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MIEL II

Les pièges à assommoir réservés aux petits animaux, surtout aux agoutis, sont formés d’une lourde pièce de bois, soulevée à une extrémité par une légère cale que l’animal déplace en venant manger un appât, en général un épi de maïs, déposé au fond du piège ; elle tombe et l’écrase.

Les Mbwihas affectionnent la chasse aux pièges et sont toujours occupés à tendre leurs engins ou à les visiter. C’est aussi l’excuse qu’ils me donnaient à tout instant pour justifier l’absence de ceux qui devaient me servir de guides et celle qu’ils présentent pour expliquer leur manque d’assiduité quand ils s'engagent temporairement comme péons d’estancia ou travailleurs dans une exploitation forestière : « Un tel est allé visiter ses pièges. »

Ce genre de chasse a pris une telle importance dans leur économie que parmi les premières questions posées par un père au jeune homme qui veut épouser sa fille viennent toujours celles-ci : « Sais-tu poser des pièges ? Tes pièges pondent-ils (donnent-ils du gibier) ?» Questions essentielles pour s’assurer que le prétendant est capable de subvenir aux besoins d’une famille.

La pêche, moins importante que la chasse leur apporte pourtant un appoint précieux. Ils pêchent à vue, avec l’arc et la flèche, ou empoisonnent les endroits tranquilles, au courant nul, avec le timbo, le poison extrait de diverses plantes de la famille des Sapindacées, qui tue en peu de temps les poissons et les amène flotter à la surface sans altérer leurs propriétés comestibles ; ils n’ont aucun engin de pêche.

L’arc mbwiha appartient à un type différent de celui des Guayakis. C’est un arc rond, effilé aux deux extrémités, entouré à la partie supérieure d’un ruban d’écorce, et muni d’une corde de fibres végétales. Bien moins puissant et plus court (1 m. 60 — 1 m. 70) que l’arc guayaki, sa portée utile ne dépasse pas une quarantaine de mètres entre les mains d’un bon tireur. Pour les oiseaux les Mbwihas utilisent des flèches terminées par un cône renversé en bois dur, type très répandu parmi les populations guaranies ; leurs autres flèches ne se distinguent de celles des Guayakis que par leurs dimensions plus réduites.

Les Mbwihas possèdent encore une sorte de casse-tête

en forme de sabre d’une seule pièce taillé dans un bois lourd et très dur, souvent orné de dessins linéaires pyrogravés. C’est une arme de combat dont ils se servent dans leurs querelles privées et dans leurs différends de village à village ; ils cherchent à en frapper leur adversaire à la tête ou à lui briser les membres. Il est difficile en temps normal de trouver ces armes dans les villages, mais elles jaillissent de toute part dès que s’élève une dispute après les beuveries de chicha, l'alcool préparé avec diverses espèces de fruits sylvestres ; le nombre d’encoches dont quelques-unes sont ornées indique le nombre d’ennemis vaincus. Les Mbwihas les utilisent aussi pour assommer les animaux pris au piège. |

En cessant d’être nomades les Mbwihas ont pu acquérir des notions de certaines industries restées à l’état embryonnaire chez les Guayakis et très développées chez les Guaranis du bocage, comme la poterie et le tissage. Ils n’ont pas atteint une grande habileté dans ces deux branches, tardivement connues.

Avec le coton de leurs petites plantations les femmes tissent sur de minuscules métiers verticaux d’étroites bandes à l’usage de cache-sexe pour Îles hommes : passées entre les jambes ces bandes sont maintenues en place par un cordon entourant la ceinture. À cela se résume actuellement le tissage dont l’importance n’a jamais été grande chez les Mbwihas et qui bientôt ne sera plus pratiqué. Depuis longtemps les femmes s’habillent de hardes européennes en loques ; les hommes possèdent presque tous de vieux chiffons en guise de cache-sexe et se hâtent de revêtir des haïllons européens quand un étranger vient dans leur village. Seuls des vieux et de jeunes enfants sont restés fidèles au cache-sexe indigène, l’ampého.

L’art de la poterie ne s’est pas non plus beaucoup développé. Comme presque partout il est réservé aux femmes. Les plats, les écuelles, quelques vases, tous en terre grise, fragile, mal cuite, de facture très irrégulière, sans aucun décor ni vestige de sens artistique, témoignent d’une technique très inférieure qui ne rappelle en rien les belles pièces de céramique des Guaranis du bocage. La mauvaise qualité de leurs

Industries.

produits pousse les Mbwihas à leur préférer les poteries paraguayennes ; le contraire s’observe pour de nombreuses autres : tribus sud-américaines possédant à fond l’art de la céramique, qui deviennent souvent les fournisseurs des civilisés voisins.

La vannerie est assez prospère. Certaines pièces, telles que les hottes quadrangulaires, à fond plat, portées sur le dos par les femmes sont fort belles ; beaucoup sont faites avec des pailles ou des lamelles de bambou de couleur claire alternant avec des bandes noires d’écorce de philodendron formant des dessins géométriques variés, d’aspect très agréable. La même technique est employée pour décorer le manche de certains instruments.

Les calebasses de toutes les formes jouent un grand rôle dans la vie domestique des Mbwihas ; elles sont rarement décorées de dessins pyrogravés. Beaucoup sont entourées d’un grossier réseau en fibres ou en écorce permettant de les porter à la main et de les suspendre ; elles servent aussi bien à conserver les liquides, l’eau d’abord, que les matières sèches, telles les graines.

Les Mbwihas semblent avoir abandonné depuis peu le tembeta, cet ornement de pierre ou de bois qui traverse la lèvre inférieure ; presque tous ont encore la lèvre perforée et peutêtre son usage s’est conservé en secret, loin des regards des civilisés. Ils ne portent plus de colliers de dents d'animaux ni d’ornements de plumes ; hommes et femmes enroulent au bas de leurs jambes, juste au-dessus des chevilles, sur une hauteur de 10 centimètres environ, un long cordon de cheveux tressés. Les femmes ont des colliers de verroterie européenne bon marché et des pendants d’oreilles faits d’un large triangle de nacre découpé dans une grande coquille d’anodonte, suspendu à un fil de coton décoré de deux ou trois perles de couleur. Celles qui ne peuvent s’offrir des colliers de verre se contentent d’enfiler de jolies graines bleues ou rouges veinées de noir, qui feraient la joie de nos élégantes mais dépourvues de la valeur de l’exotisme pour les coquettes mbwihas.

Les peintures corporelles rouges, brunes et noires, à base de

Ornements corporels.

roucou, de miel et de résines diverses ont disparu de la vie courante de ces indiens, mais leur usage cérémonial s’est conservé. On ne manque pas d’en appliquer aux malades ; les femmes se peignent le visage au moment de leurs indispositions mensuelles. À l’époque de la puberté les garçons se dessinent des cercles au-dessus de l’aîne. Des plaques de roucou sur les tempes et les joues d’une femme veuve ou divorcée indiquent son désir de trouver un nouvel époux. Les enfants ont très souvent le visage peint pour les protéger des mauvaises influences.

Presque toujours ces peintures corporelles ont chez les Mbwihas le sens de protection contre les influences cachées, les maléfices, qui guettent à tout instant les indiens ours la forêt. | |

Malgré le contact avec les Paraguayens, l’organisation sociale des Mbwihas s’est conservée presque intacte. Ils restent en dehors de la vie civilisée, formant une société à part, un petit état dans l’état, avec leurs chefs, leurs coutumes, leur justice.

Les Guayakis ne connaissent que la petite horde unie par le besoin. Les Mbwihas, plus stables et possédant plus de ressources, ont la notion très nette de la tribu et une véritable organisation sociale.

La base de la société chez ces indiens est fa famille composée de l’homme adulte, de sa ou de ses femmes, et parfois des vieux parents. Comme chez la plupart des Guaranis leur dialecte permet d’exprimer toutes les nuances de parenté entre père, mère, enfants, frères et sœurs suivant l’âge, le sexe, etc. ; les autres termes de parenté sont peu employés ou inusités : ils n’intéressent pas.

Organisation sociale.

Il n'existe pas de règles pour le choix d’une épouse qui peut être aussi bien du village de son mari que d’un village différent ; les unions avec d’autres tribus sont rares mais tolérées, tandis que celles avecles civilisés sont considérées comme coupables et contraires à la tradition. |

Mariage.

L’homme ne peut se marier qu'après la puberté « quand la voix change » et attend d’ordinaire l’âge de dix-huit ou vingt ans. Il faut qu’il soit en état de faire un cadeau convenable en vivres, objets travaillés et surtout objets européens aux parents de sa femme et qu’il offre des garanties suffisantes pour entretenir une famille. Dès le mariage il se construit une cabane et vit seul avec sa femme.

Le garçon fait sa demande lui-même en apportant un cadeau au père de la jeune fille. Celui-ci interroge d’abord sa fille pour savoir si le mariage lui plaît ; le lendemain ou le surlendemain, il questionne le prétendant, même s’il le connaît bien, sur ses aptitudes de chasseur, de pêcheur, sur ses récoltes, etc. Tranquillisé sur ces différents points il accepte le garçon comme fiancé. Le mariage est célébré par une grande fête avec abondance de victuailles fournies par le fiancé et grande beuverie de chicha (boisson fermentée faite de maïs, de miel ou de fruits sylvestres) quand la jeune fille quitte la cabane de ses parents pour celle de son mari.

Les fillettes sont souvent fiancées très jeunes, parfois à l’âge de quatre ou cinq ans ; dans ce cas elles restent quelque temps encore, plusieurs années même, chez leurs parents, leur fiancé pourvoyant à tous leurs besoins ; dès l’âge de sept ou huit ans elles deviennent vraiment femmes.

Un homme « se sentant assez courageux » (sous-entendu pour les nourrir) peut avoir deux femmes à la fois. En général les Mbwihas n’ont qu’une seule épouse véritable, mais, comme les femmes vieillissent vite, beaucoup épousent une fillette destinée à prendre quelques années plus tard la place de la première trop fatiguée.

A toute époque, un homme peut répudier sa femme sans formalités et la renvoyer chez ses parents seule, ou avec ses enfants : c’est toujours l’homme qui décide ce dernier point. La femme est libre de se remarier.

Les Mbwihas témoignent de sentiments familiaux développés ;les femmes sont bien traitées ; ils aiment leurs enfants, se montrant heureux des cadeaux qu’un étranger peut leur faire, et marquent un véritable respect pour leurs vieux parents et pour tous les vieillards.

Vie sociale.

Un village se compose de différentes familles, dont quelques-unes peuvent habiter à une certaine distance dans la forêt, groupées sous la direction d’un chef ou cacique.

Autrefois, la plupart des travaux, l’agriculture entre autres, se faisaient en commun ; aujourd’hui encore la chasse et la pêche sont presque toujours pratiquées à plusieurs et leur produit réparti entre tous les habitants.

Les affaires importantes intéressant le village sont décidées par tous les hommes dont les soirées se passent à discuter entre eux tout en fumant ou en prenant le maté. Ces réunions quotidiennes sans règles fixes, où les hommes les plus actifs et les plus expérimentés jouent un rôle prépondérant, forment le centre de la vie collective du village. En cas de nécessité les

hommes se réunissent spécialement pour délibérer sur quel-

que affaire d’importance : on discute souvent pendant plusieurs jours ou plusieurs semaines jusqu’à tomber d’accord. Les mécontents qui ne voudraient pas accepter les décisions prises ont la ressource de quitter le village et d’aller s’établir ailleurs.

Les caciques sont choisis au cours de réunions de ce genre après accord unanime. Ils jouissent d’une assez grande autorité due bien plus à leur prestige personnel qu’à leur charge ; ils sont caciques par ce que influents et non influents par ce que caciques. Ils ne peuvent prendre aucune décision importante seuls et leurs actes dépendent toujours de l’approbation de tous les hommes du village qui peuvent les déposer. L’origine des révolutions continuelles a de lointaines racines en Amérique du Sud.

Les différents villages mbwihas ont de fréquents rapports entre eux. Les moins peuplés, les plus pauvres, vivent dans la dépendance de villages plus importants dont le cacique peut convoquer leurs habitants pour participer à une délibération importante, prendre part à une guerre, aider à des travaux, etc. ; en compensation, les petits villages obtiennent en cas de besoin la protection du village ou des villages dont ils dépendent, et sont consultés pour le choix des caciques.

Ces caciques principaux seraient soumis eux-mêmes à l’obédience plus ou moins nominale d’un chef suprême

dont il est souvent question dans les anciennes chroniques et les récits des indiens et dont l’existence n’a jamais été démontrée. Les Mbwihas sont divisés en plusieurs groupes. Ceux du groupe de Caaguassu que j'ai visités reconnaissaient à l’époque de mon passage comme cacique principal de leurs divers villages le chef du village de Pacury ; celui-ci dépendait d’un cacique habitant alors aux environs de San Joaquin qui était lui-même soumis au chef d’un village établi près de Santa Ana.

Tous ces détails me furent. donnés à l’occasion d’une affaire criminelle où deux de mes guides mbwihas étaient inculpés et qui fut successivement évoquée devant ces divers caciques.

Cette organisation des Mbwihas est loin de la vie rudimentaire des hordes guayakies.

Malgré leur contact avec les Réductions et avec les Paraguayens, les Mbwihas se sont toujours montrés réfractaires aux influences chrétiennes et très jaloux de dissimuler leurs croyances et leurs rites aux yeux des étrangers. J'ai passé trois mois dans un de leurs villages, continuellement avec eux, sans surprendre le moindre vestige de rites religieux ; ils m'affirmaient ne rien savoir, avoir tout oublié des pratiques de leurs ancêtres. Enfin une vieille femme, Na Melchiora, dont il a déjà été question (chapitre III) me mit sur la voie et me fit connaître beaucoup de leurs traditions.

Ces traditions se perdent. Les vieux les transmettent oralement aux jeunes, le soir à la veillée, mais ceux qui ont travaillé avec les Paraguayens y prêtent une oreille peu attentive. Certaines ont été oubliées ; d’autres se modifient sous des influences diverses. Ce phénomène n’est pas nouveau ; Ïa tradition indienne, toute orale, a constamment évolué : des modifications profondes, mêlant des éléments modernes aux choses du passé, interprêtant les faits de façon différente, se sont introduites dans les anciens mythes au point de les rendre souvent méconnaissables.

Les Mbwihas croient à l’existence d’un être créateur de la nature entière, créateur aussi des indiens, mais non des hommes blancs. Son nom, Oré rou, notre père à nous indiens,

Croyances religieuses.

reflète cette distinction,; notre père à nous tous les hommes serait Nandé rou (fñandé possessif collectif de première personne du pluriel au lieu de oré, le possessif restrictif). Cet Oré rou habite très loin vers le sud, si loin qu’il ne peut s’occuper des hommes de façon bien attentive.

Dans la pratique on préfère s'adresser à un être plus visible, Namandou, l'esprit du soleil levant, et non pas l’astre solaire lui-même, Ce Namandou a sa demeure à l’est ; il n’est pas créateur, mais il vivifie le monde, le maintient en vie et répand ses bienfaits sur les hommes ; sans lui, la vie serait impossible.

Namandou est complété par Toupan, l’esprit du soleil couchant, le maître du tonnerre, qui habite à l’ouest. Toupan est le génie principal de beaucoup de tribus guaranies et les missionnaires se sont servi de ce nom pour rendre le sens de Dieu dans l’acception chrétienne. Chez les Mbwihas le rôle de Toupan est secondaire ; c’est un esprit bienveïllant dont la fonction principale est de donner à chaque individu au moment de la naissance les qualités et les défauts qui formeront son caractère ; on s’adresse à lui dans les maladies graves et au moment de la mort et c’est chez lui que vont les âmes des morts. :

Le nord est habité par un esprit redoutable, Yahira, esprit de la vengeance et de la mort, s’opposant à Oré rou, l’esprit créateur, comme Namandou, l'esprit de la lumière et de la vie terrestre s’oppose à Toupan qui reçoit les morts. Il envoie aux individus et aux collectivités des calamités et il marque le moment de la mort de chaque individu en arrêtant sur lui son regard. On le craint mais on ne lui adresse aucune prière.

L’air est la demeure de Mbaé pochü (ce qui est mauvais), esprit vindicatif, qui n’est pas foncièrement méchant — la notion du bien et du mal étant peu précise chez les Mbwihas comme chez beaucoup d’indiens, — mais querelleur et brutal. Il souffle la colère dans le cœur des hommes, les pousse au meurtre et aux actes de violence. Les esprits précédents ont une forme humaine ; Mbaé pochü ressemble à un homme dont les membres seraient dépourvus d’articulations.

Aucun de ces êtres n’est marié. Tous cependant ont de nombreux enfants, peu disciplinés ; pour apaiser leurs dis-

putes continuelles Toupan est souvent obligé de faire claquer son grand fouet (l’éclair et le tonnerre) ; d’autres disent de tirer des coups de fusil.

Namandou et Toupan sont aidés dans leurs fonctions par leurs enfants ; ceux de Mbaé pochü ressemblent à leur père, étant comme lui privés d’articulations, et le secondent dans son rôle néfaste.

Une foule d’esprits secondaires habitent l’air, la forêt, les eaux. La lune est un esprit bienfaisant, création de Namandou. La mère de Namandou, Namandou süété, est la protectrice du campement laissé sans garde, quand tous les membres de la tribu, hommes, femmes et enfants, sont partis en expédition dans la forêt. Des fils de Namandou habitent la forêt et sont invoqués pour qu'ils conduisent les animaux des bois vers les chasseurs. D’autres esprits secondaires ont un rôle malfaisant ; ils égarent les voyageurs et les amènent là où le jaguar les attend ; quelques-uns sont simplement malicieux.

Aux esprits nuisibles se rattachent les fantômes, les Mboguas, esprits des indiens ayant succombé de mort violente, qui rôdent la nuit dans la forêt comme Mbaé pochü et ses enfants. Les Mboguas sont particulièrement dangereux et aussi redoutés des Paraguayens que des indiens ; jamais à cause d’eux les Mbwihas ne sortent la nuit de leurs campements. Les Mboguas sont invisibles en temps normal, mais on entend la nuit leurs cris lugubres dans les bois ; au moment de la mort ils apparaissent aux malades tout en n'étant pas visibles pour les autres personnes : à ce signe les Mbwihas savent que leur fin est proche.

Après la mort le corps reste dans la terre mais l’esprit des Mbwihas s’en va au pays de Toupan où il mène une vie peu différente de la vie terrestre ; l'amour seul en est exclu. L’esprit des criminels devient un mbogua condamné à errer dans la nuit. |

Chaque hiver tous les esprits, depuis Oré rou jusqu’au plus indiscipliné des fils de Mbaé pochü, deviennent faibles et languissants ; quand la saison fraîche touche à sa fin, vers le mois d’août, ils vont se baigner dans une fontaine connue d’eux seuls et redeviennent jeunes et vigoureux. Les Mbwihas célèbrent cet événement avec des chants, des danses, de

grandes beuveries de chicha et des offrandes de galettes de maïs.

Desprières sontadresséesauxesprits int Namandou et Toupan, pour obtenir leur protection. Namandon, l'esprit vivifiant, est invoqué pour des dons matériels, pour la chasse, les plantations, la construction d’une cabane ou d’un nouveau village. On demande plutôt à T'oupan des dons moraux comme la force, le courage. Ces prières composées de phrases courtes et cadencées ont une forme à peu près fixe. Elles commencent par un exposé de la demande suivi souvent d’un appel aux enfants de l’esprit invoqué pour s’assurer leur appui, et se terminent par une courte invocation ; le tout présente de nombreuses répétitions voulues d’idées et de formules comme dans les litanies et les prières primitives qui cherchent par leur insistance à forcer l’attention et le bon vouloir de l'esprit invoqué.

En plus de la prière déjà rapportée au chapitre III, nous donnons deux autres exemples d’invocations adressées à Namandou. La première est une prière de chasseurs sur le point de partir pour la forêt :

O Namandou, accorde-nous de tuer quelque ‘animal sur ton chemin.

Guide les animaux vers nous.

Accorde-nous ensuite de revenir dans notre village où sont nos épouses.

Guide encore vers nous le pécari.

Fais veiller tes fils sur nous,

Afin qu’ils guident vers nous le tapir et le chevreuil

Et que nous puissions les tuer et les emporter à nos épouses

Pour que nous nous réjouissions tous.

La seconde est adressée à Namandou par un malade :

Sois-moi favorable, 6 Namandou.

Accorde-moi de me lever encore.

Que tes fils veillent bien sur moi.

Accorde-moi de me lever encore Et d’être de nouveau bien portant Pour tous mes fils, comme par le passé .

Plusieurs de ces prières m’ont été données sous une forme

à peu près identique par des informateurs appartenant à des villages différents. Elles sont chantées, de préférence le soir, par les intéressés eux-mêmes. Dans les villages que j'ai visités les Mbwihas ne possèdent plus de sorciers chargés d’être les intermédiaires entre les indiens et les esprits supérieurs ; les vieux transmettent aux jeunes les formules d’invocation en même temps que les mythes et les traditions.

Une étude critique des croyances religieuses de ces indiens nous entraînerait trop loin. Quelques points essentiels méritent pourtant d’être soulignés.

= Il existe dans tous les mythes mbwihas un fond primitif d’animisme peuplant toute la nature d’une foule d’esprits d'importance variable, les uns bienveillants, les autres dangereux, avec une prédominance marquée du culte solaire distinguant, comme chez les Guayakis, l’astre solaire de l’esprit du soleil. Avec la plupart des indiens sud-américains les Mbwihas ont la conception limitée du rôle des esprits créateurs et protecteurs : aucun d’eux n’a le caractère de dieu universel ; ce sont avant tout les créateurs et les protecteurs du petit groupe, de la tribu, les anges gardiens, forme de croyance religieuse très primitive. Oré rou semble être le créateur de la nature et des autres esprits, mais non celui de l’humanité entière ; il n’est le père que des Mbwihas, peutêtre celui des autres indiens, mais ceci n’est pas certain et ceux que j'ai interrogés n’ont pu se mettre d’accord à ce sujet ; 1l n’est rien pour les civilisés. Des conceptions différentes chez les indiens de cette région laissent soupçonner une influence étrangère. |

Ce fond primitif a évolué et s’est enrichi. Des héros comme Toupan et Namandou ont été identifiés avec les principaux esprits et peu à peu se sont formés les mythes des héros civilisateurs, à l’état confus encore chez les Mbwihas, mais si développés chez beaucoup de tribus guaranies. Des influences étrangères se sont exercées donnant naissance à des contradictions auxquelles ne pensent pas les indiens, mais qui étonnent l’Européen au premier abord ; ainsi, par exemple, l'existence de la mère de Namandou, protectrice du campement abandonné et celle de la nombreuse progéniture attribuée aux principaux esprits, en contradiction flagrante avec

l’affirmation souvent répétée que parmi ces êtres d’essence différente il n’existe n1 sexe, ni femmes, ni amour. L'influence des Réductions des Jésuites a laissé aussi des traces dans les croyances et même dans des formules d’invocation de ces indiens.

Les Mbwihas emploient de nombreux remèdes d’origine végétale ou animale.

Certaines plantes, prises en infusion ou appliquées localement sont d’une réelle efficacité et révèlent une connaissance profonde des ressources de la forêt. D’autres préparations, telles que les graisses d’animaux dont l’usage est si répandu, même parmi les Paraguayens de la campagne, relèvent d’un symbolisme plus ou moins grossier.

Les pratiques de médecine magique leur sont à peu près inconnues, mais leur conception animiste de la nature les conduit à préparer de nombreux charmes pour se protéger des influences mauvaises et accroître leurs propres qualités.

Leurs confidences sont difficiles à obtenir à ce sujet, les charmes perdant toute vertu quand on dévoile la manière de les préparer. Après bien des hésitations, convaincu par de nombreux cadeaux et les instances de sa mère, un des fils de la vieille Na Melchiora dont il a déjà été question se décida à m'expliquer la composition d’une amulette enfermée dans un petit sachet de cuir suspendu à son cou par un cordon de cheveux humains. Elle avait été préparée en broyant et en mélangeant les ingrédients suivants : « Le chef du Cava asan», (nom donné à une espèce de Xylocope, gros hyménoptère dont la piqûre est très redoutée) afin d’être Le plus beau et le plus brave ; une foumi appelée Karakouchi, fourmi de forme allongée de la famille des Poneridæ à piqûre très douloureuse (c’est le tafui poukou, la fourmi longue des Paraguayens), pour rendre plus cuisants et plus dangereux les coups portés - aux ennemis dans les combats ; une fourmi à tête blanche appelée tagwa sû (la fourmi guaycouroue des Paraguayens), espèce voyageuse et carnassière, pour supporter les fatigues des longues marches et des longs voyages sans ressentir de courbatures ni de points de côté ; une rare espèce de cigale (plus exactement un fulgoride) appelée gwapo-hü, au vol

Pharmacopée.

Amulettes.

rapide et difficile à capturer, afin d’être léger à la course et à la marche ; un morceau de glace recueillie en hiver dans un ruisseau (chaque hiver dans cette région la température tombe quelques nuits au-dessous de zéro) pour rendre le porteur de l’amulette invincible comme la gelée à qui rien ne résiste ; un fragment du tissu cartonné formant le nid des guëêpes Kamuati (espèce de Polybia donnant un miel des plus appréciés), très agressives et à piqûre douloureuse, afin de rendre irrésistibles les attaques et les coups portés aux ennemis.

Toutes les amulettes de ces indiens sont préparées d’après le même symbolisme naïf.

Les Mbwihas sont doux, craintifs même, ils ont une méfiance profonde, malheureusement trop souvent justifiée, des étrangers et jamais ils ne se livrent entièrement.

Un écrivain paraguayen, Bertoni, a tracé d’eux un portrait idéal, les peignant avec des couleurs à la Jean-Jacques : hospitaliers, généreux, loyaux, dévoués, travailleurs, sans aucun vice, à peine un peu gâtés par le contact des civilisés.

La réalité m’a paru tout autre. Si les Mbwihas, comme beaucoup d’indiens, pratiquent l’hospitalité et accueillent bien les étrangers qu’ils connaissent, leur accueil est mesuré au cadeau qu'ils espèrent obtenir. Leur générosité entre eux tient à leur genre de vie, tout proche de leur collectivisme antérieur ; chacun donne un jour pour recevoir le lendemain. Leurs autres qualités sont bien difficiles à saisir : insouciants et réfractaires à tout travail suivi, ils préfèrent s’en remettre pour leur subsistance aux ressources de la forêt plutôt que de s’assurer des réserves suffisantes par l’agriculture. Ils sont sobres par nécessité quand ils ne peuvent se procurer de chicha ou d’alcool paraguayen et se montrent volontiers chapardeurs ; loin de posséder une pureté de mœurs patriarcales, ils ont entre eux des querelles continuelles à propos d’adultère et d'enlèvement de femmes.

Caractère.

Il est difficile à l’Européen, avec les principes de morale tels que nous les comprenons, de juger au premier abord une mentalité indienne. Les Mbwihas, comme la plupart des indiens, n’ont pas une idée très précise du bien et du mal. Dans leur mythologie il est question d’esprits bienfaisants et d’esprits dangereux, mais non pas d’êtres foncièrement bons ni foncièrement mauvais, d’esprits du bien et du mal, notions abstraites étrangères en général à la mentalité indienne.

De là découle leur absence de réprobation pour les défauts purement moraux. Le mensonge est considéré comme normal. Les actions ne sont repréhensibles que si elles lèsent le voisin. Ils ne comprennent comme justice que la réparation du dommage causé et dans certains cas, le meurtre par exemple, l’application du talion.

Dans la collectivité mbwiha trois sortes d’actes seulement sont considérés coupables, et donnent lieu à une réparation : l’adultère, le plus fréquent de tous, puis le vol et le meurtre.

À tout instant les villages sont troublés par des affaires de femmes. Au moment de partir pour la première fois en expédition dans la forêt, 1l fut impossible de réunir les guides qui nous avaient été promis. Le cacique d’un village voisin dont dépendait le village où nous étions installés avait enlevé une femme chez un autre cacique. Le village offensé menaçait d'entrer en guerre si la femme n’était pas aussitôt renvoyée avec un cadeau. Le ravisseur avait réuni tous ses vassaux pour le soutenir dans cette querelle mais ceux-ci, peu disposés à se battre, l’obligèrent à relâcher sa captive et à payer le cadeau exigé. Ils revinrent chez eux et nous fournirent les guides.

Quelques jours plus tard, dans le même village, un indien enlève la femme de son voisin. Deux mois après un de mes guides disparaît avec la femme d’un de ses frères ; le mari et deux autres frères furent accusés d’avoir tué le ravisseur. Après de longues délibérations tous trois furent conduits sous escorte au village principal de la région pour être jugés. Fort heureusement pour eux la pseudo-victime reparut.

Aucun châtiment particulier ne punit l’adultère. Le ravisseur est obligé de rendre la femme avec un cadeau pour dédom-

Notions de justice.

mager le mari de l’absence de son épouse. Celle-ci est reprise sans difficulté, exposée tout au plus à recevoir une correction d’un mari irascible. |

Le vol est rare. Le Mbwiha chaparde volontiers de menus objets, mais ne dérobe pas souvent, surtout dans son village, des choses d'importance. Ici encore la restitution, parfois accompagnée d’un cadeau, termine tout. Dans le cas de vols répétés le coupable peut être chassé du village.

Le meurtre, causant un tort irréparable, est difficile à racheter. La famille ou, quand la victime appartient à une communauté différente, tout le village du meurtrier peut se cotiser pour offrir un gros cadeau ; le plus souvent la mort du coupable est exigée. Un des parents de la victime se met à la recherche du meurtrier et le tue, ce qui clôt l’affaire ; sinon le coupable est jugé par un véritable conseil de la tribu sous la présidence d’un cacique important. On le conduit ensuite, les bras liés au corps, entre une double haie d’hommes armés de lourds sabres de bois qui ont tôt fait de l’assommer.

Lorsque le coupable d’adultère, de vol ou de meurtre, appartient à un autre village de la tribu, tout le village de la victime et parfois les villages amis se solidarisent pour obtenir vengeance. De 1à naissent des querellés continuelles et même des guerres, assez rares d’ailleurs, de village à village et de famille à famille, mais presque toujours l’affaire finit par s'arranger à l’amiable avant d’en venir aux mains.

Les Mbwihas offrent un type moins homogène que celui des Guayakis ; ils ont été exposés à des contacts divers et chez certains on décèle des traces de sang européen.

Leur taille est à peine plus élevée que celle des Guayakis et, comme chez ces derniers, le crâne est à la limite de la brachycéphalie et de la mésocéphalie. Le type mongoloïde n’est pas aussi accusé chez l’homme, les traits sont forts et rarement agréables. La tête est petite, le visage large, le front bas et légèrement fuyant, le menton étroit avec un certain prognathisme du maxillaire inférieur. Les yeux sont bridés, le nez déprimé à la racine mais plus fort que celui des Guayakis, les lèvres plutôt grosses et le lobule de l’oreille sessile. Le buste

Caractères physiques.

Dessin de Rioesseau

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