connues depuis fort longtemps par les Guaranis et se retrouvent encore dans plusieurs populations indiennes, la plupart d’origine guaranie, comme les indiens Nambiqouaras (oreilles percées) du Matto grosso ; on en a découvert des échantillons bien conservés dans des sépultures précolombiennes et sur beaucoup d’anciennes poteries leur reproduction ou même leurs marques sont assez caractéristiques pour permettre de les identifier.

L'adoption de l’agriculture, bien que sur une échelle limitée, a exercé une grande influence sur le genre de vie des Mbwihas. Sans se fixer définitivement ni renoncer à leurs courses en forêt, ils sont devenus plus stables, établissant leurs villages à proximité de leurs plantations. Peu soignées et trop peu étendues ces cultures leur apportent un appoint alimentaire précieux, un fixe appréciable mais insuffisant. Imprévoyants comme tous les indiens, ils dévorent en quelques semaines [a récolte et vivent ensuite au jour le jour ; c’est encore de la forêt, de la chasse, de la pêche, de la récolte des produits sauvages et du miel qu’ils tirent leurs principales ressources.

Pendant que les femmes gardent le village et s’occupent un peu des cultures les hommes partent pour plusieurs jours dans la forêt. Quand ils ont tué une belle pièce de gibier un émissaire en porte la nouvelle au tapoui et tous les indiens, hommes, femmes, enfants, viennent festoyer sur place et se gorger de bonne viande.

Leur esprit nomade les pousse à déplacer de temps à autre

Plantations.

les villages et leur système de culture les oblige aussi à ces changements.

Les plantations sont toujours situées non loin du village, dans la forêt dont le sol couvert d’une épaisse couche d’humus est très supérieur au sol pauvre des potreros. Les hommes débroussaillent en commun le terrain choisi, abattent une partie des arbres, brûlent et commencent à planter. Pour instruments 1ls ont des haches et des houes européennes ; autrefois ils se servaient de bâtons durcis au feu.

Le sol de la forêt s’épuise vite par la culture, et surtout dès qu'il n’est plus suffisamment protégé par les arbres ‘ contre le violent lavage des grosses pluies d’été. Les Paraguayens eux-mêmes changent tous les deux ou trois ans l’emplacement de leurs plantations. Dès la seconde année les récoltes diminuent ; loin de chercher à étendre leurs cultures ou de choisir un autre emplacement dans le voisinage, les Mbwihas préfèrent tout abandonner pour aller se fixer dans une autre partie de la forêt où la chasse sera plus abondante et moins effarouchée. Il arrive aussi qu’un village soit délaissé à la suite d’une épidémie ou de plusieurs décès successifs ; dans ce cas les indiens reviennent faire la récolte de leurs plantations.

Autrefois les cultures étaient faites en commun par tout le village et leur produit était divisé entre tous les habitants. Le contact des civilisés a communiqué aux Mbwihas un esprit plus individualiste ; quelques-uns possèdent des plantations indépendantes ; le plus souvent le déboisement est fait en commun et chacun cultive en propre une petite parcelle du terrain ainsi préparé. Le collectivisme antérieur n’a pas entièrement disparu ; de même que le village tout entier participe aux aubaines de la chasse, de même, en cas de besoin et à charge de réciprocité, les diverses familles se partagent leurs récoltes.

Le maïs est la plus importante de leurs plantes cultivées ; les femmes en tirent une farine grossière qui se mange assaisonnée avec de la graisse ou dont elles font des galettes, les chipas, très inférieures à celles préparées par les paraguayennes du peuple.

Prancae XX)

Phora Deffontaines

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