AVANT-PROPOS IT
ments privés ou nationaux pour des chansons pleines de verve ou des satires piquantes rappelant parfois nos fabliaux ; mais la plupart de ces petites pièces sont empreintes de la mélancolie qui imprègne l’âme paraguayenne et les plus appréciées sont les chansons d’amour dont certaines sont très délicatement nuancées. Sans avoir jamais été écrites beaucoup de ces chansons deviennent célèbres et se répandent dans tout le pays. Elles animent les veillées et les bals populaires, les chôpis, une des coutumes les plus typiques des campagnes paraguayennes.
Je ne puis évoquer le Paraguay sans revoir l’orchestre rustique, une guitare, un accordéon et une petite harpe, jouant dans quelque pauvre cabane mal éclairée par une ou deux lampes archaïques, à l’huile ou au pétrole. Les musiciens sont de simples péons, des gens de la campagne, sans éducation musicale, ayant le sens inné du rythme mais pas toujours celui de l’harmonie telle que nous la comprenons.
On danse dehors, sur le terre-plein illuminé par la lune blanche, la yasÿ-moroti, si souvent chantée par les poètes guaranis, qui fait paraître plus sombre la lisière de la forêt toute proche. Les chevaux renâclent attachés aux piquets du coral. Les hommes, vêtus de ponchos aux couleurs voyantes, prennent le maté ou boivent de l’alcool de canne à sucre parfumé avec les fruits aromatiques du guavira, tout en faisant sonner leurs éperons aux mollettes énormes fixés à leurs pieds nus.
L’orchestre joue les traditionnelles polkas paraguayennes au mouvement plus ou moins rapide. De temps à autre un musicien s’accompagnant de la guitare improvise des couplets mordants sur tous les assistants sans épargner les étrangers présents que l’on veut honorer par cette marque spéciale d'attention. Ces improvisations alternent avec les danses et des chants guerriers célébrant des épisodes de l’épuisante guerre de quatre ans soutenue par le Paraguay de 1866 à 1870 contre ses voisins coalisés, ou ceux tout récents de la guerre du Chaco, et les airs en vogue où apparaît toute la nostalgie de ces populations ; tel « India », le chant si populaire au Paraguay, évoquant la femme indienne « errant dans les bois, ornée de plumes et de colliers de canines de jaguar, qui sait aussi
aimer et sait aussi rêver. » Aimer, rêver, c’est toute l’âme paraguayenne.
Le développement moderne du pays n’a pas encore fait disparaître ces coutumes traditionnelles ni l’usage d’une foule de procédés primitifs, et les contrastes les plus imprévus s’observent au Paraguay.
Sur les mauvaises pistes des camions automobiles de tout âge et de tout modèle croisent de lourds chars à bœufs à deux roues très hautes, bâchés de cuirs crus, et traînés par quatre à huit paires de bœufs. Le conducteur, l’arriero, chante nonchalamment assis à l’intérieur, aiguillonnant de temps à autre les bœufs de tête à l’aide d’une longue perche fixée au toit du véhicule ; deux hommes suivent à cheval, poussant devant eux des animaux de rechange. Autre vision non moins suggestive : tout le long du rio Paraguay des pirogues grossièrement creusées dans un tronc d’arbre à la mode indienne amènent courrier et passagers à bord des modernes bateaux à vapeur venant du Rio de La Plata.
De tels contrastes se présentent à tout instant dans les villes comme dans les campagnes. Ils sont encore rendus plus saisissants par la persistance de certaines tribus indiennes vivant parfois à très peu de distance des établissements agricoles ou forestiers paraguayens et restées à un niveau de culture très bas, refusant tous les avantages matériels de la civilisation pour continuer à mener jusqu’à leur extinction bien proche leur vie libre dans la forêt. Deux mondes se juxtaposent sans se mélanger et souvent sans se connaître.
C’est à Villa Rica, la seconde ville du Paraguay, à trois heures de chemin de fer de la capitale, que ce contraste entre la nature primitive et indomptée et le progrès moderne m'est apparu avec le plus de force.
De la place principale de la ville on me montrait à cinq ou six lieues à l’ouest un massif de collines abruptes, bastion isolé de la Cordillère de Caaguassu. Formé de chaînons aux pentes raides, séparés par d’étroites coupures et couverts d’une épaisse
forêt, il sert de refuge à quelques petites hordes d’indiens