‹ Une civilisation du mielChapitre 4 sur 41 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Le Paraguay, l’état le plus central de l’Amérique du Sud, présente sur une surface relativement faible, inférieure d’un quart environ à celle de la France, une grande diversité d’aspects et de régions : vastes forêts où la civilisation n’a pas encore pénétré, bocage verdoyant, marécages presque infranchissables, solitudes désolées du Grand Chaco où des savanes désertiques et sans eau et des terrains imprégnés de sels succèdent à d'énormes marais et à des palmeraies noyées.

De nombreuses tribus indiennes vivent encore sur son territoire. Les unes habitent les terres hostiles du Chaco ; d’autres ont pour domaine les grandes forêts de la région orientale. Plusieurs, protégées par des conditions locales particulières, n’ont jamais été approchées et même parmi celles qui entretiennent depuis longtemps des rapports avec les civilisés beaucoup de documents et d’informations précieuses restent à recueillir.

Un aussi beau champ d’études ne pouvait manquer de retenir l’attention du Dr River, directeur du Musée d’Ethnographie du Trocadéro, dont l’activité incessante est toujours à la recherche des documents et des faits pouvant jeter quelques lumières sur les grands problèmes ethniques de l’Amérique du Sud. Sur sa proposition, le Ministère de l'Education nationale et le Museum me chargèrent d’une mission au Paraguay. Un Argentin, généreux autant qu'éclairé, M. Ri- CARDO DE LAFUENTE MACHAIN, avait offert son appui moral et financier et plusieurs de nos grandes institutions scientifiques nous donnèrent leur concours. Pendant près de deux ans j'ai parcouru l’intérieur du pays, le Chaco comme la grande forêt de la région orientale, entrant en contact avec de nombreux groupements indiens, étudiant la faune, remarquable par son caractère de transition entre la faune amazonienne et celle des régions tempérées du sud.

En dehors de son intérêt scientifique le Paraguay est un des pays sud-américains les plus captivants pour qui cherche à pénétrer sa vie intime et sait en comprendre l’âme complexe, à la fois sentimentale et sensuelle, brutale et mélancolique.

Souvent dans l’intérieur le voyageur peut se croire transporté un siècle en arrière. Les coutumes, le genre de vie, l’aspect même du pays et des villages ont si peu changé que certaines descriptions du début du siècle dernier pourraient avoir été écrites de nos jours. Les habitants conservent les anciennes traditions d’hospitalité et le souvenir de l’accueil reçu même dans les plus pauvres ranchos fait oublier les mauvais moments, les fatigues et les difficultés de toute sorte qui ne manquent au cours d'aucune mission de ce genre.

Il ne faut chercher au Paraguay ni une nature grandiose n1 des scènes spectaculaires. Ce pays de mœurs simples dégage malgré sa pauvreté un charme discret provenant de la douceur de son climat, de l’ambiance de nonchalance où vivent ses habitants sans grands besoins et de mille détails familiers qui se gravent profondément dans le cœur du voyageur : c’est le calme de certaines nuits passées dans les grands bois, le souvenir d’une veillée autour du feu, celui d’un air populaire joué sur la guitare ou d’un sourire offert avec la bombilla de maté et le cigare traditionnels dans une cabane perdue de la forêt.

Le fond de la population, issue du croisement des Espagnols avec les Indiens habitant la région à l’époque de la découverte, a gardé très accusé dans son type physique et son caractère l'empreinte des ancêtres indigènes. L’usage général du guarani, la vieille langue indienne, la seule encore parlée et comprise dans l’intérieur du pays, contribue à donner au Paraguay un cachet tout spécial. C’est en guarani que le Paraguayen manifeste toutes ses émotions ; l’espagnol n’est que l’idiome officiel ignoré de la plus grande partie de la population rurale.

Le répertoire de chants guaranis est riche. Des compositeurs, le plus souvent anonymes, s’inspirent de tous les événe-

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